VINGT-SEPTIÈME ENVELOPPE
Grand'mère et Mathurine sont ici, grand'mère reçoit les hommes de loi et M. Tom Broadway, Mathurine soigne Cadette qu'elle aime passionnément. Nous voilà toutes les deux liguées contre grand'mère. Pour nous, il n*y a rien à décider, rien à choisir. Ma petite sœur doit me suivre à Péran. Mathurine et moi la soignerons et nous ferons de manière à ce que ses cris, ses larmes, ses chagrins ne dérangent ni ne fatiguent grand'mère.
Nous savons que rien ne sera plus facile que de la loger dans cette grande maison du Pavillon dont les murs sont si épais qu'on ne s'entend pas d'une chambre à l'autre.
Nous n'avons pas encore trouvé l'occasion de placer un mot de cette affaire, Grand'mère parle peu à Mathurine à Paris, et à moi elle me dit d'un air si glacé « votre sœur Cadette. — La famille de votre sœur ; » je ne trouve rien à dire contre cette dé-
marcation que grand^mère a toujours tant aimé à établir. On dirait, à l'entendre, quemasœur vit en Ecosse et moi en France. Si je fais remarquer que Cadette est très jolie, elle dit : « Oui, comme les Écossaises, a
Si je m'extasie sur sa manière de parler, qui est tout à fait extraordinaire pour un enfant de deux ans, elle ajoute : « Avec Taccent écossais.
— L'accent écossais, grand'mère ! Est-ce parce qu'elle dit : Zemaine ? le tin pour le train? Alors tous les petits enfants qui ne prononcent pas les g ni les r ont l'accent écossais. »
Cependant il paraît que grand'mère est mêlée aux affaires de cette petite Écossaise, car elle m'a dit hier que, la mort de maman ne changeant rien à mes affaires, elle serait bien vite repartie pour Péran s'il n'y avait pas eu à régler celles de ma sœur Cadette. Évidemment c'est d'elle qu'elle parle avec M. Tom Broadway qui vient presque tous les jours et qui se fait un jeu d'effrayer Cadette en se présentant tout à coup devant elle. La pauvre petite jette les hauts cris devant ce visage rouge et jovial qui s'encadre si comiquement entre ses rideaux blancs.
Grand'mère est très cérémonieuse avec lui et fait généralement ouvrir les fenêtres après son départ,
a Les Anglais, dit-elle, sentent les liqueurs fortes,
CADETTE. m
et M. Tom, avant de venir me voir, prend certainement du genièvre. »
Mathurine m*a confié qu^elle lui avait dit que ce gentleman buvait plus que de raison, et je me suis rappelé le jour du baptême où il devenait si grave, où il riait tout seul, et où il marchait si singulièrement, tout d'une pièce.
Je ne le crois pas méchant ; c'est un vieux garçon qui regarde les enfants comme des curiosités. Or, si un vieux garçon peut bien être nommé tuteur, il ne peut vraiment pas prendre chez lui ses pupilles.
Voilà ce que nous nous sommes dit, Mathurine et moi, et vraiment il n'y a pas de quoi nous inquiéter parce que grand'mère n'a pas dit carrément: « Nous emmenons Blanche àPéran. »