‹ CadetteChapitre 6 sur 45 · TROISIÈME ENVELOPPE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ENVELOPPE

J'ai tant de joie dans le cœur aujourd'hui qu'il faut bien en laisser couler un peu sur ce petit papier. Petit papier, mon ami, savez-vous que je commence à vous apprécier comme un confid^jnl bien commode ? Vous êtes discret, pas curieux, vous ne demandez pas plus qu'on ne vous en dit, comme les petites filles qui se posent en confidentes, et vous n'avez pas de langue pour répéter à tort et à travers les secrets d'autrui. Une enveloppe, un tiroir suffisent pour vous abriter, et une petite flamme suffirait pour vous rendre muet à jamais.

Décidément, marraine, vous aviez deviné que je me confierais difficilement, et vous saviez bien aussi que je sentirais trop vivement pour garder en moi-même, comme une femme, toutes mes impressions. Tout le monde me prend pour une petite fille si tranquille dans son insignifiance!

Mais ce n'est pas de moi qu'il faut parler au-

jourd'hui, c'est de ma grand^mère qui est là, dans un fauteuil, se reposant de son voyage.

Elle ferait un bien beau portrait, ma grand'mère I Elle a une taille pleine de majesté, un visage un peu sévère, mais qui convient à une grand'mère. Rien ne change chez elle, elle est la même toujours. Sa toilette ne varie pas. Je me frotte les yeux et me demande si je ne suis pas à Péran, la voyant dormir les mains jointes. Elle a ses mitaines de filet, ses souliers de prunelle, son bonnet de tulle à pois, sa collerette de tulle empesée très dur. On ne dirait pas qu'ejle sort d'un wagon, mais bien d'une boîte capitonnée et hermétiquement fermée.

Elle était attendue ce matin, mais je n'étais pas bien sûre qu'elle viendrait. Fêter les quinze ans de sa petite-fille lui était bien agréable sans doute ; mais il fallait pour cela faire plusieurs lieues et surtout accepter l'hospitalité de ce qu'elle nomme « le nouveau ménage ».

Je voyais tout préparer pour la recevoir et je me disais : Elle ne viendra pas. Quand c'est un bonheur qui doit m'arriver, je commence par penser : Il n'arrivera pas. Je ne sais pas si je dois me réjouir ou m'attrister de cette disposition, qui m'empêche de me jeter dans la joie jusqu'au cou.

Maman n'était pas elle-même sans quelque inquiétude, et monsieur papa lui disait :

(( Ne VOUS agitez pas tant, Marie, et ne démeublez pas inutilement vos appartements : une femme de Tâge de madame Grandvallon ne fait pas cinquante lieues pour assister à un dîner de famille. »

Je pensais : « Vous vous trompez, monsieur Harrisson, ma grand'mère ferait cent lieues pour cela ; dh ! on voit bien que vous n'êtes pas de notre famille, vous I »

Par style de ma grand'mère.

Rien qu'en la voyant apparaître à Thorizon, il me revenait toutes sortes de griefs contre mon beau-père, et je me réfugiais déjà en pensée dans la chambre préparée pour elle, comme dans la forteresse d'autrefois, d'où nous lui faisions une si terrible guerre.

Au moment où midi sonne, j'entends une voiture dans la cour. C'est la vingtième depuis ce matin ; mais celle-ci m'attire particulièrement. Je la suis des yeux dans son circuit. La portière s'ouvre. La coiffure de Péran m'apparaît. Je ne vois que cela. Je perds la tête, je me sauve, je descends les escaliers quatre à quatre, et j'arrive sur le perron où je tombe dans les bras de ma grand'mère.

Je crois que je ne l'ai jamais vue aussi émue. Et Mathurine donc ! Elle a chiffonné toute sa coiffe à force de m^en^brasser sur les deu2^ joqes. Mais

i6 CADETTE.

grand'mëre, qui ne perd jamais de vue le décorum, lui a donné sur le dos un bon coup de son ombrelle, et elle m'a lâchée.

J*ai monté Tescalier en donnant le bras à ma grand*mère. A chaque marche, je voyais son visage perdre l'expression heureuse qui m'avait accueillie. A la porte qui s'est ouverte devant maman et monsieur papa, elle avait repris sa ûgure paisible et un peu glacée. Elle a serré la main à maman du bout du doigt« et a fait une profonde révérence à monsieur papa, qui lui a offert le bras pour la conduire à son appartement.

Le déjeuner s*est très bien passé ; mais la conversation qui s*est engagée au dessert a donné à ma grand'mère sa physionomie de neige. Maman s*en est aperçue et a voulu changer le sujet; mais monsieur papa parlait de l'Ecosse où ils vont aller tous les deux, et il ne voyait même pas les signes de maman.

Moi je trouve tout simple qu'il aille voir sa sœur à Dundee ; évidemment grand'mère n'est pas de mon avis.

Après le déjeuner, elle a demandé la permission de se retirer pour se reposer, et elle est venue faire sa sieste dans ma chambre, et là nous avons parlé de nos petites affaires. Elle n'est pas contente ; elle blâme ce voyage qui m'oblige à retourner en pension. EII(^ me trouve grandie, maigrie.

CADETTE. le

pâlie. Mathurine est venue i^outer à ses craintes,

Mathurine était très mécontente de la cuisine. La femmede chambre de Madame l'avait traitée comme un chien.

C'est étonnant comme Mattiurineest orgueilleuse,

Gnnd'mèrQ h reposu.

elle exige plus d'égards que ma grand'mère ellemême.

Elle a dit que je n'avais plus que la peau sur les os, et elle a dit que personne ne s'occupait de ma santé, elle en a tant dit que ma grand'mère en est arrivée à me tàterlepoulset à examiner gravement ma langue. Elle m'a trouvé de la fièvre.

« Grand'mère, c'est le plaisir de vous revoir.

— Non, les émotions agitent les nerfs, mais n'ont pas d'action sur le cours du sang. »

Et elle a ajouté :

c( Ma petite-fille, il faut revenir à Péran.

— Grand'mère, tout de suite.

— Puisque votre mère et monsieur son mari voyagent, il serait tout simple que vous vinssiez chez moi.

— Tout simple, grand'mère.

— Vous êtes si avancée dans vos études, ce sont vos parents eux-mêmes qui le disent, qu'une année de pension en plus est parfaitement inutile. .

— Absolument inutile.

— Il y a des professeurs de musique à Péran.

— Oui, il y en a.

— La santé est le premier des biens.

— Oui, grand'mère, oh I oui. »

Elle appuya son menton sur sa main.

« Gomment leur demanderai-je cela? dit-elle.

— N'importe comment, grand'mère.

— Si, car je ne supporterais pas un refus. Il y va de ma dignité. J'ai déjà fait tant et de si douloureux sacrifices I Chez moi j'aurais fêté avec bonheur vos quinze ans, ma petite-fille. Ici, j'ai le cœur navre. Est-il bien possible que je demande comme une grâce qu'on laisse venir chez moi la fille de mon (ils!

— Mais, grand'mère, si je le demandais, moi ?

a examiné gravement ma langue.

THE NEW YORK '

PUBLIC LIBRARY

Page 1