‹ CadetteChapitre 26 sur 45 · VINGT-DEUXIÈME ENVELOPPE · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME ENVELOPPE

J*ai été rappelée, et comme le médecin défendait à grand'mère de voyager par ce froid mortel, j'ai quitté Péran avec Mathurine.

La neige a failli nous arrêter en route. Nous avons passé une demi-journée dans la gare de Chartres, encombrée par la neige.

A Péran, la forêt devait être absolument inabordable. Tous ces jolis flocons qui n'ont l'air de rien, tombant l'un sur l'autre, arrêtent tout ! même cette puissante machine à vapeur, qui s'appelle une locomotive, et qui, à elle seule, traîne tant de monde. Gela tombe tout doucement, et Paris est bloqué.

Il faut bien peu de chose au bon Dieu pour ennuyer les hommes. Qu'est-ce qu'un pauvre petit flocon de neige !

Enfin, nous sommes arrivées et me voici entre maman etGadette qui dorment; maman dans son

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lit, qu'elle n'a pas quitté depuis l'affreux malheur. Cadette dans mes bras.

Autant ma pauvre maman a changé, autant Cadette s'est fortîQée ! autant maman est pâle, autant Cadette est rose! autant maman se nourrit mal, autant Cadette mange avec appétit.

Voilà trois semaines que je vis avec elles et que je constate des elTets bien différents :

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J'ai acheté le» cboaea qu'elle aime.

Maman a toujours l'air de s'alanguir davantage, el Cadette grandit presque à vue d'œil. Elle devient si turbulente que ma pauvre maman ne peut supporter sa présence. Aussi je la lui amène sitôt qu'elle est endormie. Alors, elle la contemple et elle me dit qu'elle n'aime rien tant que de nous voir ainsi, l'une avec l'antre.

Les premiers jours de mon arrivée. Cadette, qui aimait sa bonne, ne voulait pas du tout de mes soins ni de mes caresses.

Et maman s'affligeait de cela, disant :

« Est-ce que ta filleule ne finira pas par t*aimer, Germaine ? »

J'ai un peu usé de ruse. J*avais d'abord cru qu'elle m'aimerait pour moi-même, et la petite volontaire ne voulait pas seulement me regarder. Voyant cela, j'ai acheté les choses qu'elle aime : des boîtes de guimauve, des pantins, des grenouilles mécaniques.

Au bout de quelques jours, la petite capricieuse n'aimait plus que moi, et maintenant que je ne lui fais plus de cadeaux pour éprouver son affection, elle m'aime quand même et m'obéit très bien.

En arrivant, je l'ai trouvée très mal élevée.

Les domestiques de maman sont très bons ; mais j'ai bien vu qu'ils rient de tous les défauts d'une enfant. Quand Cadette frappait du pied, donnait des soufflets, mangeait avec ses petits doigts, on riait; elle était en effet très drôle, avec son bonnet de travers et ses deux mains pleines de bouillie.

Mais j'ai pensé que tout cela ferait bien mal à la pauvre petite, plus tard. Maman étant malade et ne pouvant s'en occuper, c'est à moi à lui donner d'autres habitudes.

Voilà quelques jours qu'elle est très changée :

elle mange proprement, elle ne jette plus son assiette par terre de colère, elle court au lavabo sitôt qu'elle voit une tache sur ses doigts.

Elle est toujours étonnante d'intelligence; elle dit : « Maman malade, Zemaîne 1 Ma Deu ! »

Je suis bien sûre d'elle, maintenant, car j'ai obtenu que son berceau serait placé dans ma chambre.

Je l'ai trouvée un piad dans le bol.

Cela me dérange bien un peu, car elle est aussi matinale que le coq de grand'mërc.

Mais je la gronde plus doucement que ne le faisait sa bonne, et je ne l'oblige pas à commencer sa journée par une colère.

Je necomprends pas qu'on soit aussi grossier avec les petits enfants. Ils s'éveillent comme les

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oiseaux et gazouillent, il faut s'éveiller avec eux et s'en occuper sur-le-champ.

Son caractère est bien changé depuis qu'elle n'a plus affaire qu'à moi le matin. Sa bonne ne faisait que lui dire :«I1 est trop tôt, vous m'ennuyez, faites dodo!»

Mais les petits enfants ne sont pas paresseux, et comme ils n'ont rien à penser, ils ne restent pas dans leur lit les yeux ouverts.

Une fois Cadette levée, sa bonne l'embrassait, la secouait, la grondait et l'habillait de la plus drôle de manière. Un jour je l'ai trouvée un pied chaussé, et l'autre enfoncé dans un bol plein de café. Sa bonne, après lui avoir mis un bas, s'était imaginé de courir à la cuisine pour je ne sais quelle affaire; Cadette s'était promenée, et avait rencontré le bol sur son chemin.

Un peu plus, la bonne la battait d'avoir pris sa tasse de café pour une baignoire, sans môme réfléchir que, si le café avait été chaud, la pauvre petite se brûlait.

Et c'est une honnête personne ; mais elle est grossière pour Cadette, et je vois bien des choses désagréables.

Maman est très touchée des soins que je donne à ma petite sœur. Pour être bien heureuse, il ne me manquerait que de pouvoir en parler à grand'mère dnns mes lettres. Mais grand'mère ne s'adoucit pac du tout.

A tout ce que je lui raconte de gentil de la pauvre petite, elle répond invariablement : « Parlemoi de toi et non de ta sœur cadette. »

Geneviève de Préauloup m'écrit de charmantes lettres, pleines de cœur et aussi de fautes d'orthographe. Elle me raconte toutes les nouvelles de Péran, je crois y être.

Il n'est pas rare que sa signature ne soit accompagnée de celle de René ou de Guillaume. Il paraît que Geneviève est tenue de leur montrer mes lettres et aussi celles qu'elle m'écrit. Ils lisent et signent avec un superbe paraphe ou un petit dessin drolatique. Guillaume m'a déjà envoyé le dessin de tous nos animaux et aussi celui des sites de la forêt que nous préférons. J'ai vu défiler en bas des lettres : Barbiche, Mitaine, Trotte-menu, le cottage de la Roche-aux-Nids, un vieux tronc de chêne sur lequel Geneviève et moi nous aimions à nous percher. Sur le dernier, j'ai reconnu Mathurine, qui avait sur les joues des larmes figées, plus grosses que son nez. En légende, on lisait :

« Occupée à pleurer Germaine ! »

Pauvre Mathurine ! elle ne peut pas supporter mon absence, et, au fond, elle aime beaucoup Cadette. Elle est plus facile à attendrir qu'on ne le croit. Je ne connais au monde qu'une personne inexorable : c'est grand'mère.

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