SIXIEME ENVELOPPE
A Paris, mon réveille-matin était une petite machine de cuivre qui se démenait en grinçant sur le marbre de la cheminée. Dans ma chambre, à Péran, c'est une belle mouche qui m'a réveillée parle bourdonnement de ses ailes. C'est très joli d'être réveillé par une petite bête prisonnière qui fait le plus de tapage qu'elle peut contre les vitres. Elle bourdonnait si fort que j'ai ouvert les yeux, ne reconnaissant plus du tout le bruit de mon réveillematin. Le soleil flamboyait sur la tapisserie rose, les grands arbres verts s'enfonçaient dans le ciel bleu, et les oiseaux chantaient si haut que leur musique m'arrivait au fond de mon alcôve. Mon ravissement ne m'a pas fait oublier d'envoyer un souvenir à ma chère maman, qui n'est pas encore en Ecosse et qui ne voit que des murs blancs par ses fenêtres.
Je me suis levée pour regarder Theure. J'avais ou-
blié que, chez grarid'mère, il y a de très vieilles pendules qui ne marchent plus. Maintenant, comme autrefois, il est toujours midi sur le cadran enfoncé dans le rocher de bronze qui orne ma cheminée.
Dans mon sommeil j'avais cru entendre quelque chose qui sonnait ou plutôt qui chantait Theure. Ce n'était pas la vieille pendule, dont le balancier est rouillé; c'était probablement le coq, qui est le réveille-matin de Mathurine et de Joseph et celui de grand'mère, quand il y a de grands travaux à commander.
Mais je pense que grand'mère est bien étonnée de ne pas avoir encore reçu le bonjour de sa petitefille, et je me hâte, je me hâte le plus que je peux. Mais, au moment de sortir de ma chambre, voilà que j'aperçois une petite tête au-dessus du vieux mur qui fait le fond de la cour.
Au grand déplaisir de ma grand'mère, ce mur-là appartient au jardin voisin, qui appartient luimême à des amis de ma grand'mère, M. et madame de Préauloup, appelés par Péran : les Américains.
Cette petite tête qui apparaît là m'est inconnue ; mais en voici une autre, puis une troisième, que je reconnais. Je me frotte les yeux. Sont-ce bien là mes petits amis de Préauloup ? Mais d'abord il y avait une petite fille. Et puis, que sont devenus les beaux cheveux frisés, les teints roses que je con-
naissais à mes camarades? Il me semble voir là trois garçons à la tête rase, au teint de coquelicot. Tout à coup le plus grand se penche et appelle :
« Mathurine 1 »
Ce n'est pas non plus la voix de mon camarade René de Préauloup.
Et comme Mathurine ne répond pas, trois voix crient ensemble :
« Mathurine !
— Eh bien, qu'est-ce qu il y a ce matin? a répondu Mathurine.
— Est-elle arrivée?
— Madame? vous voyez bien que oui, puisque je suis ici.
— Et Germaine?
— Ah ! Germaine ! voilà I »
La voix de Mathurine se rapprochait du mur. Je l'ai vue apparaître. Elle avait son air important.
« Mademoiselle Germaine est revenue avec nous ; mais je vous avertis que c'est maintenant une belle demoiselle qui n'ira pas galvauder avec vous dans la forôt »
Je fis la grimace.
« Qu'en savez-vous, Mathurine? pensai-je, je ne suis pas venue à Péran pour vivre dans une boîte comme à Paris. »
« Mathurine, a repris une petite voix qui devait appartenir à la plus petite tôte, Guillaume m'a dit
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qne Blitaine a^ail trois jolis petits chats, est-ce vrai?
— C'est très vrai, mais je prie M. Guillaume de ne pas venir tourmenter ces pauvres bêtes.
— Les voir seulement, Mathurine, a crié la seconde tète.
— Alors, tonl de suite, pendant que je puis aller avec vous dans le bûcher ; car madame aime ses bètes, entendez-vous, et ce n'est pas la première fois que le château et le pavillon se fâchent au sujet de Mitaine.
Pendant qu'elle parlait, le plus grand des enfants s'était dressé debout sur le mur et avait sauté dans la cour. Un autre parut immédiatement après lui et se tint debout sur ses épaules, faisant ainsi la courte échelle au troisième, qui avait la tète rasée, mais qui était une jolie petite fille en robe bleue. Alors le grand plia doucement sur ses jarrets, le second rimita et la petite fille, très rapprochée de terre, sauta à son tour et courut à Mathurine qui les conduisit tous vers le bûcher. Évidemment je voyais passer sous mes fenêtres mes petits voisins René, Guillaume et Geneviève de Préauloup : René, d'un an plus âgé que moi ; Guillaume, d'un an plus jeune, et Geneviève, qui devait avoir dix ans. C'était bien eux; mais quel changement! Plus de grands cheveux taillés aux enfants d'Edouard, sur le front, plus de vestes brodées, plus de cols marins. Hélas I
Cadette. ss
noD ; mais de grands gardons aux cheveux ras, i l'air décidé, habillés de drap, très lestes et très vigoureux ; une petite fille qui ne ressemblait pas plus au gracieux poupon de cinq ans auparavant, que je ne ressemblais sans doute, hélas 1 à la petite fille qui avait quitté Péranily avait le même temps. Je les vis entrer dans le bûcher, et quelques minutas
après Mathurine en ressortit seule. Les autres étaient sans doute partis par la petite fenêtre percée dans le mur du côté du chemin.
En ce moment la porte de ma chambre s'ouvrit et grand'mère apparut, disant :
n Jusqu'à quelle heure dormira donc ma petitefille aujourd'hui 7 »
Je lai dis, en l'embrassant, que j'étais trop heu-
reuse pour rester endormie aussi longtemps, et je la suivis dans sa chambre, où elle déjeunait avec une tasse de café au lait.
Si j'avais franchement admiré le soleil, le ciel, la forêt, je ne manquai pas de trouver le lait de Péran bien meilleur que celui de Paris,
Ce compliment toucha au cœur Mathurine, qui a le gouvernement de la laiterie et de tout ce qui s*y rattache.
(( Mathurine, lui dis-je la voyant si bien disposée, est-ce que les trois enfants que vous avez conduits dans le bûcher y sont restés?
— Eux ! Mademoiselle, il n'y a pas de danger la pauvre Mitaine en aurait perdu la tête; elle connaît trop ces messieurs. Ils ont bien regardé les chats * puis le grand, qui grimpe comme une chèvre sauvage, a sauté dans la forêt par la fenêtre, et les autres ont suivi. Partout où le grand passe, les autres vont. Ce sont de bons enfants, mais un peu trop riches en malices.
— Ce sont bien nos voisins de Préauloup,mabonne?
— Eux-mêmes, Mademoiselle, ils sont bien en peine de vous, allez I Mais je pense que madame ne vous laissera pas, grande comme vous Têtes, les suivre dans la forêt, où ils passent toutes leurs journées de congé. »
Je trouvai que Mathurine se mêlait d'une chose qui ne la regardait pas.
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Jadis, je m'étais bien amusée avec René et Guillaume do Préauloiip. Pourquoi ces bonnes parties ne recommence raient -elle s pas, maintenant surtout que Geneviève avait dix ans?
Je regardais avec inquiétude ma grand'mëre qui buvait son café à petites gorgées,
n 11 est de fait qu'ils sont de plus en plus Amé-
Grand'mère bavait son caCé h petiles gorgées.
ricains, dit-elle en reposant sa tasse sur la table.
— . Autrefois ils l'étaient un peu, grand'mère.
— Ils le sont un peu plus, un peu plus. »
Cela me donna à réfléchii-. Autrefois maman se
défiait un peu de mes voisins, qui étaient très
espiègles et très gâtés. Leurs parents ne s'en
occupaient guère, et, quand on leur parlait de
rétrangeté de leur tenue, ils répondaient invariablement :
« Nous les élevons à raméricaine. m
Et.grâce à cela, on les laissait se rouler sur les tapis, se battre, lire assis les pieds plus haut que la tête.
Maman se figurait qu'on les avait mis au collège; mais ils avaient pu éviter ce grand ennui.
« Tu es bien grande maintenant pour jouer avec René et Guillaume, fit observer grand'mère.
— Ah ! certainement, grand'mère, je ne jouerd qu'avec Geneviève.
— Elle est bien gamine aussi, » remarqua Mathurine, qui était en veine de sévérité.
Je ne dis rien ; mais je pensai que je ne pourrais pas me priver de toute compagnie de mon âge.
Geneviève, que je regardais autrefois comme ma petite sœur, subirait mon influence. Je lui ferais honte de ses manières, et je finirais par lui persuader qu'une petite fille bien élevée ne doit pas arriver chez les gens en escaladant les murailles.
Notre premier déjeuner fini , j'accompagnai grand'mère dans ce qu'elle appelait sa visite domiciliaire. Nous allâmes partout, nous visitâmes tout. Grand'mère, s'asseyant de temps en temps sur le pliant que je portais, ne se fatiguait pas, et, comme nous sortions du bûcher où elle avait examiné sa provision de bois et de charbon, tandis que je visitais les petits chats de Mitaine, je lui
\ous nouB dirigeâmes vers le fond du jardin
proposai une promenade dans la forêt. Grandemère ne se promène guère que dans les allées de son grand jardin ; mais elle eut la condescendance de m*accompagner.
Sous la conduite de Barbiche, qui connaissait bien le chemin, nous nous dirigeâmes vers le fond du jardin. Grand*mère portait la grosse clef de la petite porte qui ouvre dans une clairière.
Ah ! que je trouvais les arbres beaux et la mousse verte 1 Gomme j*enviais Barbiche, qui s'enfonçait, en courant comme un petit fou, dans les sentiers dont on ne voyait pas la > fin, et qui buvait Teau limpide des clairs petits ruisseaux. Ge jour-là, je fis gravement avec grand*mère le tour de la clairière ; j'aurais bien désiré pousser jusqu'à l'étang où vont se désaltérer les biches, et où j'avais tant péché à la ligne avec mes petits voisins ; mais la promenade était déjà longue pour ma grand'mère, et je revins paisiblement avec elle, sachant bien qu'elle se départirait, quelque jour, de la sévérité qui lui avait fait me dire que j'étais trop grande désormais pour aller flâner par la forêt.
Quand j'entends dire ces choses, je regrette amèrement d'avoir quinze ans. Je voudrais me rajeunir, me rapetisser ; mais cela ne m'est pas possible, il faut vieillir.
Je suis rentrée bien raisonnablement et j'ai écrit à maman une longue lettre.
Je mettrai sur l'adresse : « faire suivre », et ma lettre ira peut-être jusqu'ea Ecosse. Je finirai la ajournée en m'occupant de mon installation. Samedi, grand mère fera des visites et je raccompagnerai. Ce sera bien amusant, j'aime beaucoup les visites, et ce seront les premières visites officielles que je ferai à Péran.
J'aurai soin de tenir compte des recommandalions de grand'mère, et chez nos voisins surtout je me poserai tout à fait en grande personne. 11 faut que je me fasse respecter par ces messieurs et que j'éblouisse un peu Geneviève ; sans cela je n'aurai aucune influence sur elle, et vraiment, plus j'y réfléchis, plus je trouve qu'elle manque absolument de tenue.