DIXIÈME ENVELOPPE
Vive Tété de la Saint-Marlin I
La pluie a cessé, Tair s'est radouci ; il fait si beau que nous prenons toutes nos récréations dans la forêt.
Je dis nous, car je ne suis pas seule ; j'ai renoué, avec mes petits camarades de Préauloup, toutes mes habitudes d'enfance. Cela n'a pas été sans difficulté. René et Guillaume paraissaient bien décidés à me traiter en grande personne, et ils avaient défendu à Geneviève de me proposer une promenade ou un jeu'. Et moi, très piquée de leur sauvagerie, je leur faisais mes plus beaux saints, quand ils me tiraient leur casquette, et je m'en allais en marchant à petits pas, comme une personne qui ne sait plus courir.
Mais voilà qu'il est survenu de grandes pluies et que Geneviève a été consignée à la maison. Elle est tellement habituée à jouer avec ses frères que les jeux des petites filles l'ennuient. Au fond elle
n'aime pas les poupées. J'aurais pu Tinléresser en lui montrant Gendrîllon, qui a un si bea^i trousseau, un si joli ménage et un ameublement dont ma petite sauvage n'a pas l'idée; mais Geneviève dit tout à ses frères, et comment auraient-ils pris ma gravité au sérieux s'ils avaient su que je jouais à la poupée !
Geneviève, ne pouvant plus sortir, s'occupe beaucoup des bêtes qui lui appartiennent. Elle a un goût singulier pour les petits cochons d'Inde, et, pendant les averses, elle a obtenu de mettre la niche de son favori dans le vestibule. Mais elle craint le gros chien de garde et, un jour, elle est entrée dans la bibliothèque son petit cochon dans les bras.
Alors j'ai vu que René lui avait arrangé une petite niche dans un coin : elle l'y a déposé endormi, et, M. Yarambois étant entré, la leçon a commencé.
Mais nous ne pouvions nous regarder sans sourire, en pensant au petit animal qui écoutait tant de belles choses sans les comprendre.
Gela a très bien été pendant la correction des devoirs ; mais voilà qu'au moment où je récite une leçon d'histoire, j'aperçois un petit museau et j'entends un petit cri bien connu.
Je ferme les yeux pour ne pas perdre mon sérieux et je continue bravement jusqu'à la fin.
« A vous, René, » dit M. Varambois.
René commence en bredouillant un peu. Je rouvre les yeux et j'aperçois le petit coche n d'Inde qui se promène derrière M. Varambois.
Heureusement le vieux professeur, peu content de la récitation de René, frappait sans cesse du pied, ce qui faisait peur à la petite bête et ce qui finalement la fit retourner dans sa niche.
Elle ne fut pas découverte; mais René attrapa un pensum^ il eut à écrire cette leçon si mal A^citée,
Il n'y avait rien à dire à M. Varambois, qui déteste les bêtes dans la maison. Il punit rarement, et la punition donnée doit être faite.
Ce jour-là il partit un peu fâché de notre distraction, et moi, qui le suivais toujours, je restai dans la bibliothèque. Je trouvais juste de proposer notre aide à René pour la confection de ce pensum qu'il devait à sa trop grande obligeance pour sa sœur.
« Je te remercie, Germaine, dit-il en me tutoyant comme autrefois ; mais on reconnaîtrait ton écriture. J*en ai pour dix minutes ; seulement si cette vilaine bête revient ici, nous verrons bien. »
Il montra le poing au petit cochon que Geneviève avait pris sur ses genoux, et il se mit à écrire.
Nous trouvâmes juste de rester lui tenir compagnie; et, pour la première fois depuis quinze jours, nous sommes sortis tous ensemble de la biblio- . thèque.
A leur tour, ils m'ont conduite jusqu'à la porte, et là Guillaume m'a dit :
« Sais -tu que nous faisons de grands travaux dans la forôt, Germaine ? Tu viendras voir cela, n'est-ce pas? »
J'ai répondu que je ne demandais pas mieux, et, en arrivant au Pavillon, je suis allée trouver grand'mère et lui ai demandé d'aller passer mes récréations dans la forêt avec les Préauloup. Mais grand'mëre s'est immédiatement rappelé mes quinze ans, que j'avais tout à fait oubliés.
Je né me suis pas tenue pour battue, et le lendemain, voyant le ciel s'éclaircir, j'ai renouvelé ma demande.
« Je permettrai ces jeux et ces récréations dans la forêt chaque fois que M. ou madame de Préauloup accompagneront leurs enfants, a-t-elle dit; mais jamais sans cette surveillance. »
Il ne fallait pas penser à madame de Préauloup : elle ne va dans la forêt que pour marquer à la craie les arbres qu'il faut abattre ou pour mesurer la liautcur des taillis qui seront coupés cet hiver. Je pensai que je devais diriger toutes mes tentatives contre M. de Préauloup, qui est si bon et qui ne fait absolument rien que d'être malade. Après m'ôtre longtemps creusé la tête, j'ai enfin découvert un bon moyen de l'amener avec nous. Je lui parlerai politique, puisqu'il ne s'occupe que de cela.
Rien ne me sera plus facile : tous les jours je lis le journal à grand'mère.
Je m'habituerai à lire en pensant à ce que je lis, et je suis assez grande pour comprendre un peu ce langage assez bizarre.
Je m'y suis mise tout de suite. Après quelques jours d'attention je savais par cœur le nom des députés et des sénaleurs qui parlaient le plus souvent, et j'avais appris les fragments d'un discours sur le droit de réunion.
« Il fait un temps superbe aujourd'hui, m'a dit René, un matin ; viendras-tu avec nous dans la forêt après la leçon ?
— Oui, si je puis emmener ton père. »
M. de Préauloup a assisté à la leçon, comme toujours. Il avait son journal entre les mains. C'est un autre journal que celui de la grand'mère, et je lui ai parlé de la séance de la veille et d'un grand tumulte qu'avait soulevé l'orateur.
« Ah I m'a-t-il dit tout intéressé, comment le journal de madame de Grandvallon envisage-t-il cette question ? »
C'était justement ce que j'avais appris; j'ai récité tout un paragraphe.
« Vous êtes une petite fille étonnante, m'a-t-il dit, restez un peu à causer avec moi.
— Monsieur , si nous pliions causer dans \a^ forêt?
— Venez, papa, s'est écriée Geneviève, René et Guillaume vous attendent.
— Il fait trop froid, ma fille. »
Et il s*est mis à me parler de TefTet du froid sur son estomac. Geneviève a disparu et est revenue enveloppée dans une grande houppelande dont les pans faisaient queue derrière elle, et coifTée du grand chapeau de soie.
Elle était si drôle ainsi que M. de Préauloup a ri aux éclats.
Le voyant si bien disposé, nous lui avons passé la houppelande moitié de gré, moitié de force ; nous avons relevé le collet qui remontait jusqu'à ses oreilles; Geneviève a enfoncé le chapeau sur le bonnet de soie noire et nous avons entraîné le cher papa dans la forêt.
René et Guillaume nous attendaient à la clairière.
Ils ont conduit leur père à la grande construction qu'ils font auprès de la Roche-aux-Nids, le plus bel entassement de rochers de la forêt. C'est une véritable maison avec des murs, un toit, des fenêtres, une porte. Toute la menuiserie est à faire, et j'ai été bien contente d'entendreM. de Préauloup dire qu'il viendrait aider ses fils. Dans ce joli refuge de la Roche-aux-Nids, on n'a parlé que maçonnerie et menuiserie, et la politique a été oubliée.
Le lendemain, M. de Préauloup a trouvé la houp-
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pelande sur son fauteuil dans la bibliothèque, son chapeau accroché à un clou, et, quand la leçon a fini, il s'est habillé tout seul et, comme la veille, nous sommes partis pour la forêt.
Maintenant il a pris l'habitude de cette promenade ; non seulement il surveille les travaux; mais
Noui aUons chorcher des pouts cailloux
il nous aide. Geneviève et moi sommes chargées d'amasser les matériaux, de trier les planches, de tenir le registre des dépenses. Nous allons chercher avec une brouette des petits cailloux dont René et Guillaume composeront la mosaïque qui remplacera le plancher. Ah ! nous travaillons très fort, et Mathurine trouve que je mange comme un homme. Grand'mëre aussi est enchantée de
ma bonne mine ; mais elle se plaint un peu de ma paresse à la maison, le soir surtout.
Aussitôt après le souper je suis prise d*ua accès de sommeil invincible; je ne puis ni lire, ni coudre ni tricoter, je n'ai que la force de me traîner jusqu'à mon lit.
Ab ! malgré ces grandes fatigues, je ne voudrais pas changer ma vie laborieuse contre les plus agréables vies de petites filles mondaines. Chacun son goût.
Mes camarades et moi nous aimons la vie rustique, la vie sauvage, la vie simple, qui est très saine.
Madame de Préauloup dit que nos équipées ont guéri son mari qui^ à la première bise, se rencognait dans son foyer pour n*en plus bouger. Ce bon M. de Préauloup ! je ne sais pas s'il est
encore imaginaire ; mais il n'est plus malade, c'est
certain.