‹ CadetteChapitre 17 sur 45 · QUATORZIÈME ENVELOPPE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME ENVELOPPE

Entre grand'mère et moi , il y a maintenant comme un mécontentement. Plus je m'intéresse à ma petite sœur, plus elle la traite avec indifférence.

Quand elle reçoit une lettre de Paris, elle me fait languir et ne me donne que des nouvelles de ma mère le plus souvent.

Dans ses meilleurs jours elle me dit :

« Votre sœur cadette vient fort bien, il paraît. »

Son ton est si glacé que je ne lui demande pas autre chose.

Mathurine m'a avertie qu'il lui était désagréable de m'entendre parler de cette enfant.

« Et à moi-même, a-t-elle ajouté, cela me fait quelque chose de vous voir si affectionnée à ce petit bébé que vous ne connaissez pas et qui ne nous est rien à nous. »

Cadette n'est rien non plus à Mathurine! donc Cadette doit être oubliée.

ut CADETTE.

Je ii*ose plus en parler qu*à Geneviève de Préauloup, à ma poupée Gendrillon et à ce petit papier. J'écris aussi sur elle de longues lettres à maman et même à monsieur papa, qui me répond très aimablement.

11 est vraiment bien bon, et il a Tair d*aimer très fort ce petit poupon si dédaigné chez grand'mère.

Dans toutes les lettres il est question de baptême; mais grand*mère fait la sourde oreille. J*ea ai bien du chagrin, surtout depuis que madame Mimi m*a dit un jour avec tant de malice :

« Gela n*a pas de bon sens, de faire un si long voyage pour cela. Ils finiront par trouver une marraine sur place. »

Naturellement, après celle insinuation perfide, j*ai écrit tout de suite à maman une lettre désespérée. Je tiens beaucoup à mon titre de marraine, et d'ailleurs, sans l'occasion de ce baptême, qui sait quand je verrais ma petite Gadette. Tout le monde l'appelle ainsi. Et cependant on sait maintenant qu'elle s'appelle : Blanche-Victoria-Louise- Marie. Grâce à moi, elle est tout un petit personnage à Péran, et dans mes longues promenades dans la forêt je pense librement à elle.

Mon Dieul qu'elle serait heureuse ici! Dans ces belles allées, elle pourrait marcher et même tomber sans se faire mal, la mousse et la poussière

sont égalnment douces. Les petits enfants aiment les bêtes, elle aurait toujours des oiseaux sous la main, elle verrait courir les lièvres, et elle aurait Barbiche et Mitaine pour fidèles compagnons. Barbiche dresse l'oreille et aboie tendrement quand on lui dit : « Où est Cadette? «

Gela m'amuse de dire et de redire son nom, là où il n'agace personne ; cela m'amuse de faire dans la poussière des petits sentiers par où elle pourrait passer. Mais c'est trop tôt penser à la faire marcher. J'oublie qu'elle ne quitte encore son berceau que pour être portée dans les bras. Je crois bien être assez forte pour la porter. Le dirai-je, je porte souvent Barbiche, qui est plus lourd qu'un petit enfant, pour m'habituer à porter quelque chose. Il aime beaucoup cela, mon vieux Barbiche, et, quand il me voit me baisser, il accourt, se pose tout seul sur mon bras droit, et me met ses pattes autour du cou. En vérité, il est bien triste d'être réduite à porter un chien quand on a une petite sœur à soi.

Madame Gilles, qui me laisse quelquefois chercher mes sujets de style, s'étonne de me voir toujours parler des petits enfants.

« Mon Dieu, comme vous aimez les bébés, Germaine, m'a-t-elle dit l'autre jour, on voit bien que vous ne voyez pas de près ces petits êtres exigeants et ennuyeu:^. ït

Oh ! ennuyeux ! Je la regardais et je pensais que ce qu'il y avait d'exigeant et d'ennuyeux, c'était une vieille dame, qui ne faisait que parler d'elle, de sa famille, de ses petites affaires, de son estomac, et qui mangeait des pastilles toute la journée en bâillant et en soupirant ! Je voyais en vis-à-vis madame Gilles et Cadette, et je ne pouvais m'empêcher de rire du contraste. Le soir même, madame de Préauloup est venue chercher Geneviève , et tout à coup elle a dit à grand'mère :

« Eh bien, Madame, à quand le baptême?

— Laissez passer l'été, Madame, a répondu grand'mère, en essuyant tranquillement le verre de ses lunettes, voyager par la chaleur est un supplice. »

Hélas ! et quand le froid viendra, ce sera bien autre chose 1 Un voyage maintenant serait très possible pour grand'mère, les grandes chaleurs sont passées; mais, plus tard, qu'il fasse une gelée» et il n'y aura plus moyen de quitter le Pavillon. Et que deviendra le baptême de Cadette ? Si on allait lui chercher une autre marraine, ou la faire baptiser par procuration , comme dit madame Mimi. Je ne suis plus sûre de rien et je vois que je n'ai plus rien à dire. Il y a des moments où grand'mère et Mathurine semblent avoir oublié l'existence de ma filleule, tant elles me regardent avec étonnement quand j'en parle.

Oui; mais moi Je ne l'oublie pas, non, oh! non!

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