‹ Cahier de NoëlChapitre 5 sur 8 · TROIS LETTRES · texte numérisé non relu

TROIS LETTRES

affaire d'une aussi énorme importance. Surtout, croyez votre mari qui voit les choses tout à fait raisonnablement.

Mais alors, vient l'objection habituelle. Si Ton n'enseigne rien aux enfants, comment les occuperat-on? Faut-il qu'ils jouent aux osselets avec les enfants du village et qu'ils apprennent toutes sortes de sottises et de vilaines choses? Avec notre genre de vie de propriétaire, cette réplique a quelque raison d'être. Mais est-il vraiment nécessaire d'habituer les enfants à ce genre de vie et de leur faire sentir que toutes leurs exigences seront toujours satisfaites par quelqu'un, sans qu'ils aient à prendre aucune part au travail ? Je pense que la première condition d'une bonne éducation est que l'enfant sache que tout ce dont il se sert ne tombe pas du ciel tout fait, mais est produit par le labeur d'autres gens. Comprendre que tout ce qui le fait vivre vient du travail d'autres gens qui ne le connaissent ni ne l'aiment, c'est trop pour un enfant, — Dieu veuille qu'il puisse le comprendre quand il sera grand! — mais comprendre que le pot de chambre dont il se sert est vidé et essuyé par une nourrice ou par une bonne, que les souliers et les caoutchoucs qu'il met toujours propres sont nettoyés non par amour pour lui, mais pour quelque autre raison tout à fait inintelligible, c'est quelque chose qu'il peut et

Léon Tolstoi

doit comprendre, et dont il doit être honteux. S'il n'est pas honteux et s'il continue de s'en servir, voilà le pire commencement d'éducation possible et qui laissera les traces les plus profondes pour sa vie entière. Cependant il est très simple d'éviter cela; et c'est justement ce que moi qui suis, — pour employer le langage poétique, — au seuil de la mort, je vous supplie de faire pour vos enfants. Qu'ils fassent pour eux-mêmes tout ce qu'ils pourront; qu'ils portent leurs eaux sales, remplissent leurs brocs, lavent et arrangent leur chambre, nettoient leurs souliers et leurs habits, mettent le couvert, etc.

Croyez-moi, ces choses, bien qu'elles puissent paraître sans importance, sont cent fois plus importantes pour le bonheur de vos enfants que la connaissance du français ou de l'histoire, etc. Il est vrai qu'ici la principale difficulté se présente : les enfants ne font volontiers que ce que font leurs parents ; je vous en prie donc, faites ces choses. Cela servira à deux fins : il sera possible d'apprendre moins, puisque la journée sera remplie de la façon la plus utile et la plus naturelle, et les enfants s'habitueront ainsi à la simplicité, au travail, à se suffire à eux-mêmes.

S'il vous plaît, faites-le. Vous en serez satisfaite dès le premier mois, et les enfants encore plus.

Page 1