VINGTIÈME ENVELOPPE
J'ai reçu une bien belle lettre hier.
Elle portait un timbre étningcr. Il a été immédiatement réclamé par Guillaume de Préauloup, qui eh a un album complet. La lettre était de monsieur Papa qui m'écrivait d'Edimbourg où il a été appelé soudainement pour une affaire importante.
Il me demandait d'écrire plus souvent à maman pendant son absence, car elle était un peu souffrante et se fatiguait beaucoup avec Blanche. Cette lettre, qui parlait si affectueusement de la santé de ma chère maman et de ma petite Cadette, m'a mis le cœur à Tenvers et, malgré le froid, j'ai garni un buvard et j'ai gagné la Roche-aux-Nids, où M. de Préauloup a fait porter un petit poêle. Là j'ai écrit à maman et même à Cadette. Cela m'amuse de lui écrire et on lui garde mes lettres. Elle grandit, elle se fortifie et elle devient très volontaire.
Ma correspondance terminée, je suis revenue au Pavillon en passant par chez les Préauloup, que je n'avais vus qu'un instant le matin.
Je les ai trouvés se disposant à partir pour le bourg, nous étions à la veille de No6l. J'ai bien vite couru chercher grand'mère qui commençait à s'inquiéter de mon absence.
Il s'agissait de lui arracher la promesse de la messe de minuit. Elle s'est fait beaucoup prier, elle m'a dit qu'elle assisterait le lendemain à la grand'messe, puisque c'était son jour de donner le ' pain bénit, et que j'y assisterais avec elle. J'ai consenti à tout ce qu'elle demandait, et après le souper • Joseph m'a conduite bien emmitouflée chez les Préauloup.
On a placé dans le grand salon la bûche de Noël, on a préparé toutes sortes de choses pour les pauvres. Un vieux mendiant est venu nous chanter un noël si beau que tout le monde était attendri.
D'abord on s'est ti^ès bien conduit, personne ne dormait, mais après dix heures voilà M. de Préauloup qui abaisse son bonnet de soie noire et qui croise les bras comme lorsqu'il réfléchit, voilà Geneviève qui se jette tête baissée sur un canapé d'où elle ne bouge plus, voilà René qui se cache derrière le paravent et qui roule sur le tapis, endormi.
« Réveillons-les, disait Guillaume. »
Mais madame de Préauloup, qui écrivait snr un registre, n*a pas voulu d'espiègleries cette nuit-là.
<c Autrefois, dit-elle, on était plus vaillant et on faisait la veillée de Noël tout du long et très pieusement. Si nous disions notre chapelet en attendant l'heure . »
Elle a commencé, et nous avons bien répondu deux dizaines, mais à la troisième la tête de madame de Préauloup est tombée sur sa poitrine et René m'a dit en riant :
« Si nous dormions aussi ?
— Non, lui ai-je dit. Chante-moi le vieux no6l tout bas puisque tu le sais. »
Il a commencé ; mais au couplet des bergers il bégayait, et à l'avant-dernier il s'est tout à fait enfoncé dans son grand fauteuil.
Me voilà seule éveillée entre tous ces gens endormis et, pour comble d'agrément, la lampe s'endort à son tour.
Mais le feu est là, le grand feu qui brûle les vieux troncs de la forêt.
le regardais les jeux de la flamme, j'écoutais les pétillements de l'écorce et je pensais à toutes sortes de choses, que je n'oserais pas écrire, car c'est peut-être bien beau et bien prétentieux à une petite fille de quinze ans d'en penser si long.
Ah ! l'agréable veillée que je fis là dans ce grand
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salon qui avait l'air enchanté avec ses vieux portraits éveillés et ses maîtres endonnis.
De temps en temps la pendule disait l'heure. Je comptais, je regardais autour de moi, personne ne bougeait.
Mais voilà qu'on carillonne dans la cour, c'est le vieux jardinier qui appelle à la messe de minuit.
Personna n« bougeait,
IH. de Préauloup, qui a le sommeil léger, saule sur son fauteuil, madame de Préauloup relève la tête, une petite voix pleureuse, celle de Geneviève dit : « Comme il fait noir I »
— Allons, debout 1 » s'écrie René de derrière son paravent.
Joseph arrive avec la lanterne monumentale et les vêtements de sortie. On se secoue, ons'habille.
René tire Guillaume par les pieds et le fait tomber sur le tapis. Guillaume se relève fâché et lève le bras.
Mais je m'écrie : « René, et la messe de minuit. »
Sa main retombe, et il saisit un cache-nez.
Madame de Préauloup a bien envie de coucher Geneviève qui résiste.
Enfin on part, nous voici sur la grand Voule. 11 fait noir et froid au dehors. On se met en ordre : René donne le bras à son père, madame de Préauloup donne le bras à son mari, moi je donne le bras à madame de Préauloup, Geneviève me donne le bras droit et passe le bras gauche sous celui de Guillaume, qui termine la chaîne.
Le jardinier marche à la tête avec sa lanterne, et les domestiques nous suivent de près.
Presque toutes les maisons s'ouvrent sur notre passage. On voit des clartés, des ombres qui marchent; puis rien.
Notre vieille église est resplendissante, et il y avait là des paysans et des paysannes dont la ferveur rappelait celle des bergers. J'ai bien combattu mon envie de dormir, j'ai bien prié et j'ai chanté de tout mon cœur.
Le souvenir de Cadette me revenait sans cesse: Noël, c'est la fête par excellence des petits enfants. Ah ! si dans quelques années je voyais ma petite
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sœur agenouillée dans cette vieille église, devant la croche de Tenfant Jésus I Mais pourquoi rêver l'impossible? Cadette ne viendra jamais à Péran, jamais elle ne verra prier ces grands paysans, jamais elle n'entendra les souhaits de bonheur que nous font nos pauvres qui ne sont pas envieux et qui nous aiment. NoGl, c*estleur fête à eux surtout, Tenfant Jésus est pauvre. Ce mot-là est étrange appliqué à un Dieu, à celui qui donne tout, au premier des riches. Mais M. le curé Ta expliqué un jour devant moi. Cette pauvreté môme de Jésus-Christ prouve sa divinité, et j*ai bien compris cela.
Il y a eu des rois puissants, de grands généraux, des savants étonnants ; mais jamais de si grand pauvre, de pauvre plus puissant que les riches, et de pauvre ayant la science infinie.
Les pauvres doivent beaucoup aimer l'enfant , Jésus, les pauvres qui lisent l'Évangile.
Après la messe, la belle messe de minuit, nous sommes revenus en silence.
La nuit avait changé d'aspect, ilfaisaitle plus beau des clairs de lune, et le jardinier a été prié de marcher en arrière avec sa lanterne.
Ah I que c'était joli de marcher dans des rayons et se sentir enveloppés d'une lumière si douce.
On a réveillonné, puis Joseph, qui m'attendait, m'a remmenée.
Le lendemain matin, je me suis réveillée bien
tard. Grand'mère était auprès de mon lit tout habillée pour la grand*messe. J*avais une demi-heure devant moi. Gela m*a suffi pour ma toilette et mon déjeuner, puis jesuis partie avec grand*mère. Taime beaucoup les réunions de Téglise le jour des grandes fêles. Notre banc est tout près de la balustrade qui ferme le chœur et qui sert de siège à tous les enfants de Péran et desenvirons. Tous avaient leurs plus beaux habits, et les petits pâtres et les petits mendiants môme étaient parfaitement débar-.
bouilles.
Je les connais presque tous, nous nous rencontrons dans la forêt. Il m'est arrivé plus d*une fois de les aider à ramasser des sacs de feuilles sèches et des fagots de bois mort. J*ai été fort intriguée de leur physionomie au moment de la distribution du pain bénit.
Je les voyais se montrer les morceaux et les manger un peu trop gaiement pour la circonstance.
Et ce qui me dépitait c'est qu'ils me jetaient des regards d'intelligence.
Et moi je me promettais bien de leur reprocher cette dissipation à l'heure du pain bénit quand la corbeille a été passée à grand'mère. Alors j'ai tout compris, et tout pardonné. Grand*mère a pour habitude de remplacer le pain par de grands gâteaux le jour de Noël.
De là la surprise et le ravissement de mes petits
amis pour lesquels le paia blanc csl lui-môme une rareté.
J*ai bien amusé grand*mère en lui racontant Teifet de son pain bénit sur les enfants de la balustrade.
Et j'ai faitregretterlagrand'messeaux Préauloup, qui ont dormi jusqu'à onze heures, les paresseux !
Naturellement, le lendemain de Noël et le surlendemain, nous nous sommes donné des congés et nous avons recommencé à patiner sur le lac. Le froid est encore plus vif que Tannée dernière ; on prédit que l'hiver sera d'une rigueur exceptionnelle. Gela ne nous effraye pas, nous aimons tant la glace et même la neige.
« Annonce-t-on de la neige aussi, grand'mère?
— Beaucoup de neige, Germaine, » a dit grand'mère.
Elle m'a lu ce qu'elle appelle un bulletin météorologique, puis elle m'a expliqué comment des savants américains pronostiquaient le temps qu'il ferait en Europe.
Gela m'intéressait beaucoup, et grand'mère a profité de mon air attentif pour me faire lire le reste de son journal.
G'était bien intéressant, mais bien triste ; il y avait des catastrophes à faire frémir. Mais grand'mère ne frémit pas et a bien certainement un goût particulier pour les catastrophes.
« G*est épouvantable, dit-elle, c'est vraiment épouvantable, relis- moi donc ça. »
Ainsi ce soir il m'a fallu lire deux fois l'accident du pont de la Tay. Une tempête soudaine, un pont suspendu qui casse comme du verre, un train précipité dans une rivière ; puis rien. On ne voit rien, on ne sait rien. Le journal raconte cela avec des détails qui vous glacent le sang dans les veines.
« Bonne nuit, dors bien, ma petite Germaine, » m'a dit grand'mère en m'embrassant.
« Grand'mère, est-ce que vous ne rêverez pas à l'accident du pont de la Tay ?
« Es-tu enfant I Est-ce qu'on rêve à mon âge ? »
Elle est bien heureuse, grand'mère, de ne plus rêver. Pour moi j'ai eu le cauchemar comme jamais je ne me souviens de l'avoir eu. J'étais clouée dans un petit bateau qui allait et qui venait sous ce grand pont qui paraissait tressé avec du fil.
Tout à coup le vent me ballottait et j'étais entraînée et je me balançais comme dans un hamac, mais voilà que tout à coup j'entends siffler des locomotives, je vois des êtres fantastiques danser sur ce pont fait avec de la ficelle. Le train arrive, je vois ses lanternes, deux yeux rouges, il venait de loin, de loin, les voyageurs ont mis la tête à la portière.
J'ai reconnu maman, monsieur Papa, René de
Préauloup et Mathurine qui portait Cadette. Le train a passé je ne sais comment au-dessus de ma tête et puis je Tai revu sur le pont. Et les diables qui couraient dessus se sont mis à dénouer des ficelles ; je criais, je me débattais. Patatras ! le pont est tombé et je me suis réveillée en poussant un tel cri que Mathurine est accourue effrayée.
Il était cinq heures du matin.
Ah ! que c'est drôle, les rêves I mon Dieu que c'est drôle.
Mathurine a bien ri quand je lui ai annoncé qu'elle était dans le train qui tombait dans l'eau.
a II ne faudra plus lire de gazettes avant de vous endormir, Germaine, m'a-t-elle dit, ça vous met l'esprit à l'envers. Heureusement que tous les gens que vous avez vus dans ces wagons étaient àPéran.
— Pas tous, Mathurine, maman et Cadette sont
à Paris ; papa est en Ecosse, là où le pont à cassé.
— Vrai, Germaine I N'allez pas vous mettre dans la tête que c'est un intersigne. »
Mathurine a vraiment de singulières façons de vous rassurer. Cette idée d'intersigne^ de pressentiment, m'a trotté dans la tête , et j'étais triste sans savoir pourquoi.