‹ Cahiers d'un artisteChapitre 10 sur 14 · PREMIER RETOUR EN NORMANDIE · texte numérisé non relu

PREMIER RETOUR EN NORMANDIE

i6 août 191 5.

Jusqu'au dernier moment, j'ai cru que ce n'était pas vrai. La campagne? C'était impossible. Car on s'acoquine à Paris, on y est comme vissé, Ton n'a pas envie de partir, puisque l'on y est revenu, et les choses qui vous entourent vous tiennent plus fortement au cœur que jadis. Elles font partie de vousmême. Offranville ? Combien loin ! je m'obligeais à n'y plus penser. Si j'avais eu le moyen de me défaire de cette maison, je n'eusse jamais reparu dans le pays. Pourquoi se rattacher à ce dont on ne devra plus jouir et que peut-être on retrouvera sans plaisir, sans émotion même, un an après le drame? Non,

(i) Des pages suivantes, quelques-unes ont paru dans la Revue de Paris, sous forme de « nouvelle », ramassées, et telles qu'elles se présenteront plus tard en un volume de « Portraits du temps de la guerre ». Ces pages reprennent, ici, leur ordre chronologique. L'auteur se doit, dans les Cahiers suivants, une liberté que lui conseille un désir de généraliser les caractères et les anecdotes, à côté des événements historiques qu'enregistrent chaque jour tant d'autres écrivains.

i82 CAHIERS D'UN ARTISTE

décidément, il ne faut plus partir! Auteuil, ce matin, nous regardait avec les yeux d'un chien qu'on abandonne. Le vieil Ernest me presse la main, la secoue, et comme je lui disais que notre absence sera courte, il me répond : — Je ne serai pt'être plus là, moi. Alors, comme ça, on va à Offranville? Pourquoi qu'on a pas voulu de mes bégonias, cette année? Le jardin, là-bas. Monsieur et Madame ne vont pas le reconnaître, c'est tout légumes, qu'on dit!... Tant que je vivrai, bien sûr qu'y en aura pas une, de légume, à Auteuil ! Moi, c'est les fleurs, quoi !

je crois qu'Ernest m'a dit de vrais adieux. Il n'est plus que l'ombre de lui-même. Sa fille et le petit René pleurent : — Ne restez pas trop longtemps !... Nous sommes partis. Et ce fut bientôt la griserie du grand air, les champs, un midi d'août, Mantes, Rolboise, Pont-de-l' Arche, Bon-Secours, le toujours nouvel ensorcellement du paysage de la Seine vu des hauteurs qui dominent Rouen.

17 août.

Ennuis et difficultés pour le permis, à la Place ; nous sommes retenus à Rouen, ce qui nous donne le temps de parcourir les rues, vers le soir envahies par les Anglais. Nous entrons dans leur vraie zone; les obstacles qu'accumulent les deux gouvernements militaires, britannique et le nôtre, au séjour des étrangers datîs Dieppe et ses environs, me feraient revenir à Paris. Et nous nous demandâmes si nous continuerions notre voyage; mais, parvenus à Malau-

nay, bientôt ce fut la côte où Madame Bovary était si triste, dans la diligence, à ses retours d'escapade; et brusquement, l'air plus vif, on dirait salin, nous frappe au visage. Nous roulons sur la route droite, vers les plages : il n'est plus question de Paris ! La mer est au bout, là-bas, le ciel s'y plonge, en sort débarbouillé, plus pur de ton, plus clair, et nous participons déjà à cette féerie prestigieuse et irrésistible du mariage du ciel et de l'eau.

Ceux-là seuls qui, dès leur enfance, ont senti le sel à leurs lèvres, en descendant du train qui amène les collégiens de Paris aux vacances sur les galets et les sables normands, ceux-là seuls me comprennent. C'est, à partir de Rouen, les poumons libres et l'agi^ lité du corps, l'espoir des grandes grilles ouvertes aux désirs : mâts, sifflet du steamer, mouettes du port, et les voiles blanches sur les vagues, c'est toute une imagerie puérile, carte postale ou esquisse de Manet en deux coups de pinceau, tout ce que vous voudrez, et Corot, Delacroix ou Boudin : c'est la Manche, la mer des Parisiens, à peine plus loin qu'Asnières et Maisons-Laffitte, celle où l'on va quand les classes sont finies, celle qu'on enrage de quitter quand il y fait bon encore. Je ne la verrai pas ce soir, mais peut-être demain ? Au premier prétexte, je file vers la mer.

Mais ces plaines ! Oui, toujours pareilles et non pas à l'abandon. Beaucoup de femmes aux champs, il est vrai, mais quel labeur ! Quelques képis sur des têtes jeunes de moissonneurs ; pas mal de meules, mais il y a encore du beau blé debout.

i84 CAHIERS D'UN ARTISTE

Comme il fait clair ! Nous sortons d'un puits ! Les arbres de Paris, c'est donc des arbres de théâtre ? Dans le métro, au-dessous, bien au-dessous de la mer... nous étions dans la cave.

Jamais je ne les aurais crus tels que cela, ces champs! C'est plus lourd, plus vert et plus dru que sur des affiches de réclame. Ils n'ont rien de pareil chez eux, les Allemands. C'est cela qu'ils désirent, — « je te crois! » — avec des ports, au bout, des navires et les mers et les océans, après...

Tôtes, l'Auberge du Cygne, encore Madame Bovary. Le château n'a qu'une aile d'ouverte, celle qui donne au Midi. Tout cela est parfaitement tranquille, habitueL Peut-être que les veillottes sont un peu plus petites, cet août, parce que ce sont des mains de femmes qui les lient. Pourquoi m'as-tu fait revoir les choses que j'oubliais, plus charmantes, plus invitantes que jamais? Pourquoi, mon amie?

Une dernière pente à descendre et c'est la vallée de la Scie, le passage à niveau où nous agitâmes nos mouchoirs, quand les hommes sont partis pour la guerre. Un certain matin d'août, nous sommes partis aussi dans des wagons bondés, et personne ne chantait plus.

Saint-Aubin, les tilleuls du moulin et les ponts à la hollandaise sur le canal en miniature ; la côte d'Offranville. Madame Ridel, la blonde épicière, est sur le pas de sa porte ; le clocher de l'église penche encore plus, l'If des Croisades a été incendié la nuit de Noël, mais il en reste quelques branches.

Saluts, sourires. Des soldats canadiens font une

course de chevaux sur la route des quinconces. Et chez nous, que trouverons-nous ? La barrière est ouverte. Les lauriers sont taillés. Les ifs sont grands comme des obélisques. Celui du milieu de la pelouse est une grosse sphère suspendue sur les parterres réguliers, où pas une tête de bégonia ne dépasse l'autre, dans leurs cadres pentagonaux de pyrèthres. Le vieil Ernest en pleurerait de jalousie ! Et le gazon est tondu, car Potdevin est réformé. Une partie des « borders » hospitalise des choux, des salades et des pommes de terre, mais les « Dorothy Perkins » de la pergola sont si luxuriantes, avec leurs grappes et leurs touffes de soie rose, qu'elles dissimulent le potager : poireaux, carottes et salades.

Le soleil se couche ; la lune se lève sur la ferme, au-dessus du mur aux vignes-vierges rougissantes ; petit coin du jardin devant l'atelier, d'où j'ai tant de fois entendu l'heure qui sonne, à la paroisse, les quarts, les demies, pendant que s'effeuillent les fleurs du tableau que je suis en train de peindre... Sept heures; ça sera bientôt la nuit.

Dois-je entrer? Voici une vraie maison française, aux proportions parfaites. En 1688, les architectes savaient ce que c'est qu'un plein et un vide, une fenêtre dans une façade, un toit avec des mansardes dedans, quelque chose de petit, d'habitable pour quelques-uns, et qui semble grand, noble et majestueux.

je ne veux pas rentrer encore ! Les briques, le silex et le grès ont la couleur d'un cou de tourterelle. Le long de la maison, les hortensias mauves ont bleui. Les

i86 CAHIERS D'UN ARTISTE

vitres, dont certaines datent encore de Louis XVI, sont verdâtres, sur les rideaux de mousseline. Cette demeure semble hantée par des revenants de deux siècles et demi.

Pourquoi m'as-tu fait revenir et, parmi des ombres, où survivra la mienne, celle que j'avais laissée ici, presque une contemporaine des autres, une vieillerie ?

Et si le petit Georges, demain, était avec nous ! Georges ne sera plus là pour qu'on parle quand on n'en a pas envie. Les mêmes grands vont refaire les gestes de l'an défunt, car ils n'auront pas changé d'opinion. Chaque antagoniste se réembusquera dans sa conviction, qui n'a fait que prendre plus profondément racine et se développe comme les haies d'épines et les ronces des massifs. La guerre rase à pied d'œuvre, mais elle ne fait pas plier. Que ferons-nous dans cette maison, pourquoi y revenir?

19 août.

Il faut pourtant s'asseoir et se remettre à écrire. Je choisis le salon jaune, où je m'enfermais, au mois d'août 191 4, pour ne pas entendre les propos de fols, la lecture des fausses nouvelles. Les fenêtres ouvertes, on y est comme dehors, entre ferme et jardin; la chaleur atténue l'odeur d'estaminet, de vieux tabac, l'odeur des pièces humides qu'on n'habite point en hiver, et la batteuse mécanique, dans le silence des champs, ronfle sans cesse, tout le monde de la ferme est au travail. Des cavaliers du Canada, en

khaki, mènent des chevaux à l'abreuvoir. Il passe aussi des détachements de petits Belges en veste trop collante, qui font l'exercice autour du bourg. Or, le décor est si riant, qu'on ne peut croire à la guerre, malgré les grondements lointains du canon.

Dans cette pièce, six officiers prussiens habitèrent en 70-71, en brûlèrent le parquet; on put éteindre le feu qui prenait aux boiseries Louis XV, dont les rinceaux et les volutes, au-dessus des portes, encadraient des grisailles qu'on remplaça par des copies ; le marbre lilas, noir et blanc de l'admirable cheminée, fut fendu par des éperons prussiens. Tel quel, ce salon aux lambris d'un jaune citron, avec ses glaces noircies, où l'on se voit comme dans un brouillard ; avec son tapis d'Aubusson pistache à ramages roses, ses cabinets de laque, ses meubles de velours d'Utrecht, ce salon a un charme vieillot qu'à peine rajeunissent des estampes japonaises, des peintures chinoises sur verre, et des boîtes de coquillages entre des porcelaines bleues et blanches de Canton et de Delft.

Je fais des découvertes dans les placards, j'ouvre les tiroirs remplis par les lustres de journaux, de livres, de manuscrits inachevés, de lettres, de bouts d'étoffes qui ont servi pour ma peinture ; plus de piano ; mais toute la musique. Quand, hier soir, j'hésitais à mettre le pied sur les marches du perron, Madeleine m'a dit : — Allons! allons! pourquoi pas? Nous n'avons perdu aucun des nôtres, nous sommes parmi les heureux, pourquoi cette émotion?...

Je suis rentré!

Ordre du logis, odeur d'encaustique fraîche, accueil

i88 CAHIERS D'UN ARTISTE

des gens d'ici, cloche du dîner et la paix d'un soir à la campagne, qui se glisse par les fenêtres ouvertes : sérénité animale, pourquoi m'avoir permis de vous goûter encore, et si peu de demains? Nous étions lassés par le voyage. Mais ce matin, me voici seul devant la même écritoire, encre sèche, plumes rouillées, et buvard où tu lirais des morceaux de phrases, des scènes de la comédie que nous faisions avec Jean : au panier! Au panier, tout au panier! Ce n'est pas pour ce matin, le travail. Trop de souvenirs, soudain plus présents que l'aujourd'hui ! Au fond de soi-même, ce désir : recommencer, chasser l'odieux présent. II faut aller à la mairie remplir les feuilles de séjour. Nous sommes en visite chez nous.

20 août.

II faut aller à Dieppe faire viser notre sauf-conduit. Pour prendre le train : se munir d'un permis ; signatures, pièces d'identité, comme pour des suspects.

Page 1