‹ CadetteChapitre 19 sur 45 · SEIZIÈME ENVELOPPE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME ENVELOPPE

Mon Dieu ! je vous remercie de m'avoir donné une petite sœur.

J'en ai une. Je l'ai vue, je Tai embrassée, elle m*a souri ; je ne puis plus avoir de doutes sur son existence.

Cependant ce matin, en mettant le pied sur la première marche de Tescalier, qui me conduisait chez nous, je ne pensais qu'à maman, et Mathurine, me voyant enjamber les marches, me retenait par ma robe en me disant :

(( Vous allez effrayer le poupon si vous allez si vite. »

Et je montais, je montais, pensant que je n'effraierais pas ma chère maman.

Ah I qu'elle était émue en m'embrassant I Et avec quel accent elle m'a dit :

« Ma fille, ton air de santé me console de tous mes sacrifices. »

Puis elle a murmuré plus bas :

« Que tu es gentille, Germaine, de tant aimer ta petite sœur I

— Oh! maman, où est-elle? Voilà si longtemps que je brûle d'envie de la voir. »

Maman s*est levée, a pris mon bras, et nous sommes passées dans mon ancienne chambre.

Auprès de la fenêtre, il y avait un berceau de mousseline blanche, et monsieur Papa arrangeaitic rideau pour que le soleil ne donnât pas sur le visage de Cadette endormie.

Elle dormait. Oh ! qu'elle était jolie, angélique, si blonde, si rose, si calme ! J'ai baisé ses petits poings fermés si doucement qu'elle n'a pas remué.

« Je lui ai mis ce matin le béguin que tu m'as envoyé, » a dit maman.

Je l'ai embrassée pour cette bonne idée et j'ai embrassé aussi monsieur Papa, qui mange sa petite fille des yeux.

Heureusement que grand'mère, trop fatiguée, était restée à l'hôtel. J'ai pu m'installer dans la chambre de Cadette et attendre le réveil du petit chérubin.

« Mon ami, il faut que nous allions sur-le-champ au Faisan-Doré, chercher madame Granvallon, »a dit maman.

Monsieur Papa a pris son chapeau, et ils sont partis en me disant : « A bientôt. »

« Mademoiselle, est-ce que vous allez rester là ? m'a dit la nourrice .

— Oui, ma bonne, oh 1 oui, je ne bougerai pas d'ici tant que je serai seule avec elle.

— Alors, s'il vous plaît, je vais déjeuner. La petite veut déjà manger, et, comme j'ai défense de lui rien donner, je n'aime pas à déjeuner quand elle est éveillée.

— Allez, ma bonne, je vous rappellerai s'il le faut ; comptez bien sur moi. »

J'ai ôté mon chapeau et je suis demeurée en contemplation. Vraiment, c'est très joli, les petits enfants. Leur peau et leurs cheveux sont de soie, leur tout petit corps a des poses charmantes.

J'étais là bien tranquille quand tout à coup Cadette a levé son poing droit et s'est frotté l'œil droit ; puis elle a levé son poing gauche et s'est frotté l'œil gauche. Mon cœur battait; elle allait s'éveiller sans doute, me regarder pour la première fois. Mon Dieu, si ma vue lui donnait envie de pleurer !

Elle frise son petit nez et ses paupières blanches ; elle sefrottele menton. Elle est si drôle que je ne peux retenir un éclat de rire qui la réveille tout à fait et qui Tétonne sans doute, car elle fait un mouvement très vif, se redresse de travers sur son oreiller, ouvre les yeux et me regarde.

Ilyadéjàderâme, beaucoup d*âme dans ses yeux bleus et doux. Je continue à rire, je joins les mains, je lui dis un chapelet de tendresses :

« Ma petite sœur, Cadette chérie, mignonne, chérubin, fleur du bon Dieu. »

Elle me regardait toujours surprise ; enfin, elle a gazouillé je ne sais quoi, et elle a ri en me tendant les bras.

C'était toute mon envie de la prendre ; mais je n'osais pas. Enfin, je m*enhardis, je me penche, je glisse mes deux mains dans le lit de duvet et je prends ma petite sœur, et je l'embrasse et je baise son béguin, et je ris pour la faire rire.

Tout à coup, elle regarde partout avec inquiétude, se redresse et pan, pan, ses petits poings tombent Tun après Tautre sur ma tête ; elle me bat, Cadette, elle me bat comme plâtre. Ma crainte revient ; si elle allait se fâcher et pleurer I

Tout à coup la porte s'ouvre.

C'est Mathurine, son ennemie, son adversaire, la jalouse Mathurine, qui entre, les sourcils froncés, la coiffe de travers. On dirait une ogresse qui vient manger de la chair fraîche.

Ah! bien oui. A peine a-t-elle aperçu la mignonne figure qu'elle s'écrie :

« Prenez donc garde, Germaine; et remontez un peu votre bras gauche. Est-ce comme cela, Seigneur, que l'on tient un enfant! »

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Elle approche, in*enlève Cadette, la dorlote, rembrasse, rappelle : « Mon petit canard, ma grosse monte, mon cher ange. »

Je veux la lui prendre ; elle résiste,s*échappe avec elle. Cadette, d'abord un peu effrayée, se met à rire de la plus jolie manière du monde. Elle agite ses petits bras, elle remue ses petits pieds, des amours de petits pieds ; elle revient dans mes bras, et elle y était blottie quand la nourrice est entrée et a dit:

«Madame Grandvallon demande qu'on lui présente la petite. »

La petite, qui s'était précipitée dans ses bras, a été lavée, peignée, bichonnée; j'ai moi-même passé une brosse bien douce dans ses cheveux de soie presque blanche.

On lui a mis je ne sais combien de dentelles; on l'a chaussée de souliers blancs trop petits pour le pouce de Mathurine ; on l'a coiffée d'un bonnet de tulle à ruches orné de pompons blancs, et j'ai précédé la nourrice dans le salon où grand'mère se trouvait en toilette Je visite.

' Grand'mère a jeté à Cadette un coup d'œil que je connais, tout plein d'une résolution bien arrêtée d'être mécontente, a dit cérémonieusement à maman que sa fille Cadette paraissait forte pour son âge, et m'a demandé si j'avais vu Malhurine. J'ai répondu oui sans autre explication. Je ne sais

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trop ce que penserait grand'mère de Texplosion d* enthousiasme de Mathurine pour Cadette.

Je crois bien que la figure glaciale de grand'mère a agi sur Cadette, car elle s'est mise à tirer sur ses pompons en criant comme un petit aigle. Maman a fait un signe à la nourrice. Elle a disparu avec l'enfant et on s'est mis à parler du baptême, qui aura lieu demain à dix heures. Le parrain est un Anglais, cousin de M. Harrisson, M. Tom Brodway, de passage à Paris.

Ma chère maman s'est occupée de ma toilette, un peu négligée à Péran ; elle est sortie avec moi et nous avons fait des emplettes. EUô paraît très changée, ma pauvre maman, et la voiture la fatigue tellement que nous avons fait presque loutes nos courses à pied.

Quand nous sommes revenues, Cadette dormait de tout son cœur sous le regard de Mathurine. Mathurine ne médit plus, ne s'impatiente plus ; Mathurine ne va plus examiner la cuisine, ni écouter malignement ce qui s'y dit.

Mathurine s'est liée avec la nounou et va faire son entendue pour les soins à donner à Cadette ; je ne reconnais plus Mathurine.

Ah I si grand'mère pouvait s'adoucir aussi ; mais non, elle va, elle vient, sans se plus soucier de Cadette que si elle n'existait pas. Elle assistera demain

en grande toilette au baptême par condescendance ; mais elle ne daignera pas jeter les yeux sur la chère petite héroïne de la fête. Il n*y a au monde qu'un enfant pour grand*mère, et c'est moi.

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