‹ CagliostroChapitre 4 sur 19 · SCÈNE 12 LE CHEVALIER, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

SCÈNE 12 LE CHEVALIER, LA MARQUISE

LA MARQUISE (sortant de la porte à droite et à la cantonade)

Je n'y suis pour personne...(Se retournant avec impatience) Ah! c'est vous, chevalier!

LE CHEVALIER

Je vous retiendrai à peine quelques minutes... Je ne vous dirai pas qu'une alliance entre ma cousine et moi réunirait les biens de nos deux maisons, que la volonté de mon père, que les convenances, que tout s'accorde en faveur de ce mariage... mais je vous avouerai que j'aime Cécile, que je ne puis vivre sans elle... et je viens, madame la marquise, vous demander de vouloir bien m'accorder la main de votre petite-fille.

LA MARQUISE

Je ne puis répondre à ce brusque aveu, sans avoir consulté Cécile... et je vous demande.

LE CHEVALIER

Ah! tout le temps que vous voudrez...

tante, ce soir, je vous en supplie...

mais ce soir, ma

LA MARQUISE Soit!

LE CHEVALIER

Vous me permettrez donc de revenir vous présenter mes hommages...

(Il lui baise la main et sort par la droite) - SCÈNE 13

LA MARQUISE, CAGLIOSTRO, entrent par ta porte du fond; CARACOLI, caché dans le cabinet à gauche, entre à la fin de la scène.

Enfin, me voici libre et tout à vous, madame!

LA MARQUISE (indiquant la porte à gauche) Silence! Voyez à cette porte.

Elle va, pendant ce temps, regarder à le porte à droite.

CAGLIOSTRO (entrouvrant la porte à gauche et apercevant Caracoli, lui dit à demi-voix) Ah! tu es toujours là?

CARACOLI (de même) Le rival a fait sa demande officielle...

et bien d'autres choses encore!

Je l'ai entendu

CAGLIOSTRO (vivement, poussant la porte) C'est bien; écoute, et sois à ta réplique.

LA MARQUISE (revenant)

Nous sommes seuls!... personne...

Personne!...

LA MARQUISE

Ne peut venir nous interrompre?...

CAGLIOSTRO (à part) Per dio! qu'est-ce que cela signifie?

LA MARQUISE

Veuillez vous asseoir près de moi... plus prés...

CAGLIOSTRO (s'asseyant, à part) Est-ce que je serais voué aux grandes aventures?

LA MARQUISE

Monsieur le comte, vos talents et votre mérite...

CAGLIOSTRO (à part) Je crains d'en avoir trop!

M'ont inspiré une confiance dont je vais vous donner la plus grande de toutes les preuves.

CAGLIOSTRO (à part) Ceci devient effrayant!

LA MARQUISE

Le rang et la fortune que je possède, ma position à la Cour, ne m'empêchent pas d'être la plus malheureuse des femmes... et je donnerais à l'instant tout ce que j'ai.. pour ce que je n'ai plus...

Que voulez-vous dire, madame?

LA MARQUISE

Telle que vous me voyez, monsieur le comte, j'ai été adorée, courtisée; le feu roi lui-même et toute sa cour ont été à mes pieds... Enfin, j'ai eu la jeunesse la plus brillante, la plus folle, la plus enivrante... et cette jeunesse je l'ai fait durer, je puis le dire, aussi longtemps que possible... Mais enfin, l'on a beau

faire... il vient un moment où l'on est obligé de l'abandonner... c'est celui où décidément...

Elle vous abandonne!

LA MARQUISE

Vous l'avez dit...C'est elle qui a commencé...et depuis, je ne l'ai jamais revue...mais jamais aussi je n'ai cessé d'y penser et de la regretter... 11 n'y a pas de nuit où je ne me retrouve en rêve devant une glace... avec mes attraits et ma fraîcheur de dix-huit ans... ou bien, je me vois entrer dans les salons de Versailles... dans un bal à La sourd...

CAGLIOSTRO En grande toilette?

LA MARQUISE

Au contraire!... en robe de gaze... les bras nus et une rose dans les cheveux... et de tous les coins de la salle s'élèvent des exclamations de surprise, d'amour, d' envie..murmures enivrants qui, par malheur, me réveilent et me désespèrent...Eh bien! monsieur le comte, eh bien! ditesmoi... n'y aurait-il pas moyen de faire de mon rêve une réalité?

Quoi! c'est cela que vous me demandez?

LA MARQUISE

Répondez-moi, de grâce!

CAGLIOSTRO (à part) Ma foi, il faut tout risquer!

LA MARQUISE

Cela est-il possible?

CAGLIOSTRO (avec aplomb) Oui, madame!

LA MARQUISE (poussant un cri) Ah! je vous crois!... car le cœur me bat déjà comme à quinze ans! il les a

Le difficile maintenant est que tout le reste revienne au même âge... et pour y parvenir...

LA MARQUISE

Vous avez dit que cela était possible!

Eh! sans doute!...

chise...

mais je dois vous parler avec fran-

LA MARQUISE

Il le faut!

Si je tente une pareille entreprise...

LA MARQUISE

Eh bien!

Quel en sera le prix?

LA MARQUISE

Je vous l'ai dit...

fortune!

tout ce que je possède... toute ma

La fortune, j'y tiens peu!...car je puis, si j'en prends la peine, éclipser tous vos fermiers généraux.

C'est vrai!

Quant aux titres et aux honneurs, croyez-vous que roi ou ministre les refuse à celui qui peut prolonger leurs jours et leur pouvoir

LA MARQUISE

C'est vrai ! que puis-je donc pour vous?

Je vais vous le dire... J'ai vu mademoiselle Cécile, votre petite-fille..Elle à seize ans...elle est charmante, elle ressemble à ce que vous étiez autrefois... ou plu-

tôt à ce que vous allez étre... c'est vous dire, madame

la marquise, que je n'ai pu la voir sans l'aimer!

LA MARQUISE

0 ciel !

Nommez-moi votre gendre... et je fais pour vous, ma belle-mère, ce que je ne ferais pour personne au monde... et je vous donne à la fois la plus grande preuve de mon amour et de mon désintéressement... Car vous faire rétrograder jusqu'à seize ans... c'est vous dire assez que je ne compte pas sur votre succession!

LA MARQUISE

Oui, oui, vous avez raison...mais mon neveu qui à l'instant même vient de me demander sa cousine en mariage...

Et vous avez promis

LA MARQUISE

Rien encore...

réponse.

mais, ce soir, il doit venir chercher ma

Je me retire, madame!

LA MARQUISE

Non, non... restez

CAGLIOSTRO (avec ironie) Si votre neveu vous aime assez peu pour immoler vos beaux jours aux siens!

LA MARQUISE (vivement) Ah! vous dites vrai...

par ma famille!

je ne me laisserai pas sacrifier

CAGLIOSTRO (à part) Je l'emporte

LA MARQUISE

À une condition... c'est que vous me donnerez à l'instant cette eau merveilleuse!

CAGLIOSTRO (à part)

Diavolo! (Haut) À l'instant, ce serait difficile... car il faut composer cet élixir...et je ne l'obtiens qu'avec le suc des plantes rares cueillies par moi-même, au péril de ma vie, sur la cime des plus hautes montagnes du globe... Hier encore j'en avais sur moi un flacon...

LA MARQUISE Eh bien!

(avec impatience)

J'en ai disposé en faveur d'un vieil ami de quatre-vingt dix-huit ans... un enfant que j'ai vu naître... un fou, un étourdi, qui a vidé d'un seul trait le flacon que j' ai là!

LA MARQUISE

Vous l'avez encore?

CAGLIOSTRO (tirant un flacon de sa poche) Oui, madame, il l'a bu jusqu'à la dernière goutte... regardant) Non, il en reste encore une ou deux.

(La

LA MARQUISE

Ah! donnez-les-moi, de grâce!

A quoi bon?... Il y aurait là à peine de quoi vous rajeunir dix minutes ou un quart d'heure.

LA MARQUISE

C'est toujours un à-compte!

Ou plutôt un regret... Les roses revenues un instant sur votre visage, ne tarderaient pas à disparaïtre... J'aime mieux vous distiller à loisir pour un siècle de fraîcheur et de beauté... Cela est plus durable!

LA MARQUISE

Sans contredit... Mais cela n'empêche pas... Je vous en

prie, je vous en supplie... Laissez-moi tenter cette épreuve... Je n'en veux pas d'autre... Après, je consens à tout!

CAGLIOSTRO (souriant)

C'est de la folie! c'est de l'enfance!

LA MARQUISE

C'est possible!..Mais quand on est si près d'y revenir.. CAGLIOSTRO,

C'est juste, et je me rends...

sonne ne petit nous surprendre!

Voyez seulement si per-

(La marquise va regarder en dehors, à la porte à droite et à la porte du fond, elle les ferme en dedans au verrou. Cagliostro, pendant ce temps, s'est approché de la porte à gauche que Caracoli vient d'entr'ouvrir.

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