‹ CadetteChapitre 11 sur 45 · NEUVIEME ENVELOPPE · texte numérisé non relu

NEUVIEME ENVELOPPE

Elle avait bien raison de soupirer, la pauvre dame ! 11 était bien simple qu'elle mangeât tant de pastilles de Vichy ; elle a la jaunisse, et me voilà en congé. Bien mieux qu'en congé, me voilà Télève de M. Varambois et m'en allant deux fois par jour chez les Préauloup.

Cette manière d'étudier est bien autrement intéressante que l'autre, et cet arrangement s'est fait tout seul, pendant l'absence de madame Mimi. qui n'était pas là, heureusement, pour influencer grand'more.

On remonte volontiers vers le passé pour un aussi agréable souvenir.

« Germaine, madame Gilles est malade, m'a dit grand'mère avant-hier, au moment où je préparais mon bagage d'écolière; sa voisine, la marchande de drap, m'a fait prévenir. »

Je compris que c'était bien laid de ressentir tant

de joie à cette nouvelle ; mais j'étais si malheureuse depuis huit jours avec la pauvre dame, qui ne faisait que me dire que je Tépuisais, que je n'apprenais rien du premier coup, que je n'avais aucune méthode I

« Le docteur dit qu'elle en a pour tout l'hiver, reprit ma grand'mère. Voilà qui va contrarier ta maman, qui tient tant aux leçons. Ta maîtresse de piano me coûte déjà fort cher ; je ne puis, cependant, te faire venir des professeurs d'aussi loin. »

Une idée lumineuse m'est venue à l'esprit.

« Prenez M. Varambois, grand'mère! »

Je venais de le voir arpenter la grande allée de la forêt, un caillou à la main et suivi des Préauloup.

« C'est une idée, Germaine ; mais M. Varambois est âgé ; il ne continue l'enseignement que pour faire plaisir à M. de Préauloup, dont il a été le professeur au collège. Il ne consentira pas à venir au Pavillon.

— J'irai chez lui.

— Une jeune fille ne va pas chez un monsieur pour une leçon particulière.

— Même chez un vieux monsieur, grand'mère?

— Germaine, les convenances sont les convenances. M. Varambois a un appartement à l'hôtel du Pigeon-Noir. Gela est impossible I

Mimi, qui est remarquablement instruite et

qui s'est occupée de sa nièce, consentirait peutêtre à te donner quelques leçons, assez pour t*occuper un peu cet hiver. Je le lui demanderai. »

J'eus un frémissement d'horreur, et j'allais bien franchement supplier ma grand'mère de renoncer à son idée, quand Joseph est venu annoncer que M. et madame de Préauloup étaient au salon.

« Descends avec moi, a dit grand'mère, nos voisins t'aiment beaucoup, je le sais de source certaine I »

Je ne m'amusai pas à chercher cette source-là, que j'aurais pourtant désiré connaître, et je descendis toute préoccupée. M. de Préauloup, qui n'avait pas son bonnet, et madame de Préauloup, qui était venue en voisine, en tablier et en pantoufles, remarquèrent tout de suite mon air inquiet.

Ils questionnèrent grand'mère :

« Nous venons d'apprendre que madame Gilles ^L-la jaunisse, répondit-elle ; et cela attriste Germaine, tout naturellement.

— La bonne âme I s'écria madame de Préauloup. Cette pauvre madame Gilles est pourtant bien monotone, bien ennuyeuse et bien tracassière. Gène viève n'a jamais pu s'acclimater chez elle.

— Ma petite Germaine, c'est très beau à vous de ne pas vous réjouir des congés qui vous arrivent, a ajouté M. de Préauloup; mes enfants n'ont pas d'aussi généreux sentiments.

— Mais, Monsieur, je n'ai pas de congé du tout. Grand'mère cherche d'antres professeurs ; je change de maître, peut-être de mal en pis, voilà tout !

— Bon ! elle n'est pas si parfaite que nous le croyions, a dit en riant madame de Préauloup. N'avez-vouspas compassion de son air piteux, Madam e ? Ne la laîsserez-Yous pas souffler un peu ?

— Madame Harrisson me blâmerait, Madame.

J'ai fait la promesse formelle de poursuivre l'instruction de Germaine, je la tiendrai; seulement, ; vous me voyez très embarrassée, au point que je' pense demander à madame Gourivieil la faveur de quelques leçons.

— Pour Dieu, Madame, n'allez pas mettre Germaine au régime de madame Gourivieil, s'est écriée madame de Préauloup ; elle se desséchera sur pied.

— Elle a fort bien instruit sa nièce !

— Ah ! de tant d'instruction que cela délivrez Germaine. Cette petite Emma Gourivieil est une peste de médisance et de légèreté. Entre nous, vous avez toujours regardé madame Gourivieil sous un jour aussi favorable que faux; permettez -m ci de vous le dire.

— Qui de nous est sans défauts. Madame?

— Je ne dis pas ; on lui pardonne à elle, mais ses défauts sont antipathiques aux enfants : c'est la partialité même, le caprice même, et, avec cela, des

idées tout à fait singulières. Sa nièce et son neveu sont deux hypocrites de la plus belle eau, qui sont, peut-être à Tinsu de leur tante, vains, méprisants, médisants et jaloux. Dans le pays, on aime encore mieux mes loups, qui, tout espiègles qu'ils sont, ne feraient pas de mal à une moucbe et dont la langue ne sait pas mentir.

— Je sais que Mimi a toujours eu un penchant à embrouiller les choses et qu'elle pousse volontiers les gens aux mesures extrêmes. Ce n'est pas à elle que je demanderai jamais conseil ; mais je ne vois qu'elle à Péran qui puisse s'occuper un peu de Germaine.

— Madame, envoyez-la plutôt chez moi, jusqu'à la fin de la jaunisse de madame Gilles.

— Chez vous, Madame ?

— Oui ! à l'heure des leçons que M. Yarambois donne à mes enfants. Soyez sans crainte, toutes les convenances sont gardées. Vous connaissez la bibliothèque. Il y a une table pour mes fils, une table pour ma fille. M. Yarambois se tient au milieu et dispense à chacun, et vous savez avec quelle gravité, la nourriture intellectuelle qu'il lui faut.

— Gest un homme universel, a ajouté M. de Préauloup, et un excellent cœur. Il aime ses petits écoliers et, en leur compagnie, il oublie ses grands çbaçrins de fan^ille. Voyons, Qermaine, c'est à vou$

qu'il faut demander ce que vous dites de l'arrangement que propose ma femme.

— Grand*mère, m'écriai-je, j*aime mieux M. Varamboisl je vous en prie, choisissez M. Yarambois!

— Ceci, Madame, ne vous dérangera-t-il vraiment en aucune façon? a demandé grand'mère, toujours polie avant tout.

— En aucune façon, je vous assure I Germaine, qui est une petite fille raisonnable, arrive exactement à rheure, prend Geneviève en passant, et se rend dans la bibliothèque. On sonne une cloche, d'ailleurs, à l'heure de la leçon, une petite cloche qui doit s'entendre de chez vous .

— Oh I très bien. Madame, me suis-je écriée, je l'entends parfaitement de ma chambre, je connais très exactement l'heure de la leçon de M. Varambois.

— Vous voyez, madame, qu'il n'y a qu'à laisser aller et que cette combinaison est la chose la plus simple du monde. Je me charge d'obtenir le consentement du vieux professeur. »

Grand'mère m'a regardée, a souri de ma physionomie suppliante et a accepté en remerciant. £t moi, j'ai embrassé madame de Préauloup et j'ai offert à M. de Préauloup un morceau de pâte de coing, de la fabrication récente de grand'mère, qu'il a trouvé exquis.

Le reste de la journée, j'ai été d'une gaieté folle

il me semblait qu'on m'avait enlevé un grand poids de dessus les épaules. Et c'en était un grand I

« Madame Mirai pèse au moins deux cents livres,» ditMathurine I

Et le plus charmant, c'est qu'elle est venue au Pavillon, le soir, justement pour prendre pari à

J'ai psBié pur la petits porte de la Torat.

l'embarras od nous jetait la jaunisse de madame Gilles.

Elle avait déjà fait son plan: j'irais chez elle, tous les jours, de deux heures à quatre heures. Les cahiers étaient préparés et les pensums aussi. Je l'avais échappé belle 1 Le refus très poli degrand'mère l'a étonnée, et elle a pincé sa vilaine bouche déjà si pincée, en apprenant que tout était arrangé avec nos voisins.

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iOO CADETTE.

Elle a môme lancé le grand mot de grand*mère: (( les convenances » ; mais grand'mère lui a riposté de la bonne façon, et a dit avec une malice dont je ne la croyais pas capable qu'elle ne me laisserait peut-être pas, à mon âge, prendre des leçons en compagnie de son neveu Armand, qui joue àThomme et à rhomme léger; mais que ces grands enfants de Préauloup n'étaient que de bons camarades sans importance, et fort respectueux des choses respectables.

Madame Mimi hochait tout de même la tête d'un air désapprobateur; mais le parti de grand'mère était pris, et elle a quitté le Pavillon légèrement fâchée de n'avoir pas été consultée.

Le lendemain, à l'heure dite, chargée de mon bagage d'écolière, j'ai passé par la petite porte de la forêt, et j'ai trouvé ouverte celle du jardin de M. de Préauloup. Geneviève et son père, qui m'attendaient, m'ont conduite à la bibliothèque.

M. Varambois n'était pas encore arrivé, et j'ai eu tout le temps de m'installer sur la table de Geneviève, qui est placée en face de celle de ses frères, mais à une telle distance qu'il faut lever le bras bien haut, pour se lancer des boulettes de papier.

M. de Préauloup s'est installé dans un vieux fauteuil de cuir, derrière sa fille. La cloche a sonné, la porte s'est ouverte devant ftf. Vs^rambojs, sujvi dç

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René et de Guillaume, qui avaient Tair très gai. Geneviève et moi, nous nous sommes levées ; M. Varambois a tiré son chapeau, a fait un grand signe de croix que nous avons fait aussi, et la leçon a commencé.

Personne ne s'est dissipé. Je travaillais avec beaucoup d'application, et je n'ai pas regardé une fois mes vis-à-vis qui se donnaient de petits coups de coude, mais qui, du reste, avaient une tenue des plus convenables.

M. Yarambois a examiné les cahiers et a dit que, pour rhistoire, la géographie et Tarithmétique, j'étais de la force de ces messieurs, et qu'il ne ferait qu'un cours, que Geneviève suivrait comme elle pourrait I

« Papa m'aidera, m'a dit tout bas Geneviève ; pendant que j'enfile des perles pour mes petites pelotes, il écrit mes devoirs. »

Et elle me montrait un cahier où il y avait, en effet, deux écritures bien différentes, la sienne et celle de son père.

La leçon m'a paru courte. A peine a-t-elle été achevée, que les loups se sont éclipsés. Geneviève et son père sont venus me reconduire. Je n'ai pas vu madame de Préauloup, qui surveillait ses maçons.

J'écris bien vite à maman ces nouveaux arrangements. Elle me recommande toujours, dans ses

lettres, de beaucoup travailler. Je suis sûre, maiutenant, de la contenter, et je serai joliment contente le jour où je battrai Guillaume et même René, dans une composition d'histoire.

Ils m'appelleront pédante de plus belle, sans doute ; mais, cette fois, il y aura peut-être un brin de jalousie dans leur injure.

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