‹ CadetteChapitre 28 sur 45 · VINGT-QUATRIÈME ENVELOPPE · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME ENVELOPPE

Nous voici au printemps ; je ne reconnais plus Cadette. Elle jase, elle marche, elle court de mieux en mieux, elle a des dents et ses cheveux bouclent.

II faut allonger ses petites robes, mettre des soufflets à ses béguins, raccommoder sans cesse ses bas qui deviennent trop courts, et, en grandissant, elle ne maigrit pas comme moi.

La première promenade que je lui ai fait faire dans sa petite voiture, il me semblait traîner un oiseau, je faisais manœuvrer la voiture du bout des doigts. A présent, il me faut les deux mains et quelquefois Taide de la bonne quand il s'agit de franchir un trottoir.

Quant à son caractère, il est devenu charmant. Il faut Tentendre dire : « Oui, z*obéai, oui, Zemaine. »

Je puis dire que je remplace près d'elle ma pau*

vre maman qui se lève, qui mange, qui se promène môme, mais qui ne prend pas de forces.

Voilà huit jours qu'elle se trouve mieux et surtout plus gaie.

Elle promet de me donner des leçons de musique sitôt qu'elle en aura la force. A Péran, je n'ai rien fait de ce côté-là, et mes doigts sont très rouilles. Maman ne reproche que cela à Péran, et aussi de m'avoir donné un peu de sans-gêne dans mes manières. Elle dit que je n'ai plus aucune aisance dans les mouvements. Ou bien, comme à Péran, je bondis, je cours ; ou bien j'ai l'air gêné, ennuyé.

Gomme je n'aime pas le sans-gêne et la contrainte chez les autres, il va falloir me surveiller. Cela me coûte beaucoup. A Péran il y a tant d'espace et tant de liberté, qu'on prend à son insu des allures campagnardes.

Je m'observe beaucoup depuis que maman m'a fait certaines observations et, pas plus tard que ce matin, j'ai eu un joli exemple de ce que produit le sans-gêne.

Bien décidée à commencer ses leçons de musique la semaine prochaine, maman avait fait venir l'accordeur, et m'avait priée de l'accompagner dans le salon oh se trouve le piano.

J'ai vu un vieillard aveugle que conduisait un enfant, un très joli petit garçon de huit ans à peine,

pauvrement vêtu, les cheveux ébourifTés et les mains très sales.

Je me figurais qu'il allait se trouver bien embarrassé dans ce salon élégant. Pas du tout, et il a même déployé devant moi un sans-gêne bien amusant.

Une fois son maître occupé de tourner et de retourner sa clef, il s'est distrait à sa manière. Il a commencé par essayer tous les fauteuils. Un fauteuil balançoire Ta charmé assez longtemps. Il riait tout seul en se balançant, et, s'il avait été bien débarbouillé, il eût été extrêmement gentil. Après les fauteuils sont venus les livres. Il a feuilleté de ses petits doigts sales, qui prennent sans cesse le chemin de sa tête, les belles livraisons aux tranches d'or, les revues illustrées.

Il était absolument chez-lui. Cet exercice fini, il a visité une bibliothèque vitrée ; puis il a examiné les tableaux^ auxquels il ne comprenait pas grand'chose. L'inspection terminée, il s'est jeté dans un superbe fauteuil et il a tiré de la poche de son gilet une poignée de noyaux de cerises. Je commençais à trembler, car, tout en laissant le petit sans-gêne prendre ses ébats, je ne voulais pas qu'il arrivât d'accident.

Je n'avais rien à craindre ; il s'est montré fort adroit. Un noyau de cerise disparaissait dans sa bouche, un petit craquement se faisait entendre ;

puis il séparait Tamande des morceaux du noyau, ramassait ceux-ci, et les refoulait dans une de ses nombreuses poches. Je me demandais en ce moment quel déjeuner avait fait ce petit sans-gêne« Quelques cerises et un morceau de pain sec avaient peut-être composé son repas, et les noyaux étaient son dessert.

Il a croqué une vingtaine de ces petites amandes; puis, retirant de sa poche des morceaux de cuivre et autres objets, il s'est approché d'une table de palissandre, aux ornements dorés, et s*est mis à bâtir je ne sais quoi dessus.

ai grand*mère Tavait vu I ses deux coudes percés posés sur le bois luisant, ses deux pieds crottés battant la mesure sur les fleurs du tapis! ses doigts fourrageant sans cesse dans ses épais cheveux. Moi je ne voyais que sa figure espiègle et gracieuse, je n'osais pas me demander s*il ne lais» serait pas quelques traces de son passage dans le beau salon de maman. Certes je le trouvais bien mal appris, bien mal élevé, et je faisais une masse de réflexions sur Thorrible sans-gêne également détesté par ma grand'mère et par maman, même dans ses plus légères manifestations. Mais je n'avais rien à dire, il n'aurait pas compris. Il avait l'air si parfaitement à son aise, il trouvait très naturel de s'amuser ainsi chez les autres et installer son petit persohnage bien malpropre au mi-

Il avait 1 air parfaitemeiit

lieu de toutes ces choses de luxe, que mon avertissement se fût heurté à une ignorance absolue des usages et des habitudes qui ont cours dans le monde.

J*ai diverti maman avec le récit des excentricités du petit guide de l'accordeur. Elle a ri, ce qui ne lui est pas arrivé depuis bien longtemps. Le soir elle était moins bien, mais elle m*a gardée près d'elle.

Je ne comprends rien à sa maladie. Elle ne souffre pas beaucoup, elle recommence à vivre comme tout le monde, et je la trouve plus faible tous les jours. J'ai été quelque temps bien inquiète. Le docteur hochait singulièrement la tête quand nous demandions de ses nouvelles. Il vient beaucoup moins souvent, ce qui est bon signe, et maman de plus en plus gaie fait des projets, ce qui est tout à fait rassurant. Elle veut absolument aller en Ecosse cet été, et elle nous emmènera. Nous voyagerons agréablement à petites journées et nous ferons des haltes de repos. Et plus tard ? Maman pense beaucoup à plus tard. A présent qu'elle a des filles qu'elle aime également, elle paraît disposée à toutes sortes de concessions.

Ne m'a-t-elle pas dit ce matin qu'elle ne serait pas éloignée de louer une maison à Péran oh elle passerait tout l'été. J'étais transportée de joie à cette idée. Nous avons passé en revue les jolies

habitations à louer. Il y en a une proche de madame Mimiqui conviendrait parfaitement. Je l'ai visitée avec madame de Préauloup à laquelle elle appartient. J'en ai sur-le-champ fait le dessin à maman ;j*ai numéroté les appartements etnous avons choisi nos chambres.

« Je sais par les lettres de ta grand'mère qu'elle ne se console pas de ton absence, m'a dit maman, tu seras peut-être obligée de demeurer chez elle ; mais qu'importe , nous nous verrons tous les jours.

— Et je garderai quand même la chambre du n°5.

— Certainement, et le grand cabinet de toilette sera celle de Blanche. »

Une petite suffocation a forcé maman d'interrompre nos projets ; mais toute la journée elle a eu le mauvais petit dessin que j'ai fait sous les yeux.

Pour moi je suis ravie de ses nouvelles dispositions. Quand je suis arrivée près d'elle, elle ne voulait à aucun prix quitter Paris, il y a quinze jours elle parlait d'aller à Pau l'hiver prochain, il y a huit jours elle était toute prête à acheter une maison à Edimbourg à cause de Cadette qui a toute la famille de son père en Ecosse, aujourd'hui elle choisit Péran, et je vois que c'est beaucoup plus sérieux.

« Si toutes ces affaires se concluent ce mois-ci»

m'a dit maman ce soir, nous pourrons emménager à Péran pour le mois de mai. »

Je l'ai embrassée très fort pour la remercier et, comme j*ai senti qu'elle était glacée, je suis allé commander des boules d'eau chaude pour la nuit.

Pauvre chère maman, elle ne peut se figurer tout le bien qu'elle me fait en remplaçant tous ces grands voyages par un simple voyage à Péran.

Cadette se fera aimer follement par toute la société, où il n'y a pas un seul petit enfant, et il faudra bien que grand'mère s'attendrisse.

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