DIX-HUITIEME ENVELOPPE
Nous voici de retour à Péran. Il n'y a pas eu moyen d'attendrir grand'nière.
Le lendemain du baptême elle prenait congé de maman et donnait des ordres pour que nos bagages fussent portés au Faisan doré.
C'était un vrai déchirement de cœur pour moi de quitter Paris si vite.
D'abord, ma chère maman est certainement malade, et j'aurais voulu rester au moins un mois près d'elle ; puis ma petite Cadette me connaît, m'aime, et j'éprouvais un chagrin mortel de la quitter. Ah I si l'on m'avait dit, il y a un an, que j'aurais une petite sœur, je n'aurais pas pris les arrangements que j'ai pris avec grand'mère.
J'étais toute prête à dire à maman : « Gardezmoi ! » mais voilà que M. Harrisson a dit en riant à grand'mère :
« C'est trop court en vérité, c'est trop court ; si vous nous laissiez au moins Germaine qui n'a pas de fermages à toucher, ni de jardins à faire cultiver. »
A cette parole dite en l'air, grand'mère est devenue blanche comme le tulle de son bonnet, et j'ai vu ses doigts trembler dans ses mitaines. Non, je ne peux vraiment pas faire ce chagrin à ma pauvre grand'mère. Mathurine me Ta dit : elle me regarde maintenant comme son bien et elle ne croit plus une séparation possible.
J'ai donc laissé faire mes bagages, et je me suis laissé emmener à Péran.
Certainement, j'aime mieux Péran que Paris ; j'aime toujours ma grand'mère, mes amis de Préauloup, la forêt, mais Cadette qui est là-bas va m'oublier.
Elle ne me verra plus, elle ne me connaîtra plus, elle ne m'aimera plus ; et, il faut bien le dire. Cadette est de plus en plus antipathique à grand'mère. Cela augmente beaucoup mes regrets et mes chagrins.
Me voici réduite à avoir Mathurine pour confidente: mais Mathurine s'est beaucoup refroidie pour Cadette depuis qu'elle est revenue à Péran.
« Que voulez-vous, dit-elle ; cette enfant-là n'est rien à madame ! »
Toujours la fameuse raison.
Mais enfin, madame Mimi n'est rien à grand'mère, les Préauloup ne sont rien à graud'mère, M. le curé n'est rien à grand'mère, M. Domino n'est rien à grand'mère, Mathurine n'est rien à grand'mère, et elle aime ces personnes, et elle est bonne pour elles. Et Cadette, qui est ma sœur, à moi, qui est la fille de sa belle-fille, lui est moins que tous ces étrangers. Ah I grand'mère, cela ne me paraît pas juste!
Est-ce que je n'aime pas mieux les Préauloup que certains cousins et cousines peu agréables ! Est-ce que le cœur est comme le registre des propriétés où l'on n'inscrit que ce qui nous appartient en propre !
Je vais me consoler chez les Préauloup, et leur parler de Cadette. Les garçons, eux-mêmes, m'écoutent assez complaisamment.
Us sont un peu tristes aussi ! et cela les rend plus compatissants.
Le temps des vacances avance ; ils vont peut-être quitter leur famille, leur maison^ la forêt pour le collège.
Geneviève a eu tant de chagrin à la pensée de leur départ qu'on lui a acheté un poney en guise de consolation.
Nos dernières promenades se font moitié à pied, moitié à cheval, sur le cheval de Geneviève qui s'appelle Trotte-menu. René et Guillaume ont abandonné leurs travaux et se promènent avec nous dans la forêt. Parfois, ils s'amusent à courir de chaque
Le cbeval de Geneviève Rappelle Trotte
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ASTOR, LEMOZ •nLDEN POUNBATIOira
Elle me parait d'une intelligence remarquable. Ce n*est pas une illusion, elle m'a prise en affection; quand je parais, elle agite ses petits bras et gazouille éperdument.
Mais l'heure sonne, grand'mère fait son entrée ; M. Tomlui est présenté. Je la trouve sérieuse.
D'autres personnes de la famille arrivent ; nous descendons, nous montons en voiture et nous nous dirigeons vers l'église Saint-François-Xavier, notre paroisse.
Au bas du péristyle, M. Tom m'offre le bras et nous entrons aux sons de l'orgue. Je fais tout un effort de mémoire pour me réciter à moi-même et couramment le Credo, la belle prière que je vais dire au nom de ma filleule. J*étais, d'ailleurs, très émue : j'ai suivi la cérémonie avec toute l'attention possible, et je trouvais mon rôle très auguste pour une petite fille. Cadette a gazouillé comme un oiseau tout le temps, et j'ai récité le Credo sans hésitation. Le bon Anglais, très rouge, murmurait entre ses longues dents, et se rattrapait à mes propres paroles. Maman pleurait dans son mouchoir. Pauvre maman ! elle a eu presque une faiblesse, au sortir des fonts baptismaux. J'ai été obligée de suivre M. Tom, qui allait signer sur les registres, et, quand je suis revenue, maman avait quitté l'église.
Je l'ai retrouvée à la maison, toujours émue, mais beaucoup mieux portante.
Elle tenait Cadette, baptisée, sur ses genoux.
a Embrasse ta filleule I » m'a-t-elle dit.
Et,m'embrassantmoi-même,elleaajouté tout bas.
« Tu seras presque une petite maman pour elle, Germaine, n'est-ce pas ? »
J'ai répondu oui de tout mon cœur, et j*ai emporté ma filleule qui commençait à mettre son beau bonnet de travers et à mordre dans sa riche bavette de dentelle.
Le soir, il y a eu un grand dîner.
J'étais dans les honneurs, avec mon compère, M. Tom. A la fin du dîner, il ne parlait plus du tout; il avait pris un air très grave et il devenait de plus en plus rouge. Chaque fois qu'il vidait son verre, il souriait, et semblait extrêmement content. Il s'est mis tout à coup à parler anglais avec monsieur papa, qui le regardait singulièrement; puis il m'a parlé, à moi, une langue inconnue, faite de mots français et de mots anglais.
Quand nous avons quitté la table, il se tenait très raide et il marchait d'un pas saccadé.
Nous nous sommes séparés à la porto du salon, et, quand j'y suis revenue, après avoir embrassé Cadette, il avait disparu.
La soirée ne s'est pas prolongée tard. On aurait dit une soirée à Péran.
Grand'mère a fait son whist, et est partie de Ijonne heure avec Mathurinc.
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vie de planter là leçons et devoirs, et de dire à madame Gilles que ma santé me défend une trop grande application. Entre malades, on s'entendra. Je crois que grand*mère laissera aller. Il fait chaud, et un rien Tendort.
Maintenant, elle dort la moitié de la journée.
René et Guillaume ont bien sûr deviné mes secrètes pensées, car je les vois sans cesse sur le mur, me faisant signe de venir et appelant Barbiche qui les aime follement.
Ce matin, il m*est revenu, une gaule dans la gueule. Autour, était enroulé un papier sur lequel Geneviève avait écrit ceci :
« Nous sommes décidés à vivre ce dernier mois en Robinsons. En es-tu ?
« On espère une année de grâce pour le collège, cependant rien n'est sûr.
« La maison de la Roche-aux-Nids va être remise à neuf. Nous avons obtenu d*y faire notre déjeuner de midi.Veux-tu être une des cuisinières? Réponse. »
La réponse eût été un oui, bien vite prononcé ; mais que dira grand'mère de cette vie de sabotiers?
J*ai renvoyé Barbiche, avec ce mot :
a Comptez sur moi ; mais il faut que j'obtienne une permission ! »
J'ai longtemps cherché un prétexte, et je crois enfin l'avoir trouvé : ce sera aussi la grande chaleur. De travailler, me fait monter le sang à la tête.
L'argument sera souverain auprès de grand'mère.
Elle déteste les gens qui ont le sang à la tête. Une personne qu'elle aimait, est morte d'apoplexie ; une autre a eu un transport au cerveau, de sorte qu'elle a, pour premier principe d hygiène, de ne jamais laisser monter le sang à la tête sous quelque prétexte que ce soit.
Je crois que je puis avancer la chose: je suis très rouge depuis quelque temps. Je n'aurai qu'à me présenter devant grand'mère avec ce teint enflammé et lui dire que les leçons me font un effet dangereux, je suis sûre qu'elle me conseillera la promenade à outrance. Et j'irai la faire en pleine forêt avec tous les Préauloup, qui ont tout à fait les instincts de la vie en plein vent.
Je ne m'étonne pas que Guillaume veuille être officier de marine. S'il ne découvre pas quelque île, il aura du malheur.