DOUZIÈME ENVELOPPE
Mon bel hiver s'est prolongé très longtemps; j*ai été pendant trois mois la plus heureuse des petites filles, si heureuse que je ne trouvais plus rien à écrire. Mais voici le dégel, et grand'mère est de mauvaise humeur, et ma chère maman est malade. Elle est revenue très souffrante d'Ecosse. Grand'- .aère mo gronde quand je lui demande trop souvent des nouvelles, grand'mère n'a pas dégelé. Je crois bien qu'il y a quelque chose de mystérieux entre elle et maman, car elle ne me montre plus ses lettres comme autrefois. Je me demande si Mathurine est dans le secret de cette nouvelle fâcherie. Mathurine est certainement dans tous les secrets de grand'mère ; mais il y en a qu'elle garde très bien.
Un jour, fatiguée de mes demandes, de mes interrogations sur la cause de la mauvaise humeur de grand'mère, elle m'a répondu brusquement :
« C'est le dégel I bien sur, c'est le dégel, et puis
croyez-vous que cela amuse madame de voir ces Anglais à la place de son ûls? Jamais, au grand jamais, elle ne pourra se faire à cela. »
Il m*a été impossible de faire sortir Mathurine de cette raison, si vieille déjà! Comment! grand'mère n'avance pas plus que cela dans ses idées! Du reste, j*ai remarqué que les grandes personnes sont très enfoncées dans leurs rancunes et dans certaines préventions.
Ainsi, il y en a qui parlent toujours de fortune. Les petites filles ne savent même pas ce que c'est. J'ai cru longtemps que tout le monde avait des maisons ou des fermes. Madame Mimi parle sans cesse de la rente cinq pour cent devant moi. Il y a sur les journaux des colonnes de chiffres que madame dePréauloup, qui ne lit jamais, lit très attentivement.
Tout cela est encore une énigme pour moi et pour mes camarades de Préauloup. On s'étonne de les voir si enfants. Je sais bien qu'à Paris il n'y a pas de caractères de ce genre. Moi-môme, je commençais à vieillir très vite. Je me suis arrêtée et je redeviens la petite Germaine d'autrefois. Et je serais complètement heureuse si ma chère maman ne finissait toutes ses lettres par cette phrase : « Je suis toujours bien souffrante, prie pour moi. »
Hier, je me suis risquée à demander à grand'mère ce qu'elle pensait de cette maladie de maman qui ne finissait pas.
Elle m'a répondu :
c( J'en pense ce qu'il faut en penser. Votre mère est d'une d'une délicatesse de santé absurde.
— Enfin, grand'mère, vous n'êtes pas inquiète?
— Il n'y a aucune inquiétude à avoir. Ces Anglais ont la manie des voyages, et les voyages fatiguent. »
Ceci m'a beaucoup calmée. Grand'mère n'aime pas te ménage Harrisson ; mais grand'mère a le sentiment de la famille, et elle est trop consciencieuse pour me cacher la vérité. Je crois que sa mauvaise humeur vient de ce qu'elle revoit beaucoup madame Mimi. Je commence à me figurer qu'elle lui a confié le secret qu'elle me cache, ce qui me blesserait profondément. Mais les vieilles dames sont toujours comme cela : elles aiment mieux dire leurs secrets à des personnes étrangères qu'à leurs petites-filles, qui sont plus discrètes certainement. Moi je ne dis jamais rien de mes affaires de famille, même à mes amis de Préauloup, qui du reste ne sont pas curieux du tout.
Geneviève serait cependant bien aise de savoir ce que j'écris sur le papier rayé qui est au fond du seul tiroir que je ferme à clef; mais Geneviève est trop petite, et je ne veux pas lui donner la manie d'écrire un journal : car il est bien plus gentil pour elle de distraire son père. Elle joue aux dominos avec lui maintenant, et tous les diman-
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chcs il y a une partie très intéressante, mais qui nous ruine. Le vieux monsieur, qui est un grand joueur, et M. de Préauloup gagnent toujours, et c'est pourquoi je ne veux plus jouer quand ils sont là. Le vieux monsieur met tous nos sous dans sa poche avec ses grands doigts, et cela nous fait un peu mal au cœur. Madame Mimi a la manie de me conseiller, et elle me fait perdre.
Mais je suis très aimable avec elle : car je voudrais bien qu'elle n'imaginât pas de me faire re* tourner prendre des leçons chez madame Gilles, qui n'est pas morte. Or, il ne m'est pas possible de cesser mes leçons chez nos voisins. Nos grandes compositions sont commencées. A Pâques, M. Yarambois veut nous faire passer un examen. Nous travaillons tous beaucoup. Geneviève elle-même n'amène plus ses bêtes dans la bibliothèque. Je lui fais honte de ce goût trop prononcé qu'elle a pour les animaux. Je ne trouve pas cela joli pour une petite fille d'être entourée de petits chiens, de petits chats, de petits cochons, de petits poulets. Certainement j'aime beaucoup Mitaine et Barbiche; mais je ne les mène pas dans ma chambre, je ne les porte pas dans mes bras; je ne les fais pas dormir sur mon édredon. Ce n'est pas du tout distingué ni convenable. En cela, je suis de l'avis de madame Mimi, et je garde mon cœur pour
d'autres affections.
Notre joli cottage de la forôt a résisté à Thiver mais il est temps que nous réparions les dégâts causés par la neige. René est bon couvreur, et cependant il pleut à la Roche-aux-Nids. Nous Toici obligés d*acheter des ardoises, car madame de Préauloup ne veul plus nous en donner. Toutes ses maisons ont besoin de réparations : la neige, il paraît, pénètre partout.
On la maudit maintenant sur tous les tons. Moi, je ferme les yeux pour la revoir et Tadmirer. Neigera-t-il comme cela l'année prochaine? On ne croit pas. Cette chose si belle peut ne pas revenir d'ici longtemps. Et si elle revient jamais, peut-être ne serai-je plus à Péran ! Dans tous les cas je n'aurai plus quinze ans.
Il me vient toutes sortes d'idées nouvelles depuis quelque temps. Il me semble que mon esprit a grandi comme mon corps.. Il y a maintenant je ne sais quelle lumière sur les pages de mes livres. Tout me paraît plus clair, plus compréhensible. Mais je veux néanmoins rester enfant le plus longtemps possible, bien enfant. J'ai apporté ma poupée dans le cottage de la Roche-aux-Nids, et elle y fait bon ménage avec celle de Geneviève. René et Guillaume se sont moqués de mon goût persistant pour les bébés de carton : je les ai laissés rire et j'ai ri moi-même de leur peu de pénétration. Ma poupée me sert uniquement de prétexte pour atli*
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rer Geneviève et M. de Préauloup en pleine forêt. Quand j'ai persuadé la fille, le père suit. Il ne faut pas croire que, lorsque la forêt était étincelante de givre, il ne faut pas croire que, maintenant même qu'elle verdit, qu'elle murmure, qu'elle est ensoleillée, je passe mon temps avec la pauvre Gendrillon. Non, non, je la prends dans mes bras et Geneviève, par imitation, prend la sienne, et nous allons les installer dans leur cottage de la Roche-aux- Nids; mais là j'abandonne ma fille à Geneviève. Jouer à la poupée maintenant, non, non. Pendant ce long hiver, j'ai vécu avec la grande nature, j'ai vu trop beau et trop grand pour n'avoir pas détaché quelques langes. Je me soucie de Gendrillon, de ce morceau de carton peint, sans voix, sans regard, sans cœur, sans intelligence et sans âme, comme d'une feuille morte. Cela me fait un vide, mais je n'y puis rien. Néanmoins, c'est en la compagnie de cette pauvre Gendrillon que je vais au cottage, et j'y reste très longtemps. René et Guillaume ont commencé d'autres travaux. Ils établissent sur le ruisseau un pont qui a déjà croulé deux fois. Us voudraient m'entraîner à leur servir de manœuvre comme pour le cottage; mais il ne fait plus froid et je ne veux plus me salir les doigts ni les vêtements avec de l'argile. Ils n'ont pas l'air, eux, d'admirer ce que j'admire. Cependant René m'a confié qu'il avait fait des vers en l'honneur du vieux pont. Je me demande
ce qu*il a pu dire là- dessus. II refuse de me lire les vers. II m*a cependant promis qu'il me les lirait le jour où je consentirais à lui lire ce qu*il y a dans les petits paquets que Geneviève a vus dans un tiroir, et qui portent tous un chiffre de mon écriture.
Ce n'est plus la même chose. Si je faisais des vers sur un vieux pont ou sur un vieux bateau, je n'en ferais aucun mystère ; mais un journal, c'est plus sérieux, cela ne se montre qu'à sa mère et à sa marraine, surtout quand on dit vrai.