‹ Cabet: de la démocratie au communismeChapitre 4 sur 19 · UN ROMAN COMMUNISTE · texte numérisé non relu

UN ROMAN COMMUNISTE

On sait que parmi les théoriciens socialistes, les uns ont refusé de tracer un tableau précis de la société future, pour ne pas donner prise aux objections, tandis que les autres, estimant que les masses adhéreraient plus aisément à une doctrine proposée sous un aspect concret et vivant qu'à des formules abstraites, se sont complu à décrire la République sociale dans toutes ses parties.

Cabet, comme la plupart des communistes, fut de la seconde opinion. Le Voyage en I carie — son œuvre principale — (*) est un roman qui présente le tableau

(1) La première publication communiste de Cabet (ut le Voyage en Icarie, paru en 1840; mais il exposa ensuite son système sous des

d'une grande nation organisée en communauté.

« Cette forme, dit-il (*), dont au reste VUtopie m'a donné l'idée, me parait préférable à toutes celles qu'ont choisies les écrivains modernes pour traiter des sujets analogues. »

Si l'on veut répandre le communisme dans les milieux ouvriers, il ne faut pas gâter ses idées par l'abus des termes scientifiques, il ne faut pas écrire pour les savants seuls. Un roman peut rendre intelligible un système difficile et conipliqué. En outre, Cabet voulait être lu par les femmes, qui seraient des apôtres bien autrement persuasifs que les hommes <( si leur âme généreuse était bien convaincue sur le véritable intérêt de l'Humanité. » Or un roman permet d'entremêler d'une intrigue amoureuse l'exposé des principes.

Il a donc imaginé de nous mener à la suite d'un jeune Anglais, lord Carisdall, qui, ayant entendit parler d'un pays récemment découvert, comme d'une . contrée merveilleuse et remplie de prodiges, s'était décidé à le visiter.

formes variés : brochures, discours, almanachs, lettres, articles du Populaire. «

Ces différentes œuvres ne contiennent rien d'essentiel qui ne soit déjà dans le Voyage ; elles ont pour but soit de préciser quelque point de l'organisation icarienne, soit de réfuter un adversaire, soit de faciliter la propagande, en présentant les idées communistes sous une forme plus concise.

(1) Voyage en Icarie, p. 550. Paris, 1848.

L'Icarie — tel est le nom de ce Nouveau-Monde — ' est aussi peuplée que la France et l'Angleterre ensemble, quoique à peine aussi grande que Tune d'elles. Gomme tous les autres pays, elle fut long-temps opprimée par les rois et les aristocrates ; nous sommes en 1836, et la délivrance ne date que de 1782. A cette époque, le peuple, à l'instigation d'un charretier, le vertueux Icard, s'était soulevé, avait brisé le pouvoir de la royauté et proclamé Icar dictateur.

Celui-ci avait soumis à ses compatriotes un projet de Constitution nouvelle dont l'élément essentiel était la Communauté des Biens, applicable dans cinquante ans. Les idées du Dictateur avaient paru si raisonnables et si convaincantes que le peuple, enthousiasmé, avait adopté sur le champ la double organisation politique et sociale proposée par Icar. Et les effets produits parla nouvelle Constitution avaient été si heureux que, bien qu'on eut d'abord établi un régime transitoire et conservé provisoirement le droit de propriété pendant toute une génération, les riches avaient renoncé à cette faveur avant le terme fixé, et c'était dans un pays où le système communiste était en plein fonctionnement, que lord Carisdall se trouvait voyager en 1836.

C'était aussi dans une sorte d'Edén où non seulement la prospérité était incomparable, les richesses abondantes, les monuments magnifiques, mais où

les hommes étaient tellement vertueux qu'on avait supprimé les tribunaux.

Cabet ne se lasse pas d'étaler les progrès accomplis par Tingéniosité humaine dans toutes les branches de son activité grâce à l'application du communisme.

Il nous fait voir le peuple icarien sous tous ses aspects ; il conduit lord Carisdall dans les villes, dans les campagnes, dans les villages et dans les fermes ; il décrit la splendeur des routes, le confort des moyens de communication, les résultats sans pareils produits par l'agriculture, l'industrie et les beauxarts icariens.

Nous laisserons de côté les fastidieuses histoires, par lesquelles Cabet pensait rendre plus facile la lecture de son livre ; nous ne suivrons pas lord Carisdall dans toutes ses pérégrinations, mais dégageant les principes essentiels de la république icarienne, nous rechercherons les réponses de notre auteur à toutes les questions importantes que fait surgir l'établissement de la communauté.

Avant d'exposer le plan de la Communauté icarienne, disons quelques mots des œuvres dont le Voyage porte l'empreinte.

Pour faire son plan, Cabet avait des modèles ; loin de dissimuler qu'il en eut connaissance, il nous apprend que c'est dans l'Utopie, de Thomas Morus, qu'il trouva l'idée de la communauté et l'esquisse d'une société communiste (i).

Mais le chancelier d'Angleterre ayant été luimême inspiré par Platon, c'est le philosophe grec qu'il faut mentionner en première ligne parmi les auteurs qui contribuèrent à la formation du communisme icarien.

On sait qu'au célèbre philosophe grec est due la première grande manifestation littéraire du communisme. A la vérité, Platon n'était nullement socialiste; l'idéô d'établir l'égalité parmi les hommes lui fut complètement étrangère. Mais, en ne se proposant pour but que la grandeur de la Cité, il pensa rendre plus parfaite Taristocratie de philosophes et de guerriers chargés du gouvernement et de la défense contre l'étranger, en la garantissant contré toutes les tentations de l'intérêt personnel. Pour cela, il lui imposait la communauté de biens d'éducation, de femmes ; pensant former ainsi une seule famille, dont l'intérêt se confondrait avec celui de la Cité. L'immense majorité des individus, tous ceux en particulier dont les fonctions étaient économiques,

(1) Voyage eii learie, p. 547.

se trouvaient exclus de la commuaauté; aussi ne trouve-t-OQ pas dans Piaton le plan d'une véritable organisation sociale communiste. Dans une communauté ainsi restreinte, les problèmes capitaux de la répartition et du stimulant de l'activité productive ne se posent pour ainsi dire pas

Thomas Morus, chancelier d'Angleterre (1478- 153.^) reprit l'idée communiste dans un esprit nettement socialiste. L'Utopie, parue en 1516, contient le corps d'idées essentielles du communisme ; une grande partie des plans de réforme sociale élaborés dans les siècles suivants doivent y être rattachés. Morus fait le tableau d'une ile imaginaire où fonctionne le communisme. Le travail y est obligatoire, l'État administre les capitaux, âxe la nature et la quantité des biens à produire, les réunit dans d'immenses magasins où les citoyens viennent s'approvisionner.

Au xvn' siècle, le moine napolitain Campanella rédige une Cilé du Soleil fondée sur la Communauté des biens; un noble Anglais, Harrington, publie sa République d'Oceana (1656) qu'il espère taire adopter par Cromwell, et dans laquelle il établit un maximum de propriété immobilière de 200 ou 500 liv. de revenu.

Parmi les auteurs 'français qui défendirent les idées communistes il faut citer Moreliy, Mably et

enfin Babeuf qui proclama, sous le Directoire, que la Révolution n'était pas finie puisque les riches absorbaient tous les biens, tandis que les pauvres travaillaient en véritables esclaves, et qui appela les Français à l'insurrection pour l'établissement de la communauté.

Mais c'est surtout de Morus que Cabet s'inspira. Nous retrouverons en Icarie les parties principales de l'organisation sociale et politique utopienne. Il n'en faudrait pas conclure que l'œuvre de Cabet soit une simple transposition. Non seulement le démocrate français a tenu compte, dans l'élaboration de son plan, des données de la technologie moderne ; mais surtout il y a apporté une précision, un esprit de minutie dont Morus est bien éloigné. Tandis que celui-ci énonce rapidement les principes de la communauté, Cabet entre dans toutes leurs applications, décrit toutes leurs conséquences sociales, les traduit par des scènes vivantes dont son imagination n'est jamais à court.

Du reste, l'accusation de plagiat ne saurait être dirigée contre les auteurs communistes qu'avec infiniment de précaution. Le système dont ils sont les apôtres forme un tout dont les parties se commandent ; la communauté étant admise, on est conduit au rôle industriel de l'Etat, au service industriel, au rationnement, etc. L'originalité n'est pas une vertu

de mathématicien; c'est pourquoi il faut plutôt reprocher aux écrivains communistes de n'avoir pas reproduit leurs devanciers, lorsque ceux-ci avaient trouvé la série d'institutions qui apparaissent logiquement comme les conditions du fonctionnement de leur cité idéale.

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