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ONZIÈME ENVELOPPE

Je n'écris plus que très rarement ; mes doigts et mon encre gèlent. De ma vie je n'ai rencontré pareil froid, etjamals ne me suis tant amusée.

Nons aïons cliacnu une pelle egère

La neige nous couvre, nous enveloppe, tout est hlanc au debors.

L'étang est glacé, nous patinons dessus tous les

jours quand nous avons pu faire un sentier. Car

c'est nous qui déblayons Tallée qui conduit à

rétang; et ce n'est pas l'ouvrage qui manque.

Madame de Préauloup, qui n'a plus d'ouvriers à surveiller, a enrôlé les pauvres pour nettoyer

ses cours et cette allée de la forêt. René et elle conduisent les travaux. Guillaume et moi, et même

Geneviève, nous travaillons. Nous avons chacun

une pelle légère, et cela m'amuse extrêmement

de la plonger dans la neige si douce et si blanche.

On ne sait plus où l'on est. La forêt a Tair d'un lieu enchanté avec ses grands arbres blancs, ses arbustes de cristal, son lac d'acier poli.

C'est après déjeuner, quand nous avons bien travaillé aux déblayemcnts, que nous allons patiner. Je ne suis tombée qu'une fois, et maintenant je glisse sur la glace sans la moindre appréhension, ilené et Guillaume conduisent Geneviève dans une chaise, et les petits paysans patinent aussi à leur manière ; mais ils tombent

sans cesse et si drôlement que cela nous fait toujours rire. De temps en temps je m'échappe de ma féerique forêt pour venir embrasser grand'mère, qui s'est cantonnée dans son fauteuil à oreillères auprès d'un bon feu toujours flam* bant. Il fait très chaud chez grand'mère, et cependant c'est sa joue qui est froide et c'est ma joue qui brûle. Elle ne reçoit plus de visites. Madame

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Mimi s'est risquée une fois, et elle a fait relTet d'une avalanche dans la chambre de grand'mère quand elle y est entrée toute neigeuse. Au retour elle a roulé dans le chemin trois fois, de sorte qu'elle ne bouge plus.

M. Yarambois a aussi disparu. Quant à M. de Préauloup, la glace l'avait guéri, la neige Ta fait retomber malade. Capitonné comme un uvagon de première classe, enveloppé de la tête aux pieds

dans une robe de chambre, le bonnet descendu jusque sur les sourcils, les mains enfoncées dans

ses manches, il ne bouge pas plus qu'une momie. De temps en temps, cependant, je suis admise

à aller lui parler politique et à lui raconter nos

jeux de la forêt. *

Il voudrait bien nous accompagner au lac, il

voudrait bien voir les beaux effets de rochers que

nous lui décrivons ; mais il n'ose pas.

Pour moi, je ne me suis jamais tant divertie,

jamais. Je ne croyais pas que le bon Dieu pût faire

quelque chose de plus beau qu'une forêt verte

sous le soleil ou au clair de lune. Eh bien, si :

il a fait la forêt sous la neige, il l'a faite de cristal

et de duvet de cygne ; c'est merveilleux, c'est

enchanteur.

Malheureusement, il y a les ouvriers qui ne

travaillent plus, il y a les pauvres. Chez nous les

boas cœurs s'en occupent.

Trois grandes marmites sont toujours en ébuUition à Péran : une au presbytère, une chez M. de Préauloup, une au Pavillon. Chez madame Mimi, on donne un sou ou un morceau de pain. C'est froid par cette terrible saison : je préfère la soupe de chez ma grand*mère, et, le plus souvent, c'est moi qui la distribue.

Mathurine me met un grand tablier à bavette; je prends une grande cuiller de fer, je la plonge dans la marmite et je verse le bouillon dans Técuelle qui m'est présentée.

Tous les vieux pauvres viennent maintenant dt* ner chez nous. Ils apportent des croûtes dans leur besace, on leur prête une écuelle et je trempe. La soupe sent très bon, il y a des petits enfants qui m'en redemandent, et, quoique Mathurine gronde un peu, j'en donne deux fois à cause de la neige.

J'aime beaucoup à faire faire un grand feu dans la cheminée du bûcher. Tout le monde s'approche et il s'échappe comme un nuage de tous les vêtements mouillés.

Il y a des pauvres femmes qui toussent à faire pitié. A celles-là j'ai la permission de donner une paire de sabots neufs.

Je n'avais jamais vu les pauvres d'aussi près, ni dans la saison où la pauvreté fait beaucoup souffrir. Mon Dieu, si j'étais pauvre comme cela I N'ai-

je pas été une petite fille bien ingrate de ne pas vous remercier de m*avoir donné tant de biens I Car enfin il y a des orphelins, des abandonnés parmi ces enfants. Ce n*est pas qu'ils soient très tristes : il y a des pauvres très gais. Ce n'est pas du tout comme à la ville.

Quand le feu a réchauffé les membres de nos pauvres et la soupe leur estomac, ils causent et ils rient, et il y en a qui admirent la neige.

Ils trouvent la neige très belle, eux aussi, et les petits garçons s'amusent avec.

J'ai bien remercié grand'mère de la permission qu'elle m'a donnée, et je reviens toujours bien exactement à l'heure de midi. C'est un vieux pauvre qui dit V Angélus en latin, et tout le monde répond. Et aussi, quand ils s'en vont, ils disent un Pater et un Ave pour grand'mère. C'est un bourdonnement comme à l'église quand on récite le chapelet, et moi cela me fait presque pleurer d'attendrissement, et je sens bien que tous ces bons chrétiens-là sont mes frères, et je me promets bien d'être toujours reconnaissante envers le bon Dieu pour tout ce qu'il m'a donné, et charitable divers plus malheureux que moi.

Âh ! la neige m'amuse beaucoup et me fait l'aire dcti réflexions qui n'en finiss^^it plus.

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