‹ Cabotins! Comédie en quatre actesChapitre 14 sur 151 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

PIERRE, tout en lisant.

Oui, oui, oh! parbleu! je comprends, maintenant. Ça aurait changé le prix... Oh! mais, c'est trop beau, cet article ! Vous le connaissez ?

GRIGNEUX, à part.

Comme si je l'avais fait! (Haut.) Et c'est le troisième, s'il vous plaît !... Si vous n'avez pas de médaille, après ça !... Il fallait attendre au moins jusqu'à ce soir!... Enfin, n'en parlons plus. Plaie d'argent n'est pas mortelle, vous aurez l'honneur.

bi je 1 ai encore!

GRIGNEUX

Mais, puisque je vous dis que vous l'aurez!... Croyez-moi donc à la fin ! Eh bien, oui, je suis un vieux bon à rien, je sais ça : sculpture, gravure, peinture, j'ai essayé de tout et je n'ai rien fait de bon que des copies, dont je vis, du reste. Quand je dis des copies, une copie, toujours la même, depuis vingt ans! la Joconde, spécialité de la maison, article exclusif, mille francs sans le cadre. J'ai livré mon dernier chef-d'œuvre, hier au soir, 25 mai, verni, sec et tout, comme m'ont surnommé les galopins d'ici. Oui, oui, je fais du fichu art, c'est entendu! mais je suis un artiste tout de même, allez !

PIERRE

Parbleu! il n'y a qu'à vous entendre parler.

Oui, oh! parler, ça, c'est mon fort!... ou plutôt mon faible. Dans l'art parlé, je n'ai pas de rival. La critique, la technique, l'historique, l'esthétique. Ah! j'en ai soutenu des discussions là-dcssus, j'en ai fait de l'éloquence! Méfiez-

vous d'un artiste qui parle trop bien de son art, Pierre, il mange son fonds, il perd sa sève... Oui, oui, toutes les intelligences de l'art, je les ai, comme aussi toutes ses vertus, la conscience, la volonté, la foi même... Seulement... Ah! seulement, que voulez-vous? Il y a eu une fée qui n'a pas été invitée à mon baptême; je n'ai pas l'exécution, il ne me manque que cela... (Amèrement.) Que cela! comprenezvous. (Riant.) Ah! ah! ah! je suis une sorte de prêtre, toujours en chaire et jamais à l'autel, un athlète sans bras, l'artiste-tronc, quoi! Ah! ah! c'est drôle, n'est-ce pas, mais c'est cruel aussi, (s-animant.) Mais, pensez donc! Concevoir une œuvre dans l'éblouissement d'une illusion délicieuse, la sentir, avec une émotion lière, remuer en vous, grandir en vous, vivre en vous et de vous, de vfilre chair, de vôtre sang, la voir enfin avec les yeux de la pensée, telle que vous l'avez vue avec les yeux du rêve, mais la voir à la toucher, si bien que l'irrésistible besoin vous prend de la montrer aux autres et de l'amener à la vie. L'enfanter, alors, c'ans l'effort, dans la douleur, dans la fièvre!... Et puis... et puis... Ah! ah! ah! quand tout est fini, la fièvre calmée, le sang-froid revenu, regarder avec stupeur l'être qui est sorti de vous, et ne plus le reconnaître, s'apercevoir qu'au cours du travail, et par une sorte d'ataxie créatrice, votre œil, votre main, rien de vous ne vous a obéi, et que votre âme, grosse d'un chef-d'œuvre, est accouchée d'un navet ! Ah ! ah ! ah !

Il resie li;; yeux fixes, sans paroles. PIERRE, le rappelant à lui.

Grigneux! Voyons, Grigneux!

G'ilGNEUX, passan la main sur son front.

Qu'est-ce que je di-ais donc?... Enfin, n'iinpnrtc! Assez d'éloquence! .!'• suis un vii ux b^ivarl. Après loul, la J<'Con le me nourrit... (ironiaue.) Être nourri par les femmes, c'est encore joli à mon Age! (Avec révolte.) Eh bien, oui, mais

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