HUITIÈME ENVELOPPE
Maman est en Ecosse et m'écrit qu'elle est très heureuse d'apprendre que je fais Tadmiralion de toîitPéran, par ma précoce sagesse et mes habitudes sérieuses. Ces compliments-là me touchent au cœur, et j'ai même senti quelque chose qui semblait se gonfler dans ma tête.
Je sais bien que je fais ce que je peux pour contenter grand'mère, et pour causer tant d'admiration à Geneviève de Préauloup qu'elle finira par me regarder comme une petite maman. Elle vient assez souvent me voir, mais elle ne fait que paraître et disparaître, et je ne l'ai pas vue une fois sans trouver l'occasion de la gronder sévèrement.
C'est que je suis très sévère quand je veux, et, pour arriver à bien pénétrer Geneviève de mon importance , je prépare mes remontrances et je fais une répétition en face de ma poupée.
Ma pauvre poupée Cendrillon quitte alors le fond
jaMMMMaÉnaaHanv*^-
THE NEW YORK '
PUBLIC LIBRARY
I ASTOR, LEUOX
4 '^"▼..DEN FOUNDATIONS
de sa caisse. Je la place devant moi et je lui parle comme si elle était Geneviève en personne :
« Mon enfant, vous avez les cheveux tout ébouriffés, vous n*y mettez donc jamais de pommade? — Ma chère Geneviève, pourquoi suivez-vous messieurs vos frères quand ils courent sur les murs? — Chère petite, ne vous perchez donc pas dans un saule pour apprendre vos leçons. — Mademoiselle, apprenez qu*il est très malhonnête de rire comme vous le faites à la figure des gens. — Mon petit chou, vous êtes très sage à Téglise. — Geneviève, vous aimez trop la compagnie de vos frères, cela vous rendra gamine. — Petite fille, quel plaisir pouvez-vous trouver à jouer avec ces sottes poupées que je vois dans vos bras? — Venez plutôt me voir, nous causerons et nous ferons de la musique. »
La répétition finie, je joue un peu avec ma petite Gendrillon, qui est gentille à croquer; puis je la replace dans son cachot.
Ce qui m'étonne, c'est que Geneviève, qui venait très souvent me voir dans les commencements, ne vient plus que sur Tordre de son père ou de sa mère. Ses frères sont bien pour quelque chose en cela. Je ne vois plus ces messieurs qu'en visite chez eux, ouàTéglise le dimanche. Làils se tiennent très bien, pas à l'américaine du tout, et c'est étonnant comme ils ont l'air intelligent quand ils lisent attentivement leur livre de prières ; mais pour le
reste ils sont d*une froideur désespérante, et c*est ii eux que je dois de ne prendre aucune influence sur Gene\1ève. Je lui dis de si belles choses qu'elle serait depuis longtemps tout à fait en admiralion (IcTant moi, sans les moqueries de René et doXluillaume. Car je Tai su, ils se moquent de moi. Quand ils me trouvent me promenant avec Barbiche. dans la forêt, un livre à la main, ils me saluent gravement ; mais je les entends rire daus^ les arbres. On n'est pas enfant comme cela à Pari«. Du reste, je ne m'occupe plus d'eux. De temps en temps Ge/icviève vient m'embrasser à travers une baie. Je saisis cette occasion .^e lui adresser les phrases que j'ai arrangées devant ma. poupée Cendrilloa; elle rit et elle s'échappe. J'ai su par elle que René m'appelle pédante, et cela m'a bien fichée. Pédante ! moi ! Ah ! ma poupée GendriUoal ah ! moa chien Barinchc ! ah ! ma chatte Mitaiae ! ah ! ma chère grand'mère I ah ! Mathurine, ah I la forêt, vous savez bien tous que je ne suis qu'une petite fille bien rieuse, bien simple et bien ignorante. L'injure est peut-être venue de ce que ma grand'mère cherche des professeurspartout Péran et fait venir une maîtresse de piano de la sous-préfecture deux fois par semaine.
Le bon M. Domino lui-même s'est proposé pour me faire un cours de botanique:et de géologie.
De Péran au Pavillon et du Pavillon à Péran, je
CADETTB. 89
suis toujours chargée d'atlas et do cahiei'i, el comme mes voisins me guettent, Us l'ont très bien remarqué.
Eux 1 ils n'onl qu'un professeur en tout: le bon M. Varamboîs, qui a tenu une institution, m'a dit grand'mère, cl qui a été leur précepteur depuis leur petite enranec.
C'est un bon vieillard que je rencontre sans ces^e dans la forêt. II note, il annote, il botanisc, il s'en va au hasard avec moi, et plusieurs fois je l'ai remis sur son chemin qu'il avait tout à fait perdu. Geneviève, à qui il donne des leçons aussi, est sans cesse pendue à son bras et elle travaille asseï; bien, dit-il, 11 aime beaucoup ses petits Préauloup, et les Préauloup le lui rendent. Je crois bien, il va Taire
étudier les leçons dans la forêt, et moi je suis clouée dans une vilaine petite chambre, dont la fenêtre ouvre sur une cour, pleine de fumier, avec une dame maigre et jaune qui ne fait que soupirer, manger des pastilles de Vichy et prendre des airs compassés.
Mais j*ai quinze ans, n*estce pas? il faut absolument que je renonce à mes escapades passées, à mon heureuse vie un peu rustique. Ce n*est pas sans regret.
Quand j'apçrçois M. Varambois dans la grande allée avec Geneviève, avec René et Guillaume qui marchent à ses côtés un livre à la main, j'enrage d*aller m*enfermer chez la dame aux soupirs. Ou dit qu'elle est bonne. Peut-être I mais cela ne l'empêche pas d'être maussade souvent et de soupirer à fendre Tâme en mangeant ses pastilles. Enfin, il est convenable d'aller chez elle, a déclaré madame Mimi : car c'est madame Mimi qui donne toute cette fièvre d'instruction à grand'mère, et j'y vais escortée par Mathurine ou par Joseph que cette promenade amuse beaucoup, surtout quand ils ont beaucoup d'atlas et de livres à porter. Moi, elle m'ennuie franchement, car elle me fait tourner le dos à la forêt si belle, si charmante avec ses feuilles qui jaunissent. Mon enthousiasme pour elle ne diminue pas, et quand on pense que je suis réduite à l'admirer de ma fenêtre! Il y fait désormais trop froid
pour grand'mère. Quanta Joseph et à Mathurine, ils Tie peuvent pas se mettre dans l'idée que je préfère la forêt aux belles allées sablées du jardin. Us ne comprennent pas du tout que le feuillage jauni me charme les yeux, que le bruit du vent dans les branches me ravit, que l'eau qui murmure, les sentiers qui tournent, les rochers tout ouatés de mousse, font de la forêt quelque chose de pittoresque et de vivant, cent fois préférable à tous les jardins bien ratisses du monde. Ah ! les Préauloup sont bien heureux ! ils vont dans la forêt avec la même facilité que moi dans le jardin muré. Cependant pour Geneviève, cela est peut-être bien aventureux. Elle a vieilli, elle aussi ; elle a dix ans. Je la gronde d'aimer tant à vagabonder, je lui parle aigrement avec le ton de la dame aux soupirs, et au fond je l'envie et je me dis : « Ah 1 si je n'avais pas quinze ans I »
Enfin, j'ai l'estime de grand'mèie, de M. le curé, et celle de madame Mimi ; je dirais que j'ai ma propre estime si seulement je ne sentais pas que toute cette belle raison ne tient qu'à un fil.
L'hiver à la campagne ne me faisait pas peur, mais du tout. Cependant je n'entendais pas le passer la plume à la main. J'ai déjà réclamé près de grand'mère, et je lui ai demandé de devenir mon professeur... de tricot. Tricoter en écoutant les bruits de la forêt, faire de la musique, écrire à ma-
maQ, griffonner ce que je mets sous enveloppe, c'est bien assez d'occupations pour moi, et je crois que ma grand'mère, qui a une horreur profonde des rhumes, me permettra bien d*intcn*omprc,au moins pendant la mauvaise saison, les leçons que JD vais prendre à Péran.
Hier elle disait:
« Je ne suis pas seulement surpiise, charmée de ta sagesse, ma petite Germaine, j'en suis édifiée. »
Edifier grand'mère ! c*est un assez beau résultat Si seulement elle savait que, lorsque je suis renfermée dans ma chambre avec mes devoirs et mes leçons, je mets Cendrillon sur ma table à écrire et que nous faisons la dînette ensemble ! Francheraenl c'est un peu enfantin, et si Geneviève était plus docile à mes conseils, je crois que je lui donnerais la poupée, le trousseau, le ménage, l'ameublement. Mais non, elle ne les mérite pas : donc, je les garde et je m'en sers dans le secret, car madame Mimi n'aurait pas assez de moqueries pour une personne de quinze ans qui joue à la poupée, qui fait la dînette avec sa poupée et qui endort sa poupée en lui chantant : « Do, do, l'enfant do. »