‹ Cahiers d'un artisteChapitre 9 sur 14 · THE EXPLOITATION OF BLOOD · texte numérisé non relu

THE EXPLOITATION OF BLOOD

14 août.

Pendant que le sang coule et que la mort semble nous refuser le droit d'honorer la vie, TArt, qui est la plus haute affirrnation de la vie, se renouvelle avec une énergie de jeunesse que stimule la même pensée qui assombrit tant d'hommes de ma génération. Qu'allons-nous voir, après la guerre? Que se préparet-il?

Sur toute la terre, en Amérique, en Angleterre, dans les pays Scandinaves, en Russie, en Suisse, en Allemagne, en France et même dans les tranchées, des adolescents pensent, travaillent, dessinent, peignent, écrivent, et pour la première fois, peut-être, dans l'histoire de l'art, sentent en commun, poursuivent le même but. Fallait-il donc un cataclysme mondial pour que s'affirmât cette rénovation totale des formules esthétiques, dont je suivis les premiers essais, depuis 1905, dans les académies et les classes d'élèves, où des étudiants venus de loin, mais surtout de l'Est — des Russes et des Polonais en majeure partie — balbutiaient un langage, cherchaient une écriture qui pût servir à toutes les races ? C'est Paris qui entendit les premiers mots de ce vocabulaire, d'abord restreint, chaque jour accru et corrigé.

Depuis quelque temps, nous parviennent des jour-

naux, des revues, des publications d'art, qui se ressemblent d'une façon inquiétante : formules transitoires — qui voudraient être scientifiques et émotionnelles à la fois, succinctes et larges, et qui restent mécaniques d'aspect. A quoi ces recherches aboutirontelles? Il est impossible que, de cette foule d'êtres ardents et jeunes, il ne sorte pas quelque maître novateur. A rencontre de ce qui eut lieu jusqu'ici, la doctrine, la formule auront précédé l'homme de génie. De pâles et médiocres imitateurs constituèrent, jusqu'à présent, les Ecoles, à la suite d'une personnalité, d'un ou de quelques individus ignorés de la masse, surgis d'elle-même : ces précurseurs isolés disparaissent souvent avant que leur nom ait franchi les portes d'une petite chapelle. Tel fut le cas d'un Arthur Raimbaud, tel eût été celui de Cézanne, si Cézanne était mort moins tard. Cézanne, d'ailleurs, eût été aussi opposé aux tendances des « Cubistes » (prenons ce mot, pour plus de clarté) que ne l'aurait été Paul Delaroche.

Au contraire, nous sommes en présence d'une production anonyme, et voici déjà les fanfares annonciatrices de l'œuvre définitif et magistral, au lieu du sillage qui écume derrière la frégate du génie conquérant et se perd dans le remous des flots. Révolution.

11 est consolant de se dire qu'à côté des piles de cadavres, dans l'odeur de la décomposition, des hommes jeunes pensent à la vie et préparent une révolution dans toutes les branches de l'art, depuis la mise en pages d'un livre, les caractères typographiques, jusqu'à la décoration théâtrale. Il nous arrive chaque semaine,

des environs du bois Leprêtre et de Notre-Dame de Lorette, des aquarelles, des dessins, des maquettes pour une étonnante mise en scène du Sofige d'une Nuit d'Eté. La traduction est faite, les interprètes n'attendent qu'une Victoire pour représenter la comédie de Shakespeare, comme elle ne le fut jamais nulle part avant. « De Blast, la revue des Vorticists de Londres : « Il est concevable que la guerre affectera profondément Tart, car elle affectera profondément la masse du peuple, et Tart le meilleur n'est pas, comme le veulent les cuistres, dénié au populaire. Mais l'influence de ce bouleversement sur les arts, ne sera pas celle de la réaction, de la sentimentalité ou de la fadeur, pour plaire au journaliste ou au critique « pompier »y pas plus que les manifestations récentes qui mettent en colère, font crier ou pleurer ces messieurs... Les soldats de France et de Belgique seraient les derniers à goûter ces arrangements-là, ou qu'on se servît d'eux comme soldats d'une croisade intellectuelle. Ils se battent tout juste comme des bêtes ou des sauvages doivent se battre, et comme les hommes sont contraints encore de le faire. Nous admirons tous mêmement les qualités d'énergie et de cœur que cette nécessité implique ; mais ces guerriers ne proposent pas à leur présente activité, le devoir d'anéantir la beauté de la musique de Bach, quoique cette beauté soit celle de nombreux « Boches ». Si les amateurs autorisés de quelque music-hall de petite ville, aiment à boycotter la musique allemande, eh bien ! c'est là, soit urre bestiale idiotie, ou de la poltronnerie qu'un soldat n'aimerait pas du tout.

L'art contemporain, produit de la vie actuelle, a son aspect et sa vivacité. La vie, après cette guerre, ce sera la brillante vie d'avant la guerre, et qui ne reprendra pas le ton d'un passé plus lointain.

La couleur du granit serait la même, si chaque être humain était étendu, mort; l'eau dessinerait les mêmes entrelacs dans ses remous, et le printemps exploserait avec la même violence.

Les combattants ne trouveraient nullement raisonnable que leur tir le mieux pointé interrompît les spéculations du penseur, sur lesquelles cette guerre-ci, comme beaucoup d'autres guerres antérieures, ne jette qu'une ombre. 11 y a une sorte de farceurs, que ces temps ont produits, comme un tremblement de terre produit des pillards ; ils font servir le sang des guerriers pour leurs propres besoins domestiques et lavent leur linge très sale dans « la Presse », avec le sang très auguste des héros.

Dans un cataclysme ou une révolution, le voleur qui a, depuis longtemps, ses vues sur un certain « coup » à faire, lequel il n'a pu réussir dans plusieurs autres « raids » (i), saute sur l'occasion, avec un gloussement de plaisir, et fait main basse tout à son aise...

Je soutiens que ceux qui ont un intérêt personnel à défendre les formes d'art lucratives et établies sont au même niveau que le cambrioleur dans une ville affolée par un tremblement de terre, et exactement ce que le reporter français appellerait une goule...

Nous voici prévenus par la jeunesse qui monte !

(i) Coup de main.

Plus loin, dans le même magazine, ce rêve d'un brave jeune homme qui offre sa vie à la Patrie, trace ces vagues pensées, tout perdu qu'il est dans les élucubrations de sa philosophie esthétique :

Ceci est écrit dans les tranchées par Gaudier-Bre^ska (i)

Je me suis battu, deux mois, et je puis déjà jauger le gouffre intense de la vie.

Les masses humaines fourmillent, se meuvent, sont détruites et réapparaissent à la surface de la terre comme le blé.

Les chevaux crèvent en trois semaines, pourrissent le long du chemin.

Les chiens errent, sont détruits et d'autres viennent.

Malgré la destruction qui rage autour de nous, il n'y a rien de changé, même superficiellement.

La vie est la même force, l'agent mobile qui permet au petit individu de s'affirmer. Les obus éclatent, les décharges de canon, les fils de fer enchevêtrés, les projecteurs, les moteurs, le chaos du champ de bataille, n'altèrent en rien la silhouette de la colline que nous assiégeons. Une compagnie de perdreaux court le long de ma tranchée.

{\) Le sculpteur écrit des tranchées françaises oit il se bat depuis le début de la guerre. H a été constamment employé aux fils de fer, tout près des « Boches ».

Ce serait folie d'attendre une émotion artistique dans le petit travail qui est le nôtre, le piètre mécanisme qui sert de purge à une humanité trop nombreuse.

Cette guerre est une purge.

Chez l'individu, elle abat l'arrogance, la sur-estimation de soi-même, l'orgueil.

Elle supprime, des masses, nombre et nombre d'importantes unités dont les activités économiques deviennent nocives, les dernières crises du commerce nous l'ont prouvé.

Mes vues sur la sculpture demeurent absolument les mêmes.

Ceci est le Tourbillon (Vortex) de la Volonté, de la Décision, qui commence. Je ne « décrirai » mes émotions que par le seul arrangement des surfaces; j'exprimerai mes émotions par l'arrangement de mes surfaces, de mes plans et des lignes qui les délimitent : de même que cette colline où les Allemands sont retranchés solidement, me donne une sensation désagréable, uniquement à cause que les pentes unies sont bossuées par des ouvrages dans la terre, qui, au couchant, allongent de longues ombres — de même, une statue me causera une émotion par ses pentes, variées à l'infmi.

J'ai fait une expérience. Il y a deux jours, j'ai pris à un ennemi, un mauser.

Sa forme pesante, gauche, me frappa comme une image de la brutalité.

Je me suis demandé longtemps : Taimé-je ou ne l'aimé-je pas?

i8o CAHIERS D'UN ARTISTE

Je taillai la crosse avec mon couteau et je fis un dessin par lequel j'essayai d'exprimer un sentiment d'un ordre plus hautain, et qui me plût mieux.

Ceci, pour illustrer le fait que mon dessin tirait son effet (comme la crosse du mauser) d'une très simple composition de lignes et de plans.

Gaudier-Brezska (i).

(l) Gaudier-Brezska, statuaire « Vorticist », tué à Neuville-Saint-Vast, le 5 juin 1915.

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