VINGT-HUITIÈME ENVELOPPE
J*ai le cœur si gros aujourd'hui que je ne puis me représenler devant grand'mère. J*aime encore mieux laisser tomber mes larmes sur ce papier, ce qui fait pourtant de bien mauvaise encre, que les laisser couler devant ma grand'mèrc si dure et si entichée de sa famille.
Gomment peut-elle penser que je consentirai à me séparer de ma petite sœur? Ne luiai-je pas redit les dernières paroles de maman ! Ne voit-elle pas que j'aime ce pauvre poupon de tout mon cœur et qu'il n'a plus que moi à aimer I
Non, grand'mère ne voit rien que ses vieilles idées !
Et j'étais si pleine de confiance. C'est sans la moindre appréhension que je lui ai demandé ce matin, au moment où elle commandaitàMathurine de préparer nos caisses :
M Grand' mère, faut- il préparer une caisse parti-
CADETTE. sas
culiëre pour Cadelte ou bien mettre ses petites toilettes dans la mienne? »
Les yeux bleus de grand'mère se sont attachés sur moi si froidement que mon cceur s'en est refroidi.
u Germaine, tu n'as pas à t'occuper de ta sœur Cadette. Sa bonne, qui la suivra chez M. Broadway, prépare ses bagages.
Sans corapat rie
— Comment! elle ne vient pas avec nous?
— Certainement non, elle a son tuteur, sa famille, sa foi'tune.
— Et sa sœur, grand'mère, et sa sœur 1 »
Je sanglotais.
Cl Sa sœur a sa famille et sa fortune àPéran, et elle revient à Péran, chez elle.
— Alors, si elle est chez elle, vraiment chez elle, ah I laissez-la emmener sa sœur, sa pauvre petite sœur qui n'a plus qu'elle au monde.
— Germaine, ces sentimentalités-là ïne déplaisent. Comment avez-vous pu supposer que je me chargerais, à mon âge, d'un enfant qui ne m'est |
rien ? » ^l
Quand on a entendu grand'mère prononcer cette phrase, l'espérance n'est plus possible.
Sans compatir le moins du monde à mes sanglots, elle a continué de son ton le plus sec :
« Mademoiselle Harrisson a un tuteur, une fa- ^ mille. Son tuteur la prendra le jour de notre départ et l'emmènera en Ecosse, où il a des sœurs non mariées qui pourront très bien se charger d'elle et l'élever à la manière écossaise. Chacun chez soi, entendez-vous, et ne venez pas me faire des scènes de larmes. C'est de l'enfantillage, et je vous ai vue plus raisonnable à quinze ans que vous ne l'êtes à seize passés. »
Grand'mère ne me tutoyait plus, c'était le signe d'un mécontentement sérieux. Je l'ai quittée et je suis venue pleurer dans ma chambre. La pauvre Mathurine, qui a aussi un chagrin fou, sort de temps en temps de sa cuisine pour venir me consoler. Mais elle prépare un fricandeau à l'oseille pour le dîner et ne peut guère quitter son fourneau. Cadette, qui ne se doute de rien, vient aussi courir
dans ma chambre, traînant derrière elle un vieux mouton dontelie a arraché toutes les laines et dont elle aime beaucoup la carcasse.
Tout à l'heure, elle a poussé un tabouret près du bureau où j'écris, elle est montée dessus et elle m'a embrassée, ce qui m'a fait sangloter plus fort. Alors, n'y comprenant plus rien, clli! s'est mise à
La paurra H!ktliurine,qui
cliagrin fan.
genoux et a ditsa prière tout haut, toujours croyant me faire plaisir. Pauvre petite chérie !
Je l'ai caressée et l'ai renvoyée avec son vieux mouton.
Qui tierce petit ftlre, ce n'est pas seulement renoncerai une alTectian très profonde,c'estmanqnerdeparole àmnman, ce qui me fait pleinement horreur.
Après avoir bien pleuré, j'ai réfléchi. Ce soir
j'écrirai une longue lettre à grand'môre où, sans pleurer, je lui dirai les véritables motifs de ma demande, et demain, si Mathurine veut m'accompagner, j'irai trouver M.Tom Broadway pour le supplier de ne pas emmener.Cadette.
J'ai pensé que, s'il disait à grand'mère qu'il ne veut pas de ce cher petit poupon, elle n'aurait pas le cœur de l'abandonner aux soins d'une servante qui, comme dit Mathurine, est plus occupée de ses rubans que de la petite fille.
Mathurine, qui vient de faire une apparition, affirme que ce moyen est très bien trouvé, et que ce gros milord se laissera peut-ôtre plus vite toucher que grand'môre.
Je le crois aussi. Pour se rendre compte de l'indifférence de grand'mère, il aurait fallu Tentendre gronder Mathurine dont le fricandeau avait reçu un coup de feu.
VINGT-NEDVIÈME ENVELOPPE
Ma visite de tantôt a été la meiHciirc preuve d'affection que j'aie jamais donnée à Cadultfî.
liidiquii le fond d'u:
Aller avec Matburine trouver M. Tom Broadway chez lui, me semblait le comble de l'audace. Je n'aime pas les petites filles qui se donnent un air
d'aventurières, et le cœur commençait à me man* quer au moment de sortir pour assister au salut, quand grand'mère m*a dit :
« Ne pourrais-tu, en sortant de Téglise, passer chez M. Broadway, qui demeure tout près, et lui remettre cette enveloppe qui contient le testament de M. Harrisson ? »
Pour toute réponse, j'ai saisi le précieux papier et j'ai embrassé grand'mère comme remercîment.
Il faut bien le dire, Mathurîne et moi avons eu de fortes distractions pendant le salut, et nous étions aussi embarrassées l'une que l'autre, quand nous avons demandé, aun® 24delarue, M. TomBroadway.
Le concierge nous a indiqué le fond d'une cour, et nous sommes allées soulever un marteau de cui- N re très brillant, placé sur une porte bien vernie.
Un domestique, brillant et verni lui aussi, a ouvert, nous a introduites et a porté l'enveloppe à son maître. Celui-ci est arrivé, une serviette sous le bras, et m'a invitée à luncher avec lui.
J'ai passé dans la salle à manger dont la porte était toute grande ouverte, et Mathurine est restée dans le vestibule, refusant de s'asseoir pour pouvoir jeter de temps en temps un coup d'œil dans la salle à manger.
Je me suis assise devant une table chargée de toutes sortes de choses , mais surtout d'un régiment de bouteilles grandes et petites, minces et trapues.
soigneusement étiquetées. M. Tom m'a oITert des sandwichs et du tlié, et il a mislui-memeluconvei' sation sur le sujet qui m'amenait, en disant
" Votre maman grand va partir. II me dit dans son lettre que le chose scia pour demain, et qui! f;uil faire enlever le baby. »
Demain ! 11 n'y avait pas un moment ii perdre.
Ul-
le me snii assise devant une tatile chargée^
J'ai entamé la conversation en lui demandiint s'il ternit beaucoup à avoir ma petite sœur chez lui.
11 m'a fallu répéter ma demande.
EnDn.il m'a comprise, et il s'est misa rire comme un Anglais, silencieusement, mais très longtemps.
« Moa ! pas du tout ! a t-il dit ; moa ! une petit enfant ! c'est du bôtisc chez Tom Broadway.
No 1 no 1 «
Gela entendu, j*ai continué plus bravement; je lui ai dit mon chagrin de me séparer de ma petite sœur, je lui ai dit que madame Grandvallon avait une maison très grande, je lui ai dit tout ce qui me venait à la pensée.
Il m'écoutait en buvant par petites gorgées dans son grand verre et en se versant goutte à goutte des (lifTérentes bouteilles qu'il avait devant lui.
Quand je me suis senti mal à la gorge et que les larmes m*ont coupé la voix, il m*a questionnée pour s'assurer qu'il avait bien compris ; puis, me faisant un petit signe de la main, il a passé dans un appartement voisin. Il est revenu une belle enveloppe à la main.
« Voici pour la maman grande, a-t-il dit, mon maison n'est pas une nursery, et je lui laisse la petite poupon si elle veut. »
J'ai pris la lettre, je l'ai remercié avec effusion et je suis retournée bien vite auprès de grand'mère.
« Grand'mère, une lettre pour vous, de M. Tom.
— Ah ! donne bien vite, ma petite fille, car j'ai encore beaucoup à ranger, et c'est demain, à sept heures du soir, que nous partons. J'ai choisi la nuit, cette fois, ayant été si mécontente de nos voyages de jour. »
En disant cela, elle mettait ses lunettes et décachetait la lettre.
Elle Ta lue, puis relue, et elle a appelé Mathurine.
Mathurine n'était pas loin. Espérant une heureuse nouvelle, elle se tenait près de la porte entr'ouverte.
« Tu vas porter ma réponse à cet Anglais, a dit grand'mère d'un ton fâché, il plaisante vraiment, il plaisante ! »
Elle s'est approchée d'un bureau, a écrit quelques lignes et a donné la lettre à Mathurine.
Nous nous regardions navrées. A l'air de grand'mère, à sa manière d'écrire, on ne pouvait douter que son refus ne fût catégorique.
« Je tâcherai de vous rapporter ce que dit cette lettre-là, m'a dit Mathurine tout bas, en passant derrière moi : le gros Anglais est encore plus facile à questionner que Madame. »
Elle avait bien raison. Certainement, rien ne paraissait plus simple que de demander à grand'mère elle-même ce qu'elle avait écrit à M. Tom.
Eh bien, non I Grand'mère avait pris un air si glacé, que je l'aidais machinalement à remplir sa caisse, sans oser lui adresser la parole.
Quand Mathurine est revenue, je lui ai trouvé la physionomie étrange. Elle a donné à grand'mère un billet; grand'mère a lu, puis elle a dit : « Bien I »
L'heure du dîner était arrivée, Mathurine n'a
pas pu parler ; mais, dans la soirée, comme j'allais coucher Cadette, elle est arrivée sur la pointe des pieds. '
« Madame ne me laisse pas souffler avec ses paquets, dit-elle ; il faut pourtant bien que je vous dise la mauvaise nouvelle :
J'ai trouvé M. Broadway à son bureau. C'est un brave homme, mais tout à fait anglais; cela se voit bien à son accent et à sa barbe. Il a lu le billet de Madame, il a ri dans sa grosse barbe rouge et il m'a dit :
« Le vieux dame ne veut pas garder la petite baby ! »
Il a écrit un billet et me Ta donné en disant :
« Je serai à trois heures, avec une voiture, chez madame Grandvallon. Désolé ! désolé de faire du chagrin à la jeune miss ; mais la petite baby ira en Ecosse. »
Heureusement que la pauvre Cadette s'était endormie pendant que Mathurine me récitait cela comme une leçon, car j'ai tellement pleuré en l'écoutant, qu'elle se serait mise à jeter des cris perçants qui auraient agacé grand'môre.
Grand'môre a vu mes yeux rouges.
Elle a vu que je ne mangeais pas, et elle n'a fait aucune observation. Je ne croyais pas qu'une grand'mère pût avoir le cœur si dur.
Je l'ai laissée à ses caisses, qui ont l'air de la
préoccuper uniquement, et je me suis retirée de très bonne heure, en la saluant sans l'embrasser. C'est la première fois de ma vie, que je ne lui souhaite pas une bonne nuit avec une caresse. Cela m'a peiné affreusement, j'ai repleuré de chagrin, de me sentir fâchée contre elle. Mais je suis inconsolable de la séparation de demain.