‹ CadetteChapitre 18 sur 45 · QUINZIÈME ENVELOPPE · texte numérisé non relu

QUINZIÈME ENVELOPPE

Je suis tout émue de ce que je viens d'entendre, nous partons pour Paris demain, c'est entendu, c'est décidé, c'est irrévocable. J'étais à cent lieues d'une pareille résolution ; mais Cadette a été malade et grand'mère a eu peur, si grand'peur qu'elle part sans tenir compte du temps ni de ses affaires. Pauvre grand'mère ! elle n'aime pas du tout cette petite fille-là, c'est certain, mais elle n'entend pas qu'elle meure sans un vrai baptême. Cadette a bien fait d'être un peu malade, c'était justement cela qu'il fallait pour décider grand'mère.

J'avais éprouvé une grande joie les premiers jours de la semaine. En recevant une lettre de maman, je constate qu'elle a un double timbre, je sens une carte sous l'enveloppe, je déchire bien vite et je vois... une grosse figure réjouie, un joli poupon enrobe blanche, qui ouvre en rond de

grands yeux et une petite bouche et qui tient son pied dans sa main ; Cadette avait été photographiée avec sa nourrice. Avec quelle tendresse j'ai baisé ce petit visage de papier! Combien de fois ai-je contemplé ce petit être qui est ma sœur et ma filleule I Grand'mère n'a pas daigné le regarder. JVfathurine m'a dit que tous les petits enfants se ressemblaient et que Cadette n'était pas plus jolie qu'une autre. René et Guillaume de Préauloup, après l'avoir examinée, m'ont dit assez sottement qu'elle n'avait pas de nez et que, puisqu'on avait pu photographier un si petit enfant, ils feraient photographier leur chieti Lido. Je n ai trouvé de vrais admirateurs que dans M. de Préauloup et Geneviève. M. de Préauloup m'a dit, avec un soupir, que Cadette était superbe de santé et paraissait pleine de vie, Geneviève a admiré ses cheveux frisés, ses grands yeux et surtout son geste. Elle riait aux larmes de la voir saisir avec tant de force son petit pied chaussé de blanc.

J'étais si fière de ma filleule, que je suis allée la montrer au vieux M. Domino et à M. le curé.

M. Domino a examiné la photographie à la loupe, l'a palpée, l'a sentie et a parlé de « procédés chimiques ». M. le curé a levé la main et a dit : « Dieu bénisse l'innocente créature. »

Naturellement la vue de la photographie avait redoublé mon désir de voir l'original; mais l'indiflé-

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rence de grand'mëre avait été telle, que je n'avais osé rien demander.

Mais il arrive le lendemain une leltre tout inquiète de maman. Cadetteaprisfroid, précisément pendant la pose, ce n'a été qu'un léger rhume, mais on craint une fluxion de poitrine.

H. Domino a eiamlné la photographie.

Me voilà en larmes, voilà Geneviève qui accourt pour me consoler et madame de Préauloup qui dit devant grand'mère :

« Il serait pourtant dur qu'elle mourût sans baptême. »

Grand'mère en a pâli et a dit :

« Nous partons lundi, Madame, il n'y a pas péril en ta demeure. »

Le lendemain, quand monsieur Papa a écrit que Cadette était beaucoup mieux et qu'on avait exagéré la maladie, je me sentais à la fois consolée et désolée.

«Allons, voilà le voyage remis, » s'est écriée Ma- Ihurine, qui est très méchante depuis quelque temps.

« Non, a répondu grand'mère, je ne veux pas de cet embarras sur la conscience, nous partirons lundi.

— Irai-je avec Madame ?

— Mais certainement. »

J'aurais bien voulu qu'elle restât à Pcran, elle déteste les enfants en général, et Cadette en particulier. Elle m'a aimée moi, parce que je suis la petite-fille de grand'mère. Chez maman elle va recommencer ses jalousies et ses scènes, elle me suivra partout et dira h grand'mère que je n'ai plus d'yeux que pour ma petite sœur. Et cette vilaine Mathurine dit qu'elle m'aime! C'est une drôle de manière d'aimer. Ce ne sera pas la mienne. J'aimerai ma chère petite Cadette sans jalousie. Je ne serai jalouse ni de maman, ni de monsieur Papa, ni même de sa nounou. Quand j'étais petite, j'aimais tout le monde, et cela m'a fait beaucoup de peine quand j'ai appris qu'il y avait des jaloux. Il y en a pourtant, puisque grand'mère elle-même est un peu jalouse de Cadette. Quant à madame Mimi, elle

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est jalouse de tout le monde. 11 faut qu'une personne soit bossue, borgne, gravée de la petite vérole et qu'elle ait des moustaches pour qu'elle n'en di^c pas de mal, et elle est jalouse mSme des gens qu'elle aime. Elle ne veut pas que le Pavillon soit plus joli que sa maison, ni giand'mère plus riche qu'elle.

EnAn Darbiclic est jaloui de Mitaine.

Les Préaulonp ont une toute petite jalousie à leur manière, il ne faut pas trop s'amuser ailleurs que chez eux, ou ils boudent un peu.

Joseph, le vieux Joseph, est jaloux du jardinier df Péran et crache avec mépris sur les arbres qu'il vient tailler, Mathnrine estjalouse de tous ceux qui approchent grand'mère, moi exceptée. Si grnnd'mère donne des ordres h une autre qu'à elle, elle

devient triste et dit qu'elle a perdu la confiance de madame. Enfin, Barbiche, mon chien Barbiche, est tellement jaloux de Mitaine, que, quand je la caresse, il grincedes dents et saute dessus pour la mordre. 11 y a des moments où je ne peux pas leur donner audience ensemble. Autrement, ce sont des coups de griffes et des coups de dents et des regards jaloux qui me font penser à ceux de Mathurine.

Bien souvent dans ma prière je dis tout haut, voyant tous ces désastres :

<f Des jaloux et de la jalousie délivrez-moi, Seigneur. »

Et maintenant à mes bagages, et lundi en route pour aller connaître, embrasser, soigner, chérir Cadette.

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