‹ CadetteChapitre 27 sur 45 · VINGT-TROISIÈME ENVELOPPE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME ENVELOPPE

J*ai cru que Thiver ne finirait pas cette année, rien ne déglaçait. Je donnais de temps en temps un soupir de regret à ma forêt qui devait être étonnamment belle. A Paris je ne voyais que de la neige souillée.

Le givre seul me donnait quelques jolis spectacles ; nos vitres étaient, tous les matins, couvertes d'une guipure fine, telle que jamais dentelière n*en a fabriquée. Parfois, par un jeu cruel du hasard, mes vitres devenaient une forêt en miniature, de grands arbres se soutenaient Tun Tautre, c^était absolument comme dans la forêt de Péran. Mais celte petite forêt de dentelle et de cristal tenait sur un carreau et était sans cesse déformée par les ongles de Cadette qui passe son temps à gratter les vitres.

Maman est toujours mieux, mais ne se lève que la moitié de la journée.

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Le médecin attend le beau temps avec impatience, il paraît que la chaleur du soleil peut seule la guérir.

Puisqu'on ne lui donne plus de remèdes, je ne suis plus inquiète et je ne m'explique pas qu^elle soit toujours triste.

Elle ne se console pas du tout de Taffreux événement. Bien souvent, quand je rentre à Timproviste de la promenade, je la surprends, pleurant. Elle me fait sortir très souvent.

Cet hiver si long, pendant lequel j'ai vécu renfermée, m'a fait perdre les fraîches couleurs que j'avais prises à'Péran. Je me garde bien de le dire à ma grand'mère, qui ne m'écrit que pour me demander des nouvelles de ma santé.

Je me porte très bien ; mais je suis très pâle et c'est pourquoi je sers maintenant tous les jours avec Cadette. De deux à quatre heures, nous allons au jardin du Luxembourg.

Gomme elle ne marche pas encore assez bien pour y aller à pied, maman a acheté une petite voiture à capote et nous gagnons le jardin.

Là, je promène moi-môme ma petite sœur par les allées. J'ai tout à fait l'air d'une petite maman, il paraît. De temps en temps, je fais descendre Cadette de son équipage et nous l'obligeons à marcher pour activer la circulation du sang. Le mé« ^' decin m'a bien dit qu'il serait malsain de la laisser

se prélasser tout un après-midi dans sa voilure. Et c*esi pour être sûre que ses recommandations sont suivies, que j'ai pris l'habitude de sortir tous les jours avec elle.

D'abord j'ai remarqné que maman a une très grande confiance en moi et qu'elle ne s'agite pas pendant la promenade de Cadette, quand je l'accompagne. Autrement, elle a une fièvre d'inquiétude; elle craint les voitures, les omnibus, les passants; elle craint que la bonne ne plante la pauvre petite au milieu d'une allée, et ne reste à causer avec ses amies.

Elle n'a pas tort de craindre. Ce que je vois dans le Luxembourg, depuis que je promène Cadette, me fait beaucoup de chagrin ; que de petits enfants sont maltraités par leurs bonnes, non pas punis, ils n'ont pas été méchants, mais maltraités. Oh! les vilaines filles maussades et orgueilleuses ! On dirait qu'elles sont furieuses d'être chargées de ces petites créatures. Il faut les voir rire avec leurs amies aussi horribles qu'elles.

Tout à coup le petit enfant vient leur parler ; il a vu un petit poisson rouge, son cerceau est tombé sur le gazon, il a du gravier dans son soulier, tout cela dit gaiement, gentiment. La bonne lui fait des yeux de chien enragé, le bouscule, et quelquefois le frappe. Hier, il y en a une qui pinçait les pauvres petits. Oh I je l'aurais bien battue cette fille

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grossière et méchante. Beaucoup de petits en« fants doiTont être malades quand ils ont de ces mauvaises bonnes, car il y en a qui ne peuvent pas encore parler et d'autres qui n'osent pas tout dire.

Aussi ma chère maman aime à me savoir avec Cadette, et, quand nous revenons, elle n*apas Tair inquiet.

Moi, d*abord, je lui dis tout ce qui se passe, et, au Jardin, d'ailleurs, c'est moi qui commande. Les petites amies que j'ai retrouvées à Paris sont étonnées et fâchées de me voir tout entière à mes occupations sérieuses. Elles m'appellent en se moquant:

« Maman Germaine ! »

Leur agacerie ne me fait rien ni leur fâcherie non plus. Je ne les trouve pas elles-mêmes si amusantes, et il me semble qu'en m'occupant de Cadette et en soignant maman, j'accomplis de grands devoirs.

Je ne dis pas que quelquefois il ne me prenne un petit regret de ceci, de cela, regret de Péran, regret de la liberté; mais cela passe bien vite. Quant aux parties de plaisir, à Paris, elles sont parlois bien ennuyeuses et elles ne me vaudraient ni la reconnaissance de maman, ni l'affection de Cadette, ni l'estime de grand'mère. Il paraît que maman écrit de très belles lettres sur moi à

grand'mère, car elle ne fait que m'àssurer de son estime. C'est très beau, mais j'aimerais beaucoup mieux qu'à la place de ce grand sentiment, il lui poussât un tout petit brin de sympathie pour ma sœur Cadette, qui n'a pas l'air d'exister pour elle.

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