‹ Cahiers d'un artisteChapitre 11 sur 14 · A MISS T., A LONDRES · texte numérisé non relu

A MISS T., A LONDRES

22 août.

Chère amie, Il sera très difficile de vous avoir parmi nous. Nous avons été sans courage, avant même de faire nos démarches, près les adjoints au maire de Dieppe,

consulat britannique, et chez vos « majors ». Les Anglais ne veulent pas d'Anglais en villégiature. Inutile de dire que vous avez soigné nos blessés dans la région, cet hiver. Connue comme vous l'êtes, et chez nous, tout de même je crains que vous ne puissiez venir. Je vous écris de Dieppe, où déjà nous sommes venus deux fois ; Madeleine va remplacer une des dames à l'hôpital du Casino. Elle ne sera pas souvent à Offranville, et d'ailleurs que faire à Ofifranville? C'est la guerre, autant que l'an dernier. On va aux nouvelles. Quelles nouvelles? Le communiqué, affiché dans deux endroits, ne fait plus faire la queue ; — mais on va aux nouvelles, c'est-à-dire bavarder.

C'est la mer, la plage qui nous attirent; vous savez : au bout de la rue aux boutiques de coquillages et de filets de pêche, le soufflet du vent au visage, dès le coin de la rue. Des bandes de jeunes filles en longs jerseys de couleur « ballet russe », et des soldats dépenaillés, boitant, béquillards, ou pire. Les hôtels sont pleins, puisqu'ils sont des hôpitaux. C'est une saison très animée, on se bouscule dans la Grand'Rue, les pâtisseries, comme dans les autres villes où il y a des Anglais, sont dévalisées; Anglais, Belges, l'éternel khaki partout. Cela fonctionne mécaniquement, c'est établi; pour un quart ^e siècle, au moins, ce ne sera plus qu'ainsi. Dieppe est « sans élégance », comme le répétaient, depuis le Second Empire, les rédacteurs sportifs venus pour les courses de la dernière semaine d'août. Du Puits-Salé, partent des chars à banc chargés de soldats et de cheap trippers, pour une excursion à la forêt d'Arqués, un goûter à Martin-Eglise; d'autres

vont jusqu'au cap d'Ailly, quoique le phare ne soit plus public. Le Golf est une ressource pour vos officiers, dont les camps, les hases de remonte, emploient des milliers d'hommes. La falaise est toute blanche de tentes en toile, autour desquelles de petits jardins sont, comme chez les entraîneurs devant les écuries, dessinés en sable rouge, bleu, blanc, jaune. Ces employés à la guerre s'affligent peu de ce que Kovno tombe, après Varsovie, peut-être Petrograd ensuite...

Vous avez lu le compte rendu de la séance d'hier à notre Chambre des Députés. MM. Franklin-Bouillon et Varenne demandent le huis clos, pour une enquête qui rassure pleinement le pays sur le service de santé. Tout serait à citer dans ces interpellations politiques. Cela est poignant, mais on s'en tire avec un bon mot, chez nous.

Dans le débat sur le service de santé, notons M. Brizon, député socialiste unifié, qui fut l'un des plus rigoureux parmi les censeurs parlementaires. Avant la guerre, ce citoyen n'était pas moins intransigeant sur les affaires de l'armée. Il vitupérait le passé et prophétisait l'avenir. Confiant dans l'Allemagne et épris d'elle, il achevait un discours en ces termes : « Ce n'est pas depuis vingt-cinq ans, que règne la paix allemande, c'est depuis quarante-deux ans. Le ministre de la Guerre disait récemment au Reichstag : l'Allemagne est pacifique jusqu'à la moelle des os. »

Je vous enverrai des extraits de V Officiel, où M. Brizon proclame que le Kaiser aime la France et que l'amitié franco-allemande serait le grand fait moderne. C'est désolant que nos députés ne soient

pas en vacances. S'ils pouvaient prendre des bains de mer, ou construire des jardinets sur la falaise dieppoise I

Je voudrais bannir pour quelque temps la politique, puisqu'on m'a arraché de Paris. Autour de nous, dans chaque village, il y a des amis pour lesquels la guerre signifie toujours : attente d'une lettre, annonce d'une mort, la valise prête pour partir et soigner un fils ou un mari à l'hôpital. Us en sont encore à Tan dernier. Notre vieille voisine la générale est seule dans ses hêtraies, sans communication avec les autres ; ses petitsenfants sont tous en danger. M^^e C, d'Hautot, dont le mari s'engagea à plus de cinquante-cinq ans, s'est mise à exploiter ses terres, comme un homme. On la rencontre dans les champs, sur les routes, accompagnant des chars de blé; elle fait la maîtresse d'école, elle enseigne le français aux officiers de votre hase.

Vous rappelez-vous ? Je vous disais, jadis, que je voudrais écrire un livre sur les romans et les drames vécus à trois lieues à la ronde, autour de nous, sur les loufoqueries que la solitude de la campagne favorise? J'ai hâte d'apprendre ce que deviennent les uns et les autres, dans leur retraite. Si les hommes d'ici se sont conduits magnifiquement, et les femmes aussi, les deuils sont innombrables.

Chère amie, ne pourriez-vous inventer quelque histoire, vous faire prendre pour institutrice, je ne sais quoi, mais venir nous rejoindre? Venez : les tritomas dressent le corail de leurs thyrses. N'attendez pas l'automne qui se prépare cependant bien beau, si j'en crois les pommes rougissantes, les raisins de la treille,

une végétation paradisiaque. Les cloches du dimanche appellent à la messe des familles qui se garent contre le talus des cavées où caracolent l'Apollon britannique et d'autres jeunes dieux de l'Olympe ; c'est pour ceuxci, que nos femmes font toilette...

P.-S. — Dans les journaux de l'après-midi : déclaration de guerre de l'Italie à la Turquie. Venizelos se charge de former un nouveau cabinet. Bataille engagée dans le golfe de Riga entre Russes et Allemands. L'heure des Balkans est proche. D'après ce que votre cousin Hugh O'Beirne vous écrit de sa légation, nous pourrions avoir déjà une solution, si nous étions moins paternes. Bethmann-Holweg dit au Reichstag : « Nous aurons bientôt le droit de nous vanter qu'un peuple qui ne veut pas plier devant nous, doit disparaître. »

« Grande victoire navale dans le golfe de Riga ». On exulte.

J'ai sorti des choses des armoires; « il faut bien profiter de ce qu'on a ». Les petits bustes du roi Georges IV et de Beau Brummel reprennent leur place dans le salon dit rouge, quoiqu'il soit blanc; je sors la collection des petits ustensiles en porcelaine anglaise, cueillis dans ce pays-ci, les métalliques « lustre-ware », les bols aventurine et lapis-lazuli. Je m'aperçois que le portrait d'une dame, par sir Peter Lely, que la tête de chérubin, par Lawrence, et le pâle abbé aux lèvres de

fraise, par un artiste italien inconnu mais exquis, sont des chefs-d'œuvre. Ils m'ont bien coûté cent francs les quatre!

Les chars rentrent, pleins de fourrage ; les chevaux fumant s'arrêtent devant les granges et la buée qu'ils dégagent marque le début de l'automne aux soirées fraîches. Cette année, on ne chantera pas la farcée des moissonneurs. Les fruits pendent bas aux branches des pommiers; la pleine lune se lève, éclairera toute la nuit la ferme, comme s'il faisait jour.

Comme il ferait bon d'être! Pour un peu, on ne se rappellerait pas les anniversaires.

L'Angelus, par-dessus les murs de silex, de grès et de briques, vibre comme des feuilles d'argent frôlées, et tombe comme une neige sonore. On pourrait aller sous le cerisier, vers les chaises blanches qui attendent, autour du guéridon, des oisevetés de dames parmi les tritomas, les gerbes d'or des rubékias, les anémones et les lupins à l'écœurante odeur de miel.

Mais où sont les dames?

L'oiseau bleu des îles, depuis qu'il est en plein air selon ses habitudes primitives, happe les mouches qui pénètrent dans sa cage d'or et ne craint pas la lutte avec un bourdon, une guêpe, de gros insectes que son petit bec, réduit au silence, broie pour ensuite les absorber. L'oiseau bleu d'Amérique s'est, pendant l'hiver, nourri en Européen, et cet été lui redonne un plumage neuf, des miroitements de soie, avec l'usage

atavique de son bec et de ses entrailles. L'oiseau attendait son heure.

M°ie Brouchet-Rondel arrive de Dieppe avec sa fille. Elle s'écrie, en nous embrassant : — How bracing, how encouraging, how elating!... Nous croyons agir selon notre libre arbitre, mais il y a une force supérieure, que j'appelle Dieu, et cette force nous dirige sans que nous nous en apercevions. Maintenant, j'ai fait le sacrifice de mes trois fils ; si je vis dans l'angoisse, si je ne dois jamais voir la réalisation de ces formidables promesses de justice et de beauté, que m'importe? A notre âge on ne doit penser qu'à l'avenir des enfants. La justice va triompher. Les hommes politiques, avec leurs misérables ambitions, ne peuvent rien contre le Divin. Quand on parle aux gens du peuple, on s'aperçoit d'un revirement, les idées saines ont beaucoup de prise sur eux...

— Qu'est-ce que vous appelez les idées saines, chère amie?

Mme X., très surprise que je puisse hésiter, s'écrie :

— Mais, naturellement, celles de V Action française! Vous voyez devant vous une mère de cinq enfants, lourde d'expérience et dévorée d'inquiétude, une protestante qui attend le retour du Roi !

— Mais quel monarque, quel maître, madame? Un général victorieux, un dictateur?

— Le roi Edouard VII fut un grand souverain et il n'était pas un aigle. Sa jeunesse un peu folle avait fait place à une sage maturité. Le duc d'Oriéans ou le duc de Montpensier, pourquoi pas ?

Ainsi chacun attend et espère. Le docteur Hanias, dans son cabinet humide où la confiance n'a jamais failli, près d'un buste de la République ; M. le Doyen, dans son presbytère ; les quatorze membres de la famille Mathin, fugitifs de Lens, dans les deux pièces d'une maisonnette où ils venaient, il y a un an, camper. M. Mathin sait que ses fabriques sont incendiées, il fait la moisson comme ouvrier en Normandie.

Nos tableaux sont exposés à San Francisco ; l'Amérique draine les milliards de l'Europe qui l'obligera, bientôt peut-être, à prendre aussi les armes. La guerre sera comme une ceinture de feu autour du globe, où la France occupe un espace un peu plus grand que la Belgique, moins grand que la Pologne.

Nous attendons sous le cerisier avec des journaux, et Mme Brouchet-Rondel nous parle du Roi ! L'Allemagne fait offrir la paix à la Russie. Le comte Andrassy écrit dans un journal de Budapest que l'armée russe étant incapable de soutenir son effort, il ne sera pas question de paix séparée, mais bien d'une paix générale, conclue avec l'Entente désormais vaincue. De New- York, je reçois cet article :

« C'est avec un grand geste que Petrograd annonce que l'Allemagne a offert une paix séparée à la Russie et que celle-ci l'a refusée avec indignation. Est-ce exact ? Il y a tant de pompeuses et bruyantes protestations dans les comptes rendus russes, que nous nous demandons si certains groupes, à Petrograd, n'aimeraient pas être mis en posture de se laisser tenter. Quant à l'Allemagne, ce n'est pas un secret que certains conservateurs souhaitent la paix avec la

Russie, et même que certains libéraux estiment qu'un pareil traité serait le meilleur moyen pour l'Allemagne de sortir de l'encerclement de fer des ennemis de sa puissance.

« 11 y a des hommes, de chaque côté des lignes, qui applaudiraient à une entente, et même à une alliance offensive, complète.

« La signification de ces nouvelles n'est pas aussi importante, par le fait et pour le présent, que par ce que l'avenir pourrait produire. Si ce n'est à cause de certains événements historiques, fortuits, la Russie pourrait se dresser aujourd'hui, à côté de l'Allemagne, contre les alliés actuels de l'Allemagne, et il n'y a aucun lien véritable de culture entre la France et la Russie, ni entre la Russie et l'Angleterre. Les classes dirigeantes russes sont plus en sympathie avec la Prusse qu'avec la Grande-Bretagne et la France. Des considérations dynastiques favoriseraient un arrangement avec l'Allemagne.

« En vérité, la route vers Constantinople passe par Berlin et Vienne ; et il y a d'autres débouchés que les Dardanelles; la Russie d'aujourd'hui, surtout si son armée était prise dans une trappe, devrait être modeste dans ses ambitions. En tout cas, il n'est pas impossible que la Russie, et le Japon aussi, changent et passent du côté de leurs alliés actuels, à celui des empires confédérés teutoniques. Ce serait un changement qui bouleverserait le monde, un véritable coup de théâtre, mais non sans précédents. Ce fut par un brusque changement de front de la Russie, qu'en 1762 fut sauvé Frédéric le Grand. II ne faudrait pour

créer une telle coalition des Puissances de l'Orient et du Centre de l'Europe, qu'un travail entrepris sur l'opinion publique de plusieurs pays. Ensuite, une conférence tranquille, à Copenhague ou Stockolm, entre des gentlemen, un Russe, un Japonais, un Allemand, pourrait s'achever en une entente pareille à celle qui, au dix-huitième siècle, entreprit le partage de la Pologne.

« La comparaison avec la Pologne illustre peut être le cas que nous envisageons. Sous Frédéric le Grand, la Prusse, l'Autriche, la Hongrie, quoique chargées de ressentiments mutuels, furent capables de s'entendre sur une politique de spoliation, dans laquelle chacun trouverait son bénéfice.

« Nous oublions trop qu'au vingtième siècle aussi, des nations peuvent être unies par l'espoir du butin (plunder). Et la Pologne n'a jamais représenté le prix magnifique qu'une Grande-Bretagne démembrée, l'empire britannique, offrirait à l'Allemagne, l'Autriche, la Russie et le Japon.

« A la Russie : la Perse et le droit de conquérir les Indes. Au Japon : Hong-Kong, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et tout ce qui vaut la peine d'être acquis dans les Océans Indien et Pacifique.

« Pour l'Allemagne et l'Autriche, il resterait la Serbie, peut-être Salonique, peut-être Constantinople, l'Asie Mineure et l'Egypte. Prendre Suez, disent les Allemands, ce serait casser le cou à l'Angleterre.

« Avec la Russie à côté d'eux, après une victoire sur la France (par les armes ou par la diplomatie), avec une base navale à Calais, de l'argent, des

içS CAHIERS D'UN ARTISTE

hommes et du temps, pour dépasser la force navale des Anglais et construire une flotte gigantesque, les Germains auraient la sensation d'avoir battu la Grande- Bretagne. Une union économique qui s'étendrait d'Anvers à Vladivostock et d'Arkangel à la Méditerranée, serait complètement indépendante du reste du monde. Ce serait une alliance des nations plus formidable qu'aucune qui ait existé depuis mille ans... »

« Ceci », sans doute — dit l'Américain — « serait un très mauvais rêve, mais pas plus que le progrès vertigineux du Japon moderne, ou que cette curieuse mésalliance de la Russie et de la France, sans laquelle l'Allemagne aurait si facilement été victorieuse ». Ce rêve hante beaucoup de réactionnaires en Allemagne.

« Aujourd'hui une alliance de l'Allemagne et de la Russie serait comme une alliance du cavalier et de son cheval. Si la Russie, en faisant sa retraite, démantèle Varsovie et ravage tout le pays devant l'envahisseur, cela prouve qu'elle n'est pas d'humeur à se mettre à côté du vainqueur. »

La lecture des articles de la New Republic, aujourd'hui, et notre humeur ! Voilà la littérature dont nous nous repaissons avant d'aller attendre, au bout du bois, le coucher du soleil sur la plaine toute blonde d'une moisson royale.

27 août.

C'était hier « le jour » de ces dames d'Aultreville ; je ne serais pas allé si loin, n'eussé-je tant souhaité d'avoir des nouvelles de la région : il faut qu'une

fois au moins je pénètre dans ce château dont je n'ai vu que le parc. Quel parc! Qui le planta? Des gens de goût, car il n'est pas en Normandie collection plus complète d'arbres de toutes essences, de toutes provenances, disposés avec plus d'art. Le château fut construit sous Henri IV dans ce style intermédiaire, mi-flamand, mi-français, dont la Normandie conserve quelques échantillons, tels que la chapelle du collège d'Eu. Huit tourelles en poivrière sont accrochées deux par deux, comme des cages, sur la façade aux guirlandes de fruits et de rubans, aux têtes d'anges bouffis. Très en contre-bas, la demeure semble surgir de douves remplies par le marquis d'Aultreville, qui voulut, en 1688, copier Versailles et dessina des parterres à la Le Nôtre. La grille armoriée étant close pendant la guerre, je franchis la barrière en bois vermoulu d'un saut-de-loup, et traversant par les communs, les grandioses orangeries, les potagers, je fis le tour de la maison. Du côté des communs, sur un petit perron, une porte étroite était ouverte, une petite fille de service, en tablier bleu, me vit et se sauva, j'attendis, j'appelai, un jeune domestique, enfant de chœur à l'église, me salua et m'introduisit.

Combien j'aime ces dalles noires et blanches, ces lambris peints qui imitent un bois plus précieux que celui dont ils sont faits, comme j'aime ces hautes fenêtres sans rideaux des antichambres provinciales! « la salle » est de même. On doit s'y asseoir quarante personnes à l'aise. Quelques plats de faïence de Rouen, des portraits des dix-septième et dix-huitième siècles, un restant de mobilier seigneurial, s'accordent au

mieux avec la jardinière en fil de laiton, la suspension de 1867, ^t mains objets qui, ailleurs, seraient quelconques, mais ont, ici, du charme. On dut servir un gibier succulent sur cette table bien cirée où, jadis, trônaient des réchauds dont l'argent, mat aujourd'hui, se devine dans la pénombre d'une bibliothèque en acajou Louis-Philippe : les Aultreville en ont fait un dressoir.

Le salon donne dans « la salle ». Madame d' Aultreville, née Aultreville, se lève lourdement d'un fauteuil en velours verdâtre à bandes de tapisserie, et vient audevant de moi. Sans chapeau, elle paraît prête à sortir, tant ce qu'elle a sur la tête est énorme, étoffé, habillé, majestueux. Ce sont pourtant des cheveux, ils ont la couleur du mais. Un coiffeur de la ville exécute cet ouvrage, une fois la semaine, même en temps de guerre. Certaines personnes des environs ont surpris Madame d'Aultreville sans ce diadème-casque-bonnet, au retour de Bretagne, vers la Noël de 19 14, quand le coiffeur était encore mobilisé. Les derniers luxes de la douairière sont un parfum de bergamote, secret des religieuses de Paray-le-Monial, et aussi... l'art savant du postiche; enfin, elle protège son épiderme que la moindre bise gerce et fait saigner, par des gants et un mince tulle- voilette, qu'elle porte, même à l'intérieur, de la Toussaint à Pâques. En ce mois d'août, j'ai vu son visage à découvert. Elle a un teint de vieille Anglaise blonde.

La famille d'Aultreville, qui n'a jamais pris le chemin de fer, dut partir comme tout le monde — oui ! elle partit d'Aultreville-en-Caux, le 3 septembre 1914,

fuyant devant « les Prussiens », dont la vicomtesse avait subi la société en 70-71. Une fois suffit.

Avec la vicomtesse, reste sa sœur Valentine, la chanoinesse, dite Zouzou. Comment l'emmènerait-on! Les médecins attribuent aux terreurs de la première occupation prussienne, le déplorable système nerveux et la paralysie de Zouzou. Les deux sœurs ont chacune la carrure de la Palatine; elles rempliraient à elles seules la calèche de l'émigré, dont les cols de cygne, les huit ressorts, les lanternes attendent depuis le règne de Charles X, dans une grange dite notre musée. Harnais, bufifletteries, bois de cerfs, baudriers et couleaux de piqueux, souvenirs de vénerie — m'a dit M. le Doyen, dont l'oncle fut régisseur du domaine — furent étiquetés jadis par le seul héritier mâle des Aultreville, Brandelys. Il mourut pendant son volontariat, sous la présidence d'un des successeurs de M. le maréchal de Mac-Mahon.

Donc la vicomtesse emmena Valentine, « Madame la Chanoinesse », dans une automobile de minotier. Partir du château, et partir dans un fourgon prêté par les gens du moulin ! Avec sa fille, xMademoisell.e Claudie, et suivi de la fermière, des jeunes garçons, chacun ayant une boule de pain, des sacs d'avoine, le vicomte fit en charrette, à petites journées, le chemin de la Seine-Inférieure à la Bretagne.

On avait emporté pour l'exil un mouton et un porc. Au passage devant l'église du bourg d'Aultreville-en- Caux, quelqu'un a photographié la caravane du 3 septembre 1914, ce que Madame d'Aultreville me raconta très fidèlement. Elle n'a pas encore recouvré sa norme,

mais elle rit un peu de ses alarmes injustifiables. Elle est partie à cause de Zouzou dont elle a la charge.

Mademoiselle Claudie ne m'a pas fait l'honneur de descendre au salon. Elle travaillait : ces dames ont fort à faire dans le domaine, aux fermes, dans les champs. M. d'Aultreville subit une crise de rhumatismes; il se ressent encore du froid qu'il a pris l'an dernier chez ses cousins de l'Armorique. Il est d'un très grand âge; la guerre l'affecte beaucoup, quoiqu'il n'y ait pas de fils ni, hélas! de petits-enfants. Généreuse de sa parole volubile, la douairière se prévaut d'une visite pour dépenser à son jour de réception les réserves des six autres jours de la semaine. Je sais donc combien de ses cousins, de ses neveux à la mode de Bretagne furent blessés, tués, faits prisonniers, j'oublie ses alliances, les noms illustres ou obscurs de sa myriade de cousins, lesquels elle ne connaît pas personnellement : il faudrait pour aller chez eux, dormir en wagon, de Valenciennes à Valence en passant par Paris, la capitale où Brandelys trouva la mort accidentellement, non pas à la guerre, mais sous l'uniforme de dragon.

— Nous portons un deuil éternel, dit Madame d'Aultreville en touchant de l'index son front pensif.

Nous avons vendu l'hôtel où je naquis. Il n'y a plus de société à Dieppe. Nous n'y allons qu'aux anniversaires. Depuis Madame la duchesse de Berri, les bains y sont mal fréquentés. Autour de nous, les châteaux sont presque tous à des étrangers ou à des parvenus. Nous ne voyons que nos amis, vous savez lesquels : il y a peu de distraction pour une demoi-

selle de qualité. Aussi bien, ma fille a ses œuvres, son ouvroir, sa harpe, et puis elle peint au pastel. Ah ! monsieur, si elle m'entendait ! Combien de fois n'ai-je pas projeté de recourir à vos conseils en catimini ! Mademoiselle Claudie a un « faire » très original, un coloris très chaud... Seulement, c'est le dessin! Ah! le dessin, monsieur! Elle ne peint pas de fleurs, ce qui serait si joli ! Non, ma fille fait le portrait...

Madame d'Aultreville allait m'indiquer un ovale, sur un chevalet que drape une jupe de Cauchoise; elle n'acheva pas son geste :

— Ah! Cela entre nous, n'est-ce pas? Claudie est modeste, monsieur. Elle a cette vertu parmi quelques autres. Son désespoir, comme celui de ma sœur la chanoinesse, c'est de ne pas soigner nos chers soldats. En somme, je n'aurais pas prisé cela, ni pour Claudie, ni pour Zouzou, même fût-elle jeune et mieux portante, la pauvre martyre ! C'est bon pour les mères, les femmes mariées. A Lannion, il y a des jeunes Parisiennes et même des bourgeoises de la localité, qui assistent, on me l'a juré, à la visite du médecin. Je crois qu'elles lavent les malades ! Cela devrait être l'affaire des infirmières de profession ! Une de mes cousines éloignées, en préparant des tisanes, a cassé une soucoupe : un morceau de porcelaine a traversé son gant de caoutchouc; elle faillit avoir le tétanos... Mais, monsieur, c'aurait été la mort pour sa pauvre mère ! Nous autres civils, comme vous voyez, avons aussi nos risques de guerre. Notre famille est très éprouvée...

Comme les autres visiteurs ne venaient toujours pas et que, sur un plateau, le domestique avait servi du malaga, des petit-beurre L. U, du cidre doux et des confitures de mirabelles, je demeurai, et fis parler la douairière. J'appris ce qu'étaient devenus les Gonney, les Sainte-Lucile, les Amon-Billoire, les Sommevielle, les Azambre et ces Messieurs de Gommecombe. Quant aux cultivateurs, aux fermiers, aux commerçants, la douairière inscrit sur son livre de guerre tout ce qui leur advient, les prénoms de leurs enfants, leurs malheurs, leurs croix de guerre, leurs citations. Pour la vicomtesse, ils font tous partie du domaine.

Je note : les Gonney sont à Gonney, depuis la mobilisation. Le comte, étant maire de Gonney, la comtesse a fermé son château de Montautertre, dans l'Allier, sa terre à elle, où son mari chassait à courre jusqu'en mai; elle a donc subi la guerre dans le tournebride de Balthazar, où elle est encore, où elle passera l'hiver 191 3-16. Sa fille Diane les a rejoints, dès que son fils fut en captivité dans le nord de l'Allemagne. On en a de bonnes nouvelles. Le Kaiser, lisant sur une liste de prisonniers le nom du petit-fils d'un ancien diplomate à Berlin — persona gratissima, — alla voir l'enfant*, donna des ordres pour qu'il fût bien traité. Madame de Gonney idolâtre sa fille, adore Balthazar; elle est bonne, elle a le plus heureux caractère : elle ne s'est pas aigrie un instant, se « raccommode » avec « la Normandie qui n'est pas humide », où il fait moins froid que dans l'Allier. Son illustre chef est trop vieux pour être mobilisable; la cuisine est simple, mais parfaite. Entre la lecture des mémoires

du Grand Siècle, les journaux, la charité, la correspondance. Madame de Gonney trouve le temps de raccoler des amies; elle marche parfois vingt-cinq kilomètres, n'ayant plus de voitures, pour voir ce qu'on appelle ici des voisines, et Balthazar garde un cheval qu'il monte, gaillard comme un sous-lieutenant.

Les Sainte-Lucile?... Ah! ceux-là, c'est une aventure! A Paris, ils n'étaient jamais ensemble; on avait parlé de séparation ! Ce vieux ménage n'eut une adresse commune que sur le livre d'or des salons et le Tout-Paris. Madame a fait la découverte de son époux, qui trouve Eglée une personne confortable. Madame d'Aultreville dit qu'Eglée n'est plus assez fraîche pour que des manières de lune de miel n'apprêtent à sourire. Ceux-là n'ont personne de chez eux sur le front.

On critique ces Messieurs de Gommecombe. Le marquis, maire de Gourcy, passe encore ! Cinquantedeux ans. Il se prive du Jockey-Club ; il administre sa commune pour la première fois de sa vie; ça ne regarde personne s'il ne supporte pas la solitude; et, entre nous, il y a des dames à Gourcy ! II aurait mieux agi en reprenant du service aux chasseurs, mais il a une mauvaise jambe. Quant à son frère François, c'est un scandale! A cinquante ans juste, on s'étonne qu'il ne soit pas à bord de quelque navire, puisqu'il est un marin. On l'excuserait s'il ne répandait pas dans la région un pessimisme dont l'écho vi^nt jusqu'à nous. Il a vu trop de pays, François; il a des habitudes de colonies, devient l'esclave de ses aises. Candidat gouvernemental du temps de M. Combes, il n'a d'ailleurs

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pas été réélu dans le Gers. Je devine ce qu'on peut avoir dit sur lui, près d'Yvetot! Madame d'Aultreville ne déplore qu'une chose : qu'un tel nom ne figure pas mieux à la guerre.

La nouvelle à sensation, c'est que Berthe de Sommevielle soit intime avec les Azambre; mon hôtesse ne pouvait pas y croire; pourtant, on parle d'un mariage d'Alice avec le fils de ces gens. Le succès des Azambre est dû à ces chasses à courre, où l'on commence d'être comme dans un casino. Jusqu'ici, les millionnaires Azambre, de Paris, n'étaient reçus par personne, excepté par les filateurs de Genneville, les briquetiers de Sauchez, et ces constructeurs d'automobiles qui amènent l'électricité sur la côte, Suisses naturalisés ou Norvégiens, enfin des gens chez qui l'on joue au trente-et-quarante et dont les filles montent à califourchon des poneys sans crinière. Les mœurs nouvelles des nouvelles couches.

Les Amon-Billoire sont invisibles; on dit qu'ils s'occupent de magie, dans leur manoir; depuis que leur fille unique, Madame de Lamorse, est veuve, elle est infirmière en Belgique. Madame Amon-Billoire évoque son gendre, s'hypnotise sur une boule de cristal. Madame d'Aultreville rit, incrédule.

Je retournerai au jour de Madame d'Aultreville. Je désire connaître mieux Mademoiselle Claudie, la portraitiste. Il faut que je sache toutes les circonstances de l'intimité de Madame de Sommevielle avec cette Madame Azambre. Ceci équivaut à un nouveau 89, c'est une révolution !

28 août.

Au réveil, ce matin, une lumière d'or inonde ma chambre ; par la fenêtre ouverte toute la nuit, l'odeur de la ferme entre, acre et fraîche. Les oiseaux sont en liesse. Des chars rentrent déjà du blé à la grange; quelqu'un chante. Le vacher est en permission, je l'entends qui raconte à quelques gens du bourg, le midi de la France où il fut soigné. — Sans la guerre — dit-il — on n'aurait pas vu tout ça; oh! j'ai eu de la chance! On l'entoure, on lui réserve un succès. Octave est venu ensuite chez moi. Il parle moins paysan, il est dégourdi, il a bonne mine, il est heureux de son opération, au moment où il allait quitter Marseille pour les Dardanelles : — Sans la guerre — recommence-t-il pour moi — pas de voyages! Je connais Paris, Lyon, Marseille; on m'a fait un râtelier (et il me montre ses dents) et puis je n'ai plus la hernie si gênante pour le travail. Ce n'est pas malheureux!

Octave va se fiancer à Mélie, la sœur de Noré.

11 me semble que nous arrivons à Offranville, comme naguère au début de juin. Pourquoi se défendre contre les impressions coutumières de cette campagne dont la richesse est si riante?

Hier soir, je n'ai pas eu le temps d'écrire tout ce ce que Madame d'Aultreville m'a dit. Dans le salon, je reprends mon fauteuil; la lune, assez basse, étend

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jusqu'à moi son rayon bleu, les abat-jour rouges atténuent les lampes électriques. Madeleine propose une lecture à haute voix, elle a choisi un volume de Chateaubriand; nous tombons sur les quelques lignes où Chateaubriand s'exprime sur l'honneur hautain du gentilhomme. J'aurais voulu mettre cette page dans mes Cahiers, en regard d'un paragraphe de Joseph Conrad (dans Lord Jim), sur l'humble conception de l'honneur chez le marin, l'homme du peuple, pareil au seigneur en face de la mort, et qui l'accepte aussi noblement, mais sans autre orgueil que celui d'être un homme. Lord Jim, cette étude puissante de l'héroïsme, ce chef-d'œuvre, est le seul livre que j'aie pu relire d'un bout à l'autre. Rien ne me rappelle comme les « narratives » des loups de mer de Conrad, les lettres et les récits de notre Honoré Hébert, enfant d'Offran ville, le plus doux des êtres, le plus froidement courageux des héros inconnus, point un gentilhomme, mais un gentleman.

— Nos populations — disait Madame d'AultrevilIe — sont encore comme du temps de nos pères. Elles donnent à la France ses meilleurs défenseurs. Leur récompense, c'est que la Normandie ne souffre pas. Nos terres tomberont peut-être entre les mains des fermiers qui seront riches comme Crésus après la guerre ! Votre attention a dû s'arrêter, monsieur, sur le bel état de nos régions. La récolte s'annonce comme une des meilleures. Mon mari est le seul à n'être pas content tout à fait; il a eu des déboires avec les ouvriers, mais il avoue que l'année est bonne...

Pour que M. d'AultrevilIe avoue cela, il faut, me

dit-on, qu'elle soit des meilleures, en effet. Et M. d'Aultreville a une crise de goutte !

Notre permis n'est valable que jusqu'au 15 septembre; nous n'étions venus ici que pour un mois, ;ai déjà plusieurs fois voulu repartir. Aujourd'hui nous commençons à compter les jours. Et déjà partir? ?vladeleine est heureuse à son hôpital de Dieppe. Je crois que je jouis de la campagne. Nous ferons renouveler notre permis à Rouen.

Nous déjeunons à une heure. Madeleine rentre de son hôpital, rapporte, avec une odeur d'iodoforme, les journaux de Paris et de Londres. C'est comme au début de la guerre, mais la conversation est moins fiévreuse, quoiqu'on évite les questions sociales, la politique, la conduite des uns et des autres. On admire la qualité des légumes, cueillis pour chaque repas; on ne se nourrira que de légumes et de laitage. La viande de chez Madame Osmond est retenue par les Canadiens. Les Anglais achètent un bœuf entier, chaque jour. Laissons la viande aux Anglais. Le chat qui a la tête de travers vient se frotter contre nous et miaule ; la cour de la ferme est écrasée sous le soleil ; les mouches, les abeilles bourdonnent. Les murs de plâtre dans la boiserie vert olive à filets blancs, ont, pour l'œil, la fraîcheur de l'eau. Je recommence à voir ce qui plut tant dans cette salle à manger que j'ai faite dans

l'ancienne cuisine. Cette pièce est encore un « sujet brûlant », la cause de maintes plaisanteries. Cécile l'appelle « la salle des gardes », ou V Hostellerie . On a dit qu'elle était prétentieuse et beaucoup trop artiste. On m'a encore raillé, parce que Madame de Gonney demande à Madeleine quand on pourra venir goûter dans cette « ravissante salle »...

— Tu me permettras de préférer celle de Madame d'Aultre ville, dit Cécile.

Je m'excuse ! Mon « pedigree » ne remonte pas à saint Louis ; j'ai fait cette grande chambre pour y peindre.

— Tu as ton atelier ! Moi, j'aimais mieux l'ancienne salle à manger, son poêle et ses boiseries, dans le style de la maison...

— Mais puisque nous le transformions en salon !

— Ça ne fait rien! Je sais comment j'aurais arrangé la nouvelle, insiste Cécile ironique.

Je demande : — Eh bien ! Comment?

— Mon cher ami, tu n'aurais pas été en Italie et en Angleterre, que tu n'aurais jamais crépi des murs à la chaux; tu n'aurais pas pendu la tapisserie sans baguettes ; je n'aime pas tes chaises laquées rouge, tes rideaux de Chintz qui ne descendent pas jusqu'à terre. J'aurais laissé à la grande cheminée normande sa simplicité; j'aurais mis la table au centre. Pourquoi cette madone florentine? Ce portrait d'un « Abbot » anglais? Ces bibelots de chez Parkenthorpe ? Je n'aime pas ce bric-à-brac. Tu sais, moi, je suis pour le vieux genre français, les choses qui ne bougent pas !...

Sous le regard de Cécile, je suis perclus de honte.

Serais-je donc sans patrie ? Madeleine plaide ma cause : — C'est gai, cette vaste pièce, qui est un peu un salon, devant la cheminée; quand il fait froid en automne, on dîne sur le guéridon, près du feu; Cécile, tu es sévère...

Je suis à la vérité un peu de l'avis de Cécile; quoique je me défende aussi, je me le dis à moimême : — Pourquoi ai-je « whislérianisé » cette maison de hobereau?

En parlant de la façon dont elles auraient restauré cette vieille demeure, ces dames se sont échauffées, j'ai été un peu loin. On m'a dit : — Tu n'aimes pas la France traditionnelle! On a reparlé des gens du village, des coutumes locales, de « ce cher pays ». Chacun quittant la table un peu pincé.

Seul à mon bureau, je me retrouve et songe : — Je suis sans doute un mauvais esprit ! Combien d'illogisme dans mon " cas ! J'ai choisi cette vieille maison dans le pays de ma famille. Je ne l'ai pas héritée, mais tout m'y attire. Oui, Cécile, comme toi, j'aime les vieilles maisons; n'en ayant plus à moi, j'ai pris celle-ci où je voulus rétablir les berceaux de buis, les charmilles, les ifs taillés. J'ai cherché au grenier des vieilles tuiles; il m'est agréable que la date de 1688 soit inscrite dans la brique du pignon ouest, oui, c'est vrai ! Quelque chose de bien profond en moi fait que je me sens ici, plus que nulle part ailleurs, chez moi, oui chez moi ! Pendant des années, je me suis plu dans le délabrement de cette gentilhommière, et je mets aujourd'hui des estampes japonaises et de la chinoiserie sur les murs.,.. J'ai des sièges anciens,

mais je ne m'y assieds pas. Après tout, est-ce un crime?

On regarde les sièges anciens, pour l'heureuse courbure de leur bois, mais on s'y repose mal. Tout de même, je crois que Cécile confond ! S'il y a encore en France des salles à manger comme celle de Madame d'Aultreville, le faubourg Saint-Antoine fait le meuble d'époque et vous pourrez, avec de l'argent, choisir le siècle qui vous plaît, vous n'aurez jamais une salle à manger comme celle de la douairière.

Cécile, quand on est bien vivant, il ne faut pas être amoureux d'une morte! Le difficile, c'est d'adapter à ses besoins les vieilles murailles françaises et d'y laisser, après soi, sa trace. Combien de déjeuners et de dîners en perspective, chère Cécile, pour reprendre ce sujet de conversation qui touche aux « idées générales »!

Ce matin, Berthe de Sommevielle était dans le petit chemin de la source. Quand elle m'a vu, elle s'est dépêchée de blottir dans son corsage une lettre qu'elle lisait. Plusieurs fois, depuis que je suis ici, j'ai rencontré Berthe à la poste; elle y va souvent, ou à la gare, avec des paquets; toujours seule, et si je m'informe de ses filles, elle me répond qu'elles sont à la ville. Berthe, autrefois, ne faisait jamais un pas en dehors de son parc. Maintenant elle est souvent dehors, à pied ou à bicyclette. Elle dépose parfois sa

machine chez le boucher du village, elle disparaît dans les sentes du côté de la Place Verte, elle marche dans les champs. Et quand Berthe est-elle chez elle, qui jadis sortait si peu? Trois fois, j'ai essayé de lui faire visite, à toute heure du jour; Berthe n'est jamais là... La maison à moitié close paraît endormie : c'est peutêtre que Berthe n'a plus de domestiques? Pourtant, elle a quatre femmes à son service, et le vieux Michel qui ne s'occupe que de l'appartement, puisque le cheval est réquisitionné. Tout paraît aller à la dérive, chez Berthe. La demoiselle de la poste me dit que Madame de Sommevielle paraît toujours inquiète de son mari et de son fils. Or Sommevielle est dans un état-major, assez loin du feu ; son fils n'est pas au front, depuis trois mois, et ne quittera pas son dépôt avant quelques semaines.

Ne pouvant m'éviter, Berthe de Sommevielle est venue à moi et nous avons fait une promenade dans le vallon, au bord de la rivière, à l'ombre des saules. Cette femme si énergique s'est amollie ; elle avoue que la guerre la rend malade. J'observai, et elle eut un sursaut en m'écoutant, que les épouses d'officiers sont en général les plus patientes ; alors elle m'a dit :

— Tant que les miens étaient en péril, j'ai cru que ma nervosité avait une cause précise; aujourd'hui, ceux que je puis appeler les mietis sont à l'abri, et je ne suis pas plus calme. Je songe qu'à chaque minute la jeunesse tombe, si près de nous! Ces souffrances n'ont pas de nom... les fils de mes amies, dans tous les environs, sont décimés, je ne pense qu'à ces malheureux enfants... les camarades d'Hubert...

Et citant plusieurs noms de famille, j'en prononce un auquel, malgré soi, Berthe de Sommevielle se redresse.

— Vous connaissez les Azambre? — me demande t-elle — et elle ajoute que, jusqu'à la guerre, elle les fréquentait peu. Aujourd'hui, réunies par les inquiétudes communes et le travail de l'hiver dans les hôpitaux de Dieppe (où Berthe ne va plus d'ailleurs, n'ayant pas de moyen de locomotion), ces dames se sont vues souvent. Frédéric Azambre vint en permission de convalescence au mois de juin. Berthe semble faire une place dans son admiration à ce garçon « si simple, si courageux, si beau », qui, dragon, est dans la tranchée, lui, le cavalier intrépide, l'élégant fidèle des chasses à courre.

— Mes filles ont beaucoup de goût pour lui ; même Alice en a trop ; avez-vous eu vent de nos projets...? — me dit-elle — on verra après la guerre. Elles ne savent qu'inventer, mes filles, pour adoucir les rigueurs de son régime et envoient à M. Frédéric mille friandises... Je crois que nous faisons trop de cache-nez et de passe-montagnes, toute la compagnie de Frédéric en fut pourvue, ils les jettent... Pauvre enfant! Enfin nous l'avons revu ici...

J'ai reconduit Madame de Sommevielle jusqu'au bas de la prairie au travers de laquelle un raccourci mène, par les herbages, à la ferme principale de Grosmesnil. Elle ne m'a pas pressé d'aller plus loin; elle ne m'a pas dit d'aller la voir, elle a oublié de s'enquérir de Madeleine. Berthe est une autre personne, plus belle que jadis, grisonnante et, tout de même.

elle paraît dix ans de moins qu'en 191 4. Que se passe-t-il à Grosmesnil ? Un drame ? C'est impossible ! En remontant chez moi, je me rappelle tous les propos de Berthe et je note ceci : elle n'a pas fait allusion à M. de Sommevielle ; elle se trompe dans les renseignements qu'elle me donne sur la blessure de son fils ; elle s'est complue à parler de Frédéric Azambre, qui n'est, pour nous, qu'un voisin de campagne, de ceux qu'on salue poliment sans s'arrêter. Berthe, c'est clair, ne veut pas de visiteurs chez elle. Berthe recherche la solitude, lit des lettres dans les sentiers ombreux. Elle a eu quarante-cinq ans quand j'en ai eu cinquante, et je ne sache pas que la même distance ne nous sépare plus.

30 août,

M. le Curé de X. n'est pas sot, mais sa candeur puérile lui fait dire parfois des choses énormes, cher saint du Paradis ! Pourquoi Berthe, si elle a des secrets, pourquoi choisir l'abbé Chanterelle comme directeur? Chanterelle est venu quêter chez nous pour son œuvre des prisonniers normands. Madeleine l'a retenu à déjeuner ; il a pris avec lenteur son café, Madeleine est sortie ; l'abbé, comme les campagnards, ne sait comment partir quand il est chez vous ; il s'est endormi ; l'heure du thé approcha ; enfin, je l'ai ramené à X., parce que j'ai vu le moment où il faudrait lui offrir un lit pour la nuit. J'avais beau dire que je ne peins plus, il voulut visiter l'atelier ; après

2i6 CAHIERS D'UN ARTISTE

un tour au jardin, dans le petit bois, aux ruines de la grange, nous revenions toujours aux plates-bandes dont il ne se rappelle jamais les fleurs, puis à l'atelier. Il en ouvrit la porte.

— Je suis sûr — me dit-il — qu'il y a bien, làdedans, de ces beaux portraits qu'on a plaisir à admirer. N'avez-vous jamais fait quelques croquis de notre bonne châtelaine de Grosmesnil ? Quelque miniature au moins (je crois que vous appelez ainsi ces menues effigies)? La chère dame ! La guerre accentue ses propensions (déjà si remarquables) à la charité. Oh ! je me trouve être le confident de la chère dame, car elle n'aime pas à faire parade de ses bonnes actions... C'est une personne modeste que des amis inattentifs méjugent, parce que sa réserve exquise la porte à taire ses bienfaits ; elle se cache comme la violette ! Même avec M. le Commandant, ou avec ses enfants ! Elle tient à donner le ton, gardant en toute circonstance cette modestie des saintes mères de famille, qui craignent de faire dégénérer la liberté en licence. Avec moi, monsieur, ah ! il en va tout autrement ! Elle sait que le Bon Dieu seul nous écoute. Si je ne devais pas être indiscret, je vous citerais des exemples de ces riens, de ces bagatelles, diriez-vous, auxquelles je juge : toi, tu es marquée!... Ce que Madame de Sommevielle n'inventerait pas pour ses enfants, pour son mari, je le lui ai vu faire pour des inconnus d'hier... Tenez! Vous savez que Monsieur et Madame Azambre ne fréquentaient pas l'ancien monde des châteaux ? Bien que les chasses à courre, la fortune de M. Azambre, malgré ses opinions républicaines,

eussent, si j'ose m'exprimer ainsi, mis de l'hijile dans les rouages... Enfin! vous m'entendez, cher monsieur. Mais, cependant, il y avait la barrière de la naissance. Eh ! bien, depuis la guerre, Madame de Sommevielle ne fait plus de différence. Vous êtes au courant, n'est-ce pas? Mademoiselle Alice? Pendant son congé, M. Frédéric était comme chez lui, à Grosmesnil ; Madame de Sommevielle le traitait avec plus d'indulgence que son propre fils, je l'ai même vue qui l'embrassait, maternellement, et si l'on fait devant elle le panégyrique du jeune Monsieur de Sommevielle, Hubert, ou du papa, madame n'a pas l'air d'être contente. Je puis bien dire cela, car ce n'est pas un secret du confessionnal : cette excellente dame, alarmée de scrupules dont vous reconnaîtrez l'infinie délicatesse, prit conseil de moi : — Monsieur le Curé, me dit-elle parfois, ai-je le droit d'avoir des pensées tendres pour un enfant qui n'est pas le mien?... »

— Madame la Baronne! fais-je, le Bon Dieu se réjouira bien plus encore d'un élan si sincèrement altruiste, que de l'affection naturelle, mais non sans égoïsme, de la mère pour sa progéniture et de l'épouse pour son mari. Enfin, s'il devenait un jour votre gendre !

— Monsieur le Curé, ne parlons pas encore de cela, dit-elle...

Je ne crois pas que l'abbé Chanterelle soit né dans la campagne — il parle de sa jeunesse à Rouen — mais une longue existence, au milieu d'êtres primitifs, dans un état de pureté parfaite, supprime chez lui toute curiosité. Il est une région du cœur humain qu'il ignorera jusqu'à la mort. Un jour, à propos d'un

2i8 CAHIERS D'UN ARTISTE

volume de Racine, dont il admirait là reliure, il s'écria : — Cet auteur a écrit des cantiques assez fades. Mais j'ai joué jadis le rôle d'Eliacin. Esther et Athalie sont de belles pièces ; quant aux autres tragédies, je me souviens de Tefifet déplaisant qu'elles m'avaient produit ! L'un de mes collègues en citait quelques vers qui m'ont paru alambiqués et trop profanes pour que je me donnasse la peine de les comprendre. Les poètes sont dangereux, quand l'Esprit Saint ne les inspire pas. Il n'y a que le Ciel et la nature qui méritent d'être chantés par les poètes...

Chanterelle ne lit plus que son bréviaire et les Evangiles. Les journaux lui font peur. Les numéros de la Croix, que sa sœur lui envoie de Caen, sa servante les déplie et signale à M. le Curé les mandements de Monseigneur, ou les lettres de jeunes gens catholiques. M. le Curé sait, une fois pour toutes, que la Foi triomphe en France, cette fille aînée de l'Eglise, et ceci vaut mieux que des batailles rangées, même que des victoires de la Marne.

— M. Frédéric revient à de meilleurs sentiments, m'assure l'abbé. J'ai eu l'honneur d'une visite de ce « poilu » — ce vocable a quelque chose de bestial qui contrarie le goût... Enfin ! de ce « poilu » sans beaucoup de poils. Madame la Baronne m'avait laissé entendre qu'elle aurait pour agréable que j'accordasse au jeune Azambre une réception paternelle, et lui donnasse quelques conseils. Elle comptait aussi sur moi pour que je le rassurasse, dans le cas où il se plaindrait de n'être pas admis à faire sa cour à Mademoiselle Alice. — On comprend! Car tant que la guerre ne sera

pas finie... il y aura des dangers! Une mère redoute d'engager sa fille à un combattant. La Baronne aurait voulu faire prendre M. Frédéric Azambre dans les bureaux à l'arrière... Frédéric ne s'y est pas prêté... J'ai fait plus ample connaissance avec ce jeune cavalier. Beau garçon, mais un peu brusque... la brusquerie du troupier! Il ne raconte pas grand'chose, Madame de Sommevielle se plaint de sa retenue; dame! il n'a pas ce parler facile, cette éloquence attique de M. le Baron.

— Avez-vous vu ensemble la Baronne et Frédéric Azambre? demandais-je au curé.

— Ah ! non, m'a-t-il répondu ; mais d'après ce que je recueille, M. Frédéric n'est pas toujours ce qu'il devrait être avec la bonne dame; la Baronne n'en a que plus de mérite. Elle ne se lasse pas de lui prodiguer ses bontés, et M. Frédéric ne répond pas souvent aux lettres. Si c'était Mademoiselle Alice qui lui écrivît... Celle-ci n'a pas la permission; j'en fais la remarque à Madame de Sommevielle : En temps de guerre, avec le Ciel, il y a des accommodements. Le Bon Dieu a des indulgences pour les futures compagnes de nos jeunes héros, sur qui 11 veille. 11 est moins sévère que ne le sont les mères diligentes, comme vous. Madame la Baronne...

Le curé riait, enchanté de cette audacieuse plaisanterie.

3 septembre.

Je n'ai pas pu résister à l'envie de voir M. et Madame Azambre. Antoinette L. les avait à déjeuner

au Buttoir. Je m'y rendis vers deux heures. Pluie, froid, vent dans la plaine. Une lettre d'André F., reçue à midi, m'annonce que la crise ministérielle n'est qu'enrayée, c'est-à-dire jusqu'au i6 septembre, et le résultat dépendra ensuite des événements militaires, qui angoissent André. Il voudrait être plus vieux de deux mois. On voudrait, tout le temps, être plus vieux! Que donnera cette offensive que l'on prépare fiévreusement? En allant à Ouville, j'étais partagé entre ces sombres pensées et le désir de revoir les Azambre, à cause d'Alice de Sommevielle, et surtout à cause de Berthe, sa mère.

Maintenant j'espère, petit à petit, apprendre les préliminaires de cette aventure. Antoinette L. n'a pas quitté Ouville.

Récapitulons : Berthe recevait déjà les Azambre au printemps de 19 14. Il a dû être question d'un mariage, dès cette époque. Alice ne rêvait que titres et blasons. Elle n'aurait pas fait attention à Frédéric, si les Sommevielle et surtout Berthe, ne l'avaient attiré. Frédéric est un parti qui n'est pas négligeable. La guerre est survenue quand Berthe, après avoir fait le mariage, semble l'avoir défait. D'après ce qu'elle m'a dit chez Antoinette, Madame Azambre ne comprend plus l'attitude de la future belle-mère de son fils. Capricieuse, Madame de Sommevielle ne permet plus à Alice d'écrire à Frédéric, mais exige que Frédéric lui écrive, à elle-même. Frédéric a toute une correspondance de Madame de Sommevielle. 11 l'a remise à sa mère. Antoinette doit connaître cette correspondance. C'est par Antoinette que j'aurai des détails.

En rentrant à Offranville, j'ai fait la route, à pied, avec trois Canadiens. Deux de ces hommes portent des noms français, Lafleurance et Delatour. Je parle anglais avec eux, mais ils savent le français, un français paysan, à formules louiquatorzièmes; ils disent comme nos Normands : boète pour boîte, remplacent les ait par des oit, à l'imparfait. Trois filles de fermiers d'ici sont fiancées à des Canadiens ; on les reçoit dans les familles, mais hélas! déjà il est question de renvoyer en Angleterre les hommes du camp canadien d'Hautot, soit pour les exercer à la guerre, où ils n'iront sans doute pas, ou pour les renvoyer en Amérique. Ces hommes sont déçus de n'avoir pas combattu sur notre terre, à côté de nous. Combien d'entre eux laisseront ici des « souvenirs » de leur passage, avec leur cœur? Le long d'une haie, un beau géant, à chapeau de feutre khaki, à buffletteries, tient d'une main son cheval par la bride et de l'autre une fille blonde qui cache son visage quand nous passons près d'eux.

5 septembre.

Il pleut, il vente; orage, bourrasques comme à l'équinoxe; la nuit, les gouttières font un bruit de cascades. A Fécamp, une tour et un clocheton de l'église se sont effondrés sous la foudre pendant la première messe du matin. Des gens ont été tués. Le tonnerre gronde au loin sans interruption. Hier, samedi, jour de marché, averses de grêle et de pluie; j'ai pris le train de midi et fus déjeuner au Bas-Fort-Blanc.

Madame de L. renonce à aller à Folkestone. Le Consul britannique lui conseille de rester. Trois mines allemandes ayant fait sauter des barques, en rade de Calais, le paquebot a rebroussé chemin. Mer démontée. A la villa, feu, fenêtres fermées, aspect d'hiver. On retricote avec mélancolie. Dans la Grand'Rue, les blessés se traînent vers les boutiques, seul attrait, un peu ranci. Je rencontre Madame de P., qui a dîné avec le docteur Widmer.

Widmer voit son établissement se remplir de nerveux, de tous pays. Le docteur appelle névrose de V attente cette neurasthénie spéciale dont il soigne tant de cas en Suisse, à la Colline, Attente de quelque chose qui ne vient pas, attente perpétuelle, empêchement à toutes velléités de voyage, d'action : maladie indépendante des neurasthénies dues au chagrin, à l'inquiétude et à la terreur. La dépression de l'attente donne des troubles de la digestion, de la mémoire; des êtres affaiblis, mais qui sans la guerre auraient vécu encore sans qu'on devinât leur mal, tombent tout d'un coup et ne se relèvent plus.

5 septembre.

Antoinette L. a pris copie de quelques lettres écrites par Madame de Sommevielle à Frédéric Azambre. Elle les trouve bizarres, mais ne devine certes pas le drame sentimental dont sa pauvre amie est la victime, probablement inconsciente. Cette femme vertueuse est enserrée dans les tenailles de l'amour, et elle n'en sait

rien. Si parfois il y a des éclairs dans la nuit de son cœur, Berthe doit aussitôt retomber dans les ténèbres. Cependant la jeunesse nouvelle de son visage indique une ardeur vitale, une « elation » qu'elle n'a, j'en suis certain, jamais connue. Antoinette a soigné Frédéric dans un hôpital de Dieppe, où la chance envoya ce garçon après sa dernière blessure. Berthe de Sommevielle était de service dans une autre chambre; elle obtint des majors d'être affectée au service de Frédéric — et là, elle défendait à ses compagnes d'approcher son futur gendre. Un jour, prise de colère, parce que Frédéric, encore faible, s'était levé, sans permission, pour aller au bord de la mer, Berthe se saisit des fioles rangées sur la table de nuit, et les brisa en menaçant une infirmière de les lui jeter à la tête. Antoinette, aussi naïve que l'abbé Chanterelle, dit : — Berthe aime déjà son futur gendre, comme s'il était son fils. Or, les Azambre considèrent le mariage comme entravé par celle qui l'avait conolu.

A Paris, parmi des gens plus sceptiques, on jaserait. Je comprends pourquoi Madeleine se loue tant de l'atmosphère provinciale des hôpitaux d'ici. Ces dames de la Croix Rouge ont la candeur des bonnes sœurs gardes-malades. 11 n'y a pas de « potins, — c'est délicieux, — dit Madeleine.

Je copie à mon tour, pour mes Cahiers, quelquesunes de ces lettres de Madame de Sommevielle à Frédéric.

Grosmesnil, 1915.

Bien cher enfant, Je vais chaque jour à la poste, espérant qu'une lettre, une carte au moins m'y attend. Si je tiens tant à ce qu'elle ne soit pas adressée à Grosmesnil, vous comprenez, n'est ce pas, que c'est par égard pour les miens, par pitié, au cas d'une mauvaise nouvelle. Ma fille est si sensible! Nous ne vivons plus depuis que vous êtes au front. Votre héroïsme et votre intrépidité nous alarment, même quand nous sommes sûres qu'il n'y a pas de combat engagé. C'est plutôt calme, en ce moment. Pourtant nous ne vivons pas. Vous êtes donc bien occupé, que vous êtes si avare de vos lettres? Un mot suffirait; oui, un mot de votre plume, Frédéric, une ligne, un rien! Je vous étonne? Vous n'avez pas été habitué à cette tendresse, à cette affection toujours palpitante que nous avons conçue pour vous! Avec vous, j'ai connu des joies qu'un fils très gentil ne m'a jamais données. On dirait qu'il y eût entre vous et moi les liens du sang. Je suis sûre que j'ai pour vous plus d'affection que n'en a votre mère. Sentez-vous cela?... Mais je suis folle, si vous sentiez cela, vous ne le diriez pas! Moi, j'oserais le dire à votre mère, car j'ai conscience de ne lui rien dérober, au contraire; car votre cœur est si grand qu'il y a en lui place pour plusieurs affections. Vous êtes de ceux qu'il faut deviner, car vous ne parlez pas. Vous êtes comme les vrais hommes sentimentaux. J'ai tant de

choses à vous dire, qu'elles me viennent toutes à la fois et, quand je m'assieds à mon bureau pour écrire au cher Frédéric, je ne sais plus choisir, ou bien elles sont parties! Je ne vous dis pas ce que je voudrais. Ah ! cher, bien cher enfant, vous ne m'en voulez pas trop, n'est-ce pas, si les fiançailles sont remises à plus tard? Vous êtes si intelligent, si bon, si fm, malgré vos emportements de héros magnifique ! Ayez pitié de ma fille; ayez pitié! Quel ouragan dans son âme! Et combien aussi la mienne est agitée ! Que ne puis-je être ma fille, me substituer à cette enfant! Il n'est pas de morale, d'idéal, de patrie à défendre, qui légitiment les abominations d'une guerre ! Je donnerais ce qui me reste de jeunesse pour que ce fût fini ! Mais vous allez rire, car, hélas ! je vous fais sans doute l'effet d'une vieille femme. A ce propos, vous ne m'avez jamais répondu à ceci : Est-ce que je vous parais très, très vieille? Bien cher enfant de mon cœur, je vous embrasse maternellement.

Péraud'reck-Sommevielle.

Grosmesnil, ... août 191 5.

Rien! toujours rien de vous! Ici, l'on ne parle que d'une offensive en préparation. Est-ce vrai? Etes-vous si occupé que vous ne trouviez une seconde pour écrire? J'ai redescendu mélancoliquement la côte d'Offranville à Saint-Aubin, au retour de la poste, en répétant comme une folle votre nom chéri. J'ai peur que les

passants ne m'entendent. Ma fille me dit quelquefois, quand nous sommes toutes les deux dans le salon, le soir, après que la petite est partie se coucher : «Maman, je vois au mouvement de vos lèvres que vous dites : Pauvre petit, pauvre petit ! . . . » Je réponds : « Non ! » Mais ma fille a bien vu. Je ne vais plus à l'hôpital, si ce n'est le samedi, quand je suis en ville, espérant voir un homme de votre bataillon, quelqu'un qui vous ait peut-être vu ! La photographie prise de vous en juillet est dans mon porte-monnaie. Si vous en avez une plus récente, envoyez-la. Je sens que je vous ennuie. Pardon, pardon, Frédéric! Je serai sage, aujourd'hui : je m'arrête ici en vous embrassant sur le front, comme une mère son fils.

Berthe de S.

Grosmesnil, ... août 1915.

Merci, cher, bien cher enfant, merci pour la carte. Un mot, c'est tout ce que j'ambitionne ! Vous me grondez?

Je ne recommencerai plus à vous livrer les secrets de mon cœur de mère. Ai-je donc exprimé des sentiments antipatriotiques, en souhaitant que la guerre finisse? Je n'en pense pas un mot. C'est un moyen pour moi de dépeindre, pour vous, mon anxiété. Si Madame votre mère est, dites-vous, plus courageuse que moi, c'est qu'elle n'attend plus, dans l'avenir, tout ce qu'on attend de vous à Grosmesnil. 11 faut, Frédéric, il faut que vous viviez ! Puisque vous m'en voulez tant que je vous défende d'écrire à ma fille, je lève la consigne :

écrivez-lui donc; mais ne soyez pas trop tendre, faites attention! Ecrivez-lui, si cela ne vous empêche pas de m'écrire à moi aussi. Je n'ai pas pu lui communiquer la dernière lettre, à cause des reproches qui s'y trouvent. Madame de Sainte-A. ayant un permis d'auto pour la région, je me suis fait conduire dans la forêt d'Eavy; nous avons goûté à la ferme où, pour la première fois, au rendez-vous de chasse, nous avons pu causer et nous connaître mieux. Heureuse époque ! Vous souvenez-vous du beau soleil de novembre qui glissait sur les feuilles d'or des fougères mâles? Vous aviez failli être désarçonné par la jument alezane que le général M. vous avait prêtée, vos chevaux étant sur les boulets. Quelles prouesses n'aviez-vous pas accomplies, cette après-midi-là ! Vous aviez chaud, votre sang était à fleur de peau, vos yeux étincelaient. Alors, vos belles mèches n'étaient pas encore tondues à l'ordonnance, ces mèches qui dépassaient sous votre casquette de velours noir. J'ai revu tout cela, à la ferme près des Grandes- Ventes ; quand galoperez-yous encore, la trompe en bandoulière, dans les bois du Gros, dans les terres labourées? Quand pourrons-nous suivre, avec une jumelle, d'un côté de la vallée à l'autre, votre course au milieu des chiens? Quand remettrez-vous cette tenue verte et argent qui vous seyait à merveille? Quand pourra-t-on se parler, et non plus écrire le quart de ce qu'on pense? Enfin, il y a un grand pas de fait : quand on songe qu'il y a trois ans de cela, voisins comme nous le sommes, nous ne nous serions pas touché la main ! Gessez d'employer avec moi, dans vos billets, ce Madame réfrigérant et

trop cérémonieux. Pourquoi pas « belle-maman »? ou même « ma mère »? C'est cela, n'est-ce pas, que je serai pour vous dorénavant, puisque les fiançailles (c'est bien entendu) n'ont été que remises à Tépoque indéterminée de la paix? Vous me reprochez de ne pas uniquement tenir à la victoire. C'est injuste, Frédéric. Nous n'aurons la victoire totale qu'après une lutte acharnée, très longue; et alors il faudra occuper les territoires ennemis pendant des ans. Jeune comme vous êtes, vous serez encore mobilisé..., c'est pourquoi j'ai renoncé à ce que la bague de fiançailles fût déjà mise au doigt de ma fille. Je garde cette bague, je la porte parfois, sous mon gant, surtout quand je vais à la poste. Cette bague est un talisman. Votre mère m'a fait demander de la lui rendre ; mais je crois que Madame Azambre n'avait pas saisi le vrai motif qui dicta ma conduite. Blessé comme vous l'étiez, avec le nerf du bras paralysé, je ne pouvais croire que vous ne consentissiez à admettre les décisions du Conseil de réforme. J'ai donc cru que vous resteriez ici. Vous êtes un gentilhomme, un héros, mon cher enfant, cela est sûr; mais alors, il faut patienter! Allons, allons, silence ! Je me suis arrangée au mieux pour couper court à tout commérage dans la région. Mais je garde la bague cachée. On est plus méchant en temps de guerre que jadis. N'insistez plus. L'abbé Chanterelle vous a parlé comme aurait fait le Bon Dieu, vers qui je suis si heureuse de savoir que vous revenez, chaque jour, avec plus de ferveur.

Nous vous embrassons, mon cher fils.

P.-S. — Nous portons à la gare une boîte de chocolats, « les Palets d'Or » de Saint-Germain, votre friandise préférée, et certain baba genre plum-cake en boîte de fer-blanc, que mes filles ont déniché à Rouen. Si c'est bon, redemandez-m'en. Tout pour vous.

6 septembre.

Comment, à cette date, était Offran ville l'an dernier? Suite des anniversaires! La famille d'AuItreville traversait la mer, entre Le Havre et Caen. Il faisait 320 de chaleur; on fuyait par les routes de France; la Normandie était sous le coup de la panique.

Aujourd'hui, c'est un Offranville anglais. Il fait froid, mais beau; les coqs chantent dans la ferme, au soleil. Des soldats en khaki promènent des chevaux sur la route et les entraînent pour la guerre. Trois mois d'exercices, de nourriture intensive, pour, peut-être, une seule journée de service ; puis ils crèvent sur le champ de bataille. Ces chevaux qui auraient labouré en Amérique, débarquent malades, après leur traversée de l'Océan, et ils viennent en Normandie se refaire, comme pour obtenir des médailles à un concours. Une armée de lads et de grooms, une serviette sous le bras, vont baigner dans la rivière, ou dans la mer à Quiberville, puis bouchonner, brosser, peigner ces bêtes de prix, trop bonnes pour la mort.

Canon, au loin. Hier, de Varengeville, je regardais la courbure de la côte, les falaises, puis les dunes de

Somme, presque Boulogne, la guerre, tout près. Adeline, la petite poète, montait à califourchon un cob que deux Canadiens, ses amis, lui amènent parfois. Old Anny et l'autre Anglaise d'Adeline étaient assises sur rherbe, causant avec les Tommies, comme chez elles en Devonshire, où l'on se croirait ici — et Adeline règne sur Varengeville. Elle a reçu son « filleul » ; ce « poilu » a vingt-deux ans ; il est mécanicien de son métier. Les fillettes et le poilu se baignent ensemble, pèchent dans les rochers, et les pudibondes chaperonnes anglaises, qui surveillent de la plage, donnent, par loyalisme intégral, toute licence, sauf contre la noyade. Les Tommies baguenaudent dans le village, où leurs pipes laissent des senteurs de Bird's eye. Au Pavillon d'Hautot, l'illusion est encore plus forte d'être en Devonshire. Le jardin poussé en wilde, avec ses terrasses, ses vases, ses horders de graminées, disparaît sous l'épaisseur d'une hâtive floraison qui brouille les couleurs et les parfums dans une buée d'opale. Les petites filles B., en pyjamas, soupent, avec leur nurse, avant d'aller au lit. Les chambres à rideaux et housses de « Chintz » sentent le « Pears soap », le thé de Ceylan et les épices dont la cantine luxueuse du camp canadien fournit généreusement le bourg. Les ruelles portent des inscriptions et des notices en anglais; les boutiques n'ont que des produits de fabrication anglaise. Hautot est plus britannique que ne l'eût rêvé l'anglomone du Pavillon, aujourd'hui interprète auprès du maréchal French. Tout s'arrange. On n'a plus à traverser la Manche pour faire ses emplettes.

Sur la même place d'Offranville d'où j'entendis le tocsin de la mobilisation, un couple de jeunes gens, bras dessus, bras dessous, se promène au crépuscule. L'homme boite, peut à peine marcher; la femme pose la tête sur l'épaule de son ami. C'est l'un des fils de l'instituteur et sa fiancée, maîtresse d'école à Dieppe. Ce brave, réformé, médaillé, a fmi sa campagne. 11 y a treize mois, son frère et sa belle-sœur, avec les mêmes gestes tendres, se promenaient sur cette place; les nouveaux époux allaient être séparés par la mort. M. Pruvost, le père, se dérobe quand je veux l'aller voir. II défend qu'on lui parle de ses deuils (i).

1 1 septembre.

Suite du beau temps. Aujourd'hui, c'est le jour du marché de Dieppe ; sur les routes, des cabriolets, des charrettes et des automobiles apportent, le matin, de toutes les fermes d'alentour, d'amples provisions pour la ville, accrue de huit mille Belges et de quatre mille soldats des camps anglais. Les Ecossais, les Canadiens sont en extase devant ces fruits, ces légumes frais que des marchandes leur offrent à des prix « d'ami ». Leurs officiers majestueux, dans des automobiles de la Red Cross, avec des dames infirmières à voiles bleu et blanc, font le tour des pelouses et de la rue Aguado, comme sur la Marine-parade de Brighton ; aux Petits Bains, des parasols sont fichés dans le galet ; la mer est haute ; l'on se dispute pour avoir une tente où se déshabiller; les Canadiens, les Belges se baignent en

(i) Voir le premier volume des Cahiers d'un Artiste.

troupe et les jeunes filles passent parmi ces corps d'athlètes, sans s'envelopper même d'un peignoir; assis dans la barque d'où les nageurs piquent une tête, les maîtres de natation sont des sous-officiers en khaki. Les blessés fument aux fenêtres des grands hôtels, se balancent dans les rocking-chairs du « Royal » et du « Métropole ». Dans l'atmosphère immobile, les cris des baigneurs et le clapotis des rames à quelques mètres de la côte ; les carillons de midi de Saint- Jacques et de Saint-Remy se propagent sur la plage dont l'on ne voudrait plus quitter la paix.

Je rencontre le père Baron, des Variétés, qui, avec les soixante-dix-huit ans qu'il achève aujourd'hui, est venu à pied de Pourville et y retourne de même, pour jouer tantôt les Charbonniers k l'ambulance du Casino. — Nous sommes très bien, — dit-il — la guerre nous va comme un gant à Pourville, on s'y est installé tout à fait, il faut bien amuser les petits malades !

Grande intimité de Baron et de l'aumônier.

13 septembre.

L'oiseau bleu, notre compagnon de la guerre, a-t-il pris trop de plaisir à manger les insectes? 11 vient de mourir après une longue et hideuse agonie, qu'on ne voulut pas abréger, sous prétexte qu'il « acceptait encore les mouches ». Son beau plumage, si lisse, s'est ébouriffé et devint gris ; on posa l'animal dans un tampon d'ouate, sur le dos. Son bec ne se refermait plus ; il haletait, tournait la tête comme une personne,

semblait nous implorer ; puis, à la fin, il eut une expression méchante. Est-ce donc si douloureux, de mourir dans du coton, pour un petit oiseau des îles? Ce bijou étincelant, cet oiseau de tabatière à musique, était devenu un hideux monstre, qui aurait des pensées douloureuses !

16 septembre.

Temps gris et doux ; subitement Dieppe devenu « fm de saison ». Il n'y a plus que les blessés qui traînent sur la plage. A la «Petite Provence », le long des tennis du Casino, je m'assieds à côté d'un petit garçon pâle, qui pleure et dit à sa mère : — Rentrons ! Dis, Maman! Quand que nous rentrons? — Chut ! répond la mère — tais-toi donc ! ne dis pas ça ; je défends !

Ce sont des Belges, la colonie des réfugiés. Les uns parlent flamand, les autres une sorte de patois dur et lourd, qui est du français wallon.

— Y a eu tantôt un an, sais-tu ?

C'est une femme qui veut faire parler sa compagne, celle-ci a un air de désespoir. L'autre insiste. — Y a eu tantôt un an, sais-tu? Heureusement qu'on s'habitue tout de même ! Est-ce qu'on rentrera jamais?...

L'amie lui répond quelques mots en flamand; puis, comme pour moi, en français : — Dire qu'il y a des gens qui sont d'ici! Quand je me lève le matin, ici, je me demande pourquoi je me lève !

Dans d'autres groupes, j'ai entendu décrire, par d'autres exilés, ce que des Belges « auraient fait » de

cette plage! Ah! Ostende! ah! Nieuport! Ils n'ont rien ici de pareil à nos jetées-promenades !

Plus loin, un nain marchait très vite sur le boulevard maritime ; il se cambrait, fier, caressait une moustache embryonnaire, tâchant de suivre le pas de deux convalescents affublés de la triste défroque de quelque hôpital ; cet aztèque martial, quand il fut près de nous, menaça d'une voix enfantine : — Ces Boches de malheur on les aura bientôt! Il faut cependant que ces gens-là — ajoutait-il en regardant les exilés belges — il faut qu'ils rentrent chez eux !

La dame, qui ne sait pourquoi elle se lève le matin, dit à l'autre Flamande :

— Tu entends, une fois? Regarde ces blessés : on n'a plus de quoi pour les couvrir ! Et songeant à ses compatriotes : — Il paraît qu'on envoie d'Angleterre des uniformes pour notre troupe ; si nos hommes ressemblent à des Anglais en khaki, on croira qu'on est encore plus loin de chez nous!... Je commence à croire qu'on ne rentrera jamais...

A WALTER SICKERT, A LONDRES

i6 septembre.

... j'avais, aujourd'hui, rendez-vous avec le brave Fisher, et comme j'attendais une lettre de vous, à la poste du matin, je suis parti par le train de midi avec le sauf-conduit réglementaire ; malgré les démarches

qu'il occasionne, ce papier précieux excite les villageois à entreprendre un petit voyage qui les désen^ gourdit. Sur notre ligne du Havre, deux trains par jour sont bondés ; plus de Parisiens, car les plages sont déjà désertes, mais des soldats anglais, belges, des réfugiés du Nord : tous les dialectes.

Sur le quai d'arrivée, le voyageur est reçu à Dieppe par un Tommy qui surveille ses compatriotes; le collecteur des billets est un employé belge avec la couronne royale et les deux ailes d'or sur sa casquette. Où sont les mareyeurs polletais, les paniers à poissons, ce varech gluant qui vous prenait à la gorge dans la gare?

Au bassin Bérigny, des sentinelles gardent les rails, les wagons et les transports de charbon et de bois de Norvège, dont le déchargement est fait par des prisonniers qui ont, dans le dos, la lettre P écrite à la craie. Point d'expression caractéristique : de bons et solides coltineurs, trapus pour la plupart, couverts de poussière, qui ne sont ni blonds ni bruns. Ils travaillent assez gaiement, rient, se poussent; ils n'ont pas l'air malheureux.

On ne peut s'attarder sur le bord des bassins, à cause du va-et-vient des « lorries », des pétrolettes, des charrettes à foin de votre « base » dieppoise. Tout est à l'Angleterre! Rien que vos steamers, mâts courts, cheminées fumantes, au lieu des « bricks » au léger gréement, de jadis, et des goélettes aux senteurs de bois de sapin et de résine.

Quoique peut-être « trop anglais », Dieppe, plus que jamais, s'offre à vos pinceaux et à votre palette.

Je vous donnerais la nostalgie, si j'insistais trop sur les mastroquets du quai Henri IV, les tables à couverts fleuris d'un fuchsia, les « régences » dans les corbeilles à pain, les bols de café au lait et les verres à « goutte ». A chaque porte il y en a, sous ces arcades où vous avez peint tant de chefs-d'œuvre; mais les modèles vivants ne sont plus les vôtres.

Dieppe semblait sortie, tantôt, de votre boîte à couleurs : blanche,' jaune et noire, sous ses différentes épaisseurs de brumes ; c'est les Flandres, l'Angleterre et votre Venise, cela est fait de l'humidité, génératrice de la couleur chaude.

Quand les Polletaises, au moindre froid, se serrent dans leurs châles noirs, n'ont-elles pas l'air de Vénitiennes? Elles font résonner, les unes, leurs galoches sur les cailloux des trottoirs, comme les autres sur les dalles de la Merceria. Une figure de Véronèse, cette Titine que j'ai été, au marché aux poissons, féliciter des citations de son fils Maurice. Elle est comme une République de Venise, dont le trône serait une stalle, au milieu des congres, des rougets et des merluches.

— Ben vi ! comme ça, il est décoré, me dit-elle. Comme je demande dans quel régiment sert Maurice :

— Comme les autres, dans les tranchées, ben vi!...

Titine est beaucoup plus fière de sa bague de fiançailles que de la croix de Maurice ; elle va pouvoir épouser un crieur du « carreau », père de trois enfants; ajoutez « ses quatre, à elle », et le chiffre fatidique est dépassé.

— Je m'ennuyais de mon ami depuis la mobilisation, dit-elle; quand j'ai su qu'on rappelait les pères de six enfants, j'ai trouvé ce truc-là, on s'est marié !

Une cinquantaine de vos motor-cars-ambulances arrivaient du front, avec leurs croix rouges sur la toile bise des bâches; puis des autobus, qui ramènent les moins malades. Le jeudi, un navire-hôpital est amarré à la place du paquebot de voyageurs; blanc et vert comme le yacht de Guillaume II, il est plus haut que les maisons du quai. Les blessés sont descendus sur des stretchers, au moyen d'un ponton incliné, — avec douceur, dans le silence incroyable des Anglais, porteurs, marins, majors, infirmières au curieux costume gris et brun, et des innombrables oificiers et secrétaires. Cette lenteur des mouvements et cette énergie en sourdine, n'appartiennent qu'à. votre race, mon cher Walter. D'abord, au sortir des voitures, les hommes passent entre des tables où des muets tiennent des registres ; au cou de chaque homme est attachée une étiquette avec un nom, pour que le patient n'ait pas à parler; et, selon son cas, on le dirige vers un dortoir spécial. Certains sont très beaux, souriants, ou endormis sous leurs bandages. On les voit dressés verticalement, fixés au sommier des brancards, pour être descendus, du quai sur l'over-deck ; puis, recouchés horizontalement, quand on les range sur le pont, à l'orifice d'une trappe où un lift les engloutit jusque dans les bas-fonds de la cale ; la seule parole qu'on entende est right away ! quand l'ascenseur remonte. Nul « would ever dream » de leur poser une question. Les porteurs lisent l'inscription sur l'étiquette, la

retournent, hochent la tête, comme pour dire : Ah ! celui-là, il en a une chance d'être réchappé!... Le malade rit, s'il ne sommeille pas. Voilà ce que l'on voit en 191 5, mon cher Walter : un débarquement de blessés au pied de la Tour aux Crabes, en face de la Retenue du Pollet, au lieu des touristes à l'alpenstock.

J'ai donc été à mon rendez-vous chez Fisher. Ses amis français lui font encore des remarques comme celle-ci : Pourquoi vos géants ne se battent-ils pas? Pourquoi vos officiers traînent-ils avec des cocottes au Café des Tribunaux ?

On n'a pas compris, depuis tant de mois, que cette « base » est composée de réserves, que vous avez, étant ici chez vous, des dépôts de vétérinaires, des services de toutes sortes, mais, qu'ailleurs, vous vous batte^ tout de même ! Il faudra encore beaucoup d'articles comme ceux de Kipling dans le Temps, et de Barrés dans VEcho de Paris, pour expliquer tout cela. 11 faudra beaucoup d'hécatombes, hélas! Les Français ne savent pas que vous en êtes à la période d'organisation et préparez l'avenir, pour l'heure où nous ne suffirons plus. Notre conception de la guerre ne mesure pas l'étendue que les trois autres Empires seront forcés de donner à leurs fronts. Nous ne voulons pas savoir que, chaque année, sur un total de cinq millions d'individus, qui marque l'accroissement des Etats européens, la France ne compte que pour trente mille unités — et que, donc, le rôle de notre grande alliée sera d'assurer la continuation d'une lutte à lointaine échéance.

De mon fauteuil, pendant que Fisher opérait sur moi, j'ai vu par la fenêtre, entre les lanières de la mécanique du dentiste, la Citadelle, le Donjon, les remparts revenus à la vie. Le château de Dieppe est une caserne de khaki ; mais la fausse horloge que les patients de Fisher ont si souvent contemplée, pendant les cruelles séances, marque encore les cinq heures dix, peintes sur le cadran de bois, dans notre enfance. J'aime ces cadrans aux aiguilles immobiles!...

19 septembre.

Hier soir, lune à sa première phase, déjà claire, très basse du côté de Neufmesnil. Nuit de Jean-François Millet. La lune est en forme de D, d'un D qui penche à droite. Comment ne pas toujours s'étonner, sans cesse admirer? Tout est étonnant, je t'assure; tout est un prodige! Regarde donc! II suffit de regarder, ma chère!

Si tu te mets à la fenêtre par une telle nuit, par un tel clair de lune, et trouves cela tout naturel, que te réserve la vie, qu'attends-tu de la mort?

Sommeil du gros noyer plongé dans le silence de l'ombre ! Silence d'une ferme ! Sommeil du gros noyer qui déchiqueté sa tête chevelue sur un bleu noir lumineux, et baigne ses pieds dans la terre comme dans un étang d'encre ! Cela dort dans ce noir bleu ; les choses sont à leur place, on les sait présentes, on les toucherait, elles doivent garder leur volume dans la ténèbre; mais la lumière qui leur donnait, tantôt, leur relief, leur couleur, leur vie, cette lumière du soleil.

réfléchie par la terre, est bue par le D lunaire, qui nous la renvoie en la transposant. C'est un reflet qui consomme et n'éclaire qu'à peine : la veilleuse des morts, la lampe des mortels qui s'essayent à mourir.

Où sont les poules? Une vache éternue. Une autre tousse. Où cela? Puis, silence. Le fumier, lavé par la rosée nocturne, sent la fraîcheur végétale ; bouffées acidulées des pommes, amçrtume sucrée de l'herbe, vous avez une odeur de sommeil frais, une moiteur de dormeur propre, nu sous le firmament, et qui respire à pleins poumons l'air lunaire, étoile, de l'immense plaine de Caux !

Pourquoi serait-ce réel? Tu ne t'étonnes pas, ma chère ?

On dirait un décor planté, quand les frises et la rampe sont éteintes. Pourquoi y aurait-il encore jamais des représentations dans ce théâtre? Dis?

Et dans quelques heures, — pourquoi? — mais oui, sûrement! — le coq chantera, la vachère traira, les seaux de métal tinteront, la porte de l'étable grincera, le D de la lune aura disparu, et, de l'autre côté du ciel, où il n'y a que du noir, ce soir, il y aura du rose, de l'orangé qui se répandront, partout audessus de nous. Lazare se désemmaillottera. Le linceul tombera. Le coq, les poules, les vaches, la fermière et ses domestiques marcheront dans le soleil comme s'ils n'avaient jamais fait que cela. Et cette lumière est reliée à cette ombre, comme la vie à la mort, par les Mi Ré d'argent, qui tombent chaque quart d'heure une fois, deux fois, trois fois, puis quatre fois chaque heure, sur ce prodige quotidien.

Mz7?^ tremblants de froid, sonnerie glacée, lunaire, même au plus chaud des Midi, sorbets qui s'égouttent sur la terre qui les boit!

Et tu n'es pas surpris d'être un habitant de cette terre, mon amie?

Ma fenêtre était restée ouverte ; je me suis endormi dans du blanc et du vert, qui faisaient une cendre grise ; j'ai perdu connaissance en m'hypnotisant sur /^ D^7w^^ de la Sixtine, comme magnifié par la lentille d'une loupe, car un rayon de lune léchait cette seule photographie sur le mur. Femme qu'embrasse ton enfant effrayé, tu regardes toujours au loin !

A quatre heures, une persienne bat, une porte claque. Je me lève; dehors, plus d'étoiles. Le chien de garde aboie. Une seule fois.

II y eut un bruit de cascade lointaine, un bruit d'armée en marche, un bruit de foule — et c'était toujours le silence de la nuit. Le vent du Sud s'était levé avant le jour, redonnait à ces arbres, qu'on ne voyait plus du tout, une forme. C'était comme un souffle de bœufs dans une étable, et il y avait un rideau de brume de mer.

Nous étions au milieu d'un prodige atmosphérique, et il se passait quelque chose de terrible autour des vivants, qui faisaient toujours les morts.

Quel est cet oiseau qui, le premier, semble donner un signal, une sorte de « garde à vous »?

L'on devrait savoir le nom des oiseaux, quand on habite la campagne.

J'attendis. Tout retomba dans le silence.

Les corneilles ont reparu depuis quelques jours, et

iG

perchent sur le « grosnouier ». Ce matin, il y en a qui appelèrent; mais les gens de la ferme ne voulurent rien savoir.

C'était dimanche, l'horloge de l'église jeta quatre Mi Ré d'argent, sinistrement brisés par le vent du Sud-Est. Pendant trois minutes, ce fut comme une vague qui soulevait la maison. Ce fut soudain et bref comme un accident. Les corneilles appelèrent de plus belle, appelèrent je ne sais quoi, de toute la force de leur gosier, et aussi vite que cette colère s'était gonflée, elle tomba.

Les étoiles brillaient déjà dans un ciel matinal.

Que s'était-il passé?

Ce n'est que longtemps après, que la voix de la vachère rassembla les vaches ; cette grosse voix faisait très peur, comme une reprise de possession par l'homme de ce qui n'avait été, pendant la nuit, que l'empire des Eléments.

21 septembre.

Madame de Sommevielle traversait le Val Gosset en Venant de Tourville, où je me rendais ; nous trouvant l'un en face de l'autre, il n'y eut pas à rebrousser chemin. Elle est toujours seule. Elle m'a dit : — Quelles sont les nouvelles, à Dieppe? Parle-t-on toujours d'offensive? Pour quand est-ce? Ce choc sera effroyable!... Quand on a des êtres chers que l'on sait qui y vont... Ah!... on est trop malheureux!

Elle a pâli, puis se composant :

— J'ai encore vu un convoi de blessés, le dernier ;

ils n'ont plus d'âge ! Ce sont de vieux messieurs, des figures de prisonniers, ou de mineurs sortant du puits. . . J'en ai porté un jusqu'à la voiture d'ambulance. . . Perclus de rhumatismes ; il se laissait faire et soupirait... Un Marocain, maigre comme un saint Jean- Baptiste, était étendu à terre, les dents serrées dans des gencives violettes, il proférait des « hein ! hein ! » qui voulaient dire : Vous devriez savoir que je ne vous comprends pas, chiens de chrétiens!... Nous ne sommes plus des chrétiens ! Cette guerre n'est plus humaine... Il ne reviendra personne de cette attaque, s'ils la font; on ne peut pas vivre comme cela !...

Berthe est comme une louve qui défend ses petits. — Les vôtres, ai-je dit, n'y seront heureusement pas...

— Ni M. de Sommevielle, ni Hubert, en effet, mais notre grand ami, le jeune Azambre, nous écrit qu'il se prépare ; la correspondance va être interrompue avec les familles... Je ne laisse plus passer une lettre, plus une carte pour ma fille... Tenez, en voici une où Frédéric nous fait ses adieux ; il reconnaît que j'ai bien fait de retarder les fiançailles... C'est abominable, on ne peut plus !...

Berthe me permit de retourner avec elle vers Grosmesnil ; il pleuvait un peu :

— Je n'emporte plus de parapluie ; on ne pense plus à rien ! — dit-elle. Après deux mois de calme relatif, encore ces angoisses! L'attaque! L'offensive générale ! Des hécatombes ! Pourtant, mon amie. Madame X., la femme du chef de corps, m'avait juré qu'elle m'enverrait une dépêche, dès qu'elle saurait le

jour, la date. J'irais à X., près d'elle, pour savoir plus vite en cas de malheur. Elle va dans les ambulances, quand il y a eu une attaque, pour recevoir les hommes de la brigade, s'informer du général ; s'adressant aux hommes, elle leur dit familièrement : « Tu as vu le général? Et toi, l'as-tu vu? » — « Oui, madame la Générale, il était là quand j'ai quitté, ça marchait bien... »

Mon amie est malade à chaque offensive... on ne peut plus, on ne peut plus !...

«^Vous comprenez pourquoi je me sauve de chez moi ! II ne faut pas troubler les jeunes filles... je me fais servir les repas dans ma chambre, la plupart du temps. Qu'est-ce que je leur dirais, à mes filles ? Sur la plage — elles s'étaient baignées, samedi, il faisait si chaud ; dans les groupes, sur le galet, on ne parlait que de la grande offensive... Certaines personnes quittent Dieppe, craignent que les trains ne soient supprimés pour les civils, comme les lettres et les journaux... Mes filles voient le couperet suspendu sur nos têtes. Au lieu de les rassurer, je Içs inquiète... Non, il faudra que je m'en aille ; mes filles iront chez des cousines à Tôtes, pendant mon absence. Mais vous, dites, croyez-vous à la grande offensive ?

J'avais sur moi des journaux que je me suis gardé d'offrir à Madame de Sommevielle. La première page de la Dépèche de Rouen était effarante : avance des Allemands en Russie, Vilna menacée. Il me semblait que l'ennemi fût trop engagé sur le front oriental où sont à la fois les grands maréchaux, les meilleurs généraux, les noms fameux de l'Etat-Major, pour que

nous ne tentassions pas quelque chose par ici. Le papier imprimé dépassait la poche de mon pardessus, Madame de Sommevielle tira le journal :

— Vous en avez un et vous ne le montrez pas ! Donnez donc! II y a quelque chose de mauvais, dites? C'est sûr ! Donnez !...

Elle prit le journal, et le parcourut fébrilement.

— Ah ! les Austro-Allemands lèvent leurs dernières réserves, des vieux, des enfants... Et nous? Nous appelons d'urgence les troupes sénégalaises. Lisez ! Lisez! L'Angleterre demande le service obligatoire... C'est pour nous remplacer, quand tous les nôtres seront morts!...

— Madame la baronne de Sommevielle ne sait plus ce qu'elle fait, — m'a dit la demoiselle de la Poste, — quand elle vient au bureau, il faut que je ferme à clef la porte de la cloison : elle bousculerait les paquets de lettres et lirait les journaux des autres abonnés ; j'ai un mal à calmer Madame la Baronne !

23 septembre.

Major D., le colonel du « Veterinary dépôt», embarque en hâte pour le front tous les chevaux disponibles. On télégraphie du front, depuis vingt-quatre heures. Nous devions visiter le camp avec les Mallows, sous la conduite du Major, avant midi; on nous pria de ne monter à Janval que vers lafm du jour. Ainsi, ai-je*pu assister à un enterrement militaire à l'église Saint- Jacques, cérémonie pompeuse et froidement officielle

qu'on accorde aux blessés morts dans les hôpitaux de la ville. L'adjoint au maire, le commandant d'armes, les gardes civiques, les dames ambulancières, vingtcinq soldats anglais, vingt belges; drapeaux des alliés autour de l'autel; messe en musique; à l'Elévation, salut des deux drapeaux en soie de la ville de Dieppe. Panégyrique du défunt par M. le Curé, en chaire.

On lui donna de faux papiers, M. le Curé se trompa de nom, raconta la petite histoire d'un autre mort; mais ensuite, au cimetière, l'adjoint au maire prononça un discours et rétablit les faits, les noms. Dont acte.

Assis derrière un des piliers de la magnifique église, j'ai suivi la messe. Quand on chanta le Dies Irce sur le corps de cet inconnu dont des inconnus représentaient la famille, j'avais la gorge serrée. Dans la chapelle du tombeau, j'aperçus une femme à genoux, devant le candélabre où brûlaient les cierges des dévotes. C'était Madame de Sommevielle. Quand elle voulut se relever, au passage du convoi, elle faiblit et tomba. Devais-je lui porter aide? J'attendis que l'église se fût vidée, pour dépêcher la chaisière vers notre amie.

— Cette dame est là depuis heux heures, dit la chaisière. Sa bicyclette est en garde chez moi. Je crois que c'est une personne des environs; l'hiver dernier, elle venait tous les jours, avec un cierge. Cette dame a des crises, elle tombe du haut-mal;... on ne devrait pas la laisser seule, ça fait pitié !...

J'ai recommandé Berthe à la vieille.

Au retour de l'enterrement, j'allai chez celle-ci. Berthe s'était fait faire du café noir; elle avait dit à la

chaisière : — Avez-vous quelqu'un au front? C'est bientôt la grande offensive, je le sais, je suis prévenue... Moi, j'y ai mon fils... Et elle était repartie à pied, poussant sa bicyclette qu'elle doit mettre en consigne, à la gare maritime.

Pourquoi la gare maritime? Pour dépister qui? Alibi?

Nous sommes allés au « Veterinary dépôt », malgré une pluie battante; c'est encore une autre cité anglaise, surgie du sol. Point de mauvaise odeur dans les trente chambrées, les réfectoires et les cuisines; pas un mot, pas une interpellation. Les hommes ferrent, forgent, bouchonnent, goûtent — car c'est tea time — ; ils sont aussi propres et nets que leurs chevaux. Dans ce pays qui leur appartient désormais, ils exécutent des travaux de canalisation qu'aucune municipalité n'eût faits ; les eaux du camp et du plateau de Janval sont emmenées directement à la mer. Les manières polies, le sens du confort de ces gens pratiques ne pallient pas la tristesse de ce campement de mâles, à côté d'une ville de ressources où ils sont surveillés par une double police. Kitchener prohibe le sexe.

Les officiers n'ont pas plus que les « privâtes » le droit de faire venir leurs femmes.

Chez les Mallows, au retour de Janval, nous prenons le thé avec Major sir John W., vieux « Life Guard », silencieux, bougon et enfant avec les enfants, qui seuls le dérident. Major W. préfère que les femmes ne soient pas admises ici, malgré qu'il se passe malaisément de la sienne, mais lady W. serait gênée dans ses relations avec certaines femmes d'officiers.

— « It's no longer what it used to be! » (i) soupire le gros major, qui ne comprend rien à révolution sociale. Mrs. Mallows, dieppoise de naissance, ouvre hospitalièrement son salon aux compatriotes de son mari, mais évite les rencontres embarrassantes; et pourtant, comme manières, niveau intellectuel, les nouveaux gradés sont souvent supérieurs aux « aristocrats », qui désignent les roturiers de l'ironique appellation : gentleman temporaire,

La femme du major refuserait de prendre le thé avec la femme du captain Y., et l'on attend déjà une refonte de la société! La France, l'Angleterre sont minées par la révolution, qui entrave parfois la diplomatie ; un grand-duc fait ses profits dans les fabriques d'obus; le parti de la Cour, les seigneurs russes demandent; les juifs, les étudiants, les libertaires ordonnent.

Le Kaiser nomme ses vice-rois, ses futurs souverains de Belgique et de Pologne. Les socialistes allemands deviennent impérialistes-nationalistes et prêtent la main à leur Empereur. Et nous voudrions savoir quelles sont les fms de la guerre !

Dimanche 26 septembre.

Les communications sont coupées depuis hier. Madame de Sommevielle était bien informée, comme elle l'a dit hier à la chaisière de Saint-Jacques. Est-elle partie? II pleut, le temps serait mauvais pour la grande offensive. Rien dans les journaux que les Mallows nous apportent de Dieppe à midi; mais un bateau sanitaire

(i) Ce n'est plus ce que c'était jadis !

sera en permanence cette semaine dans le port, d'où il y aura départ quotidien des malades. Les mesures de police obligent les voyageurs du dimanche qui viennent pour la journée à Offranville, à être toisés et à se munir d'un certificat de bonne conduite et mœurs.

G. M., de Varengeville, n'a pas reçu une dépêche, expédiée d'ici avant-hier; on l'attend en vain pour déjeûner. Télégraphe suspendu. Nous avons la sensation des heures folles d'août 19 14, où des rumeurs, de fausses nouvelles étaient colportées par les passants sur la route.

Un billet est remis à Madeleine par le chef de gare : prière aux infirmières de se tenir prêtes, nuit et jour. La conversation languit avec les Mallows pendant cette journée d'expectative; ces dames voudraient déjà être à Dieppe. Pour tuer le temps, Mr. Mallows me parle de questions de politique extérieure lointaine, sur lesquelles il espère que les Anglais ne s'hypnotiseront plus. 11 a habité l'Allemagne pour l'éducation de ses fils. — Il n'y a plus là-bas — dit-il — de particularisme, nulle trace d'esprit régional; la règle prussienne unifie la pensée allemande et il est nécessaire qu'il en soit ainsi pour atteindre, comme par le militarisme, les fins essentielles de l'Empire : cette unité que l'Allemagne espère compléter par la guerre.

Nous tâchons de ne pas prononcer le mot offensive. A cinq heures, l'occasion d'une automobile envoyée par le major W., retenu en ville et qui s'excuse, nous fait tous aller « aux nouvelles » à Dieppe. Le billet du major porte : « Blessés pas encore ici, mais annoncés. »

A la côte de Janval, arrêt : un nouveau convoi de chevaux pour le front. Nous allons à la mairie chez le commandant de place. Il a fait un tour à cheval, à quinze kilomètres, sur le plateau d'où l'on entendait le canon « comme si l'on y était ». — C'est la fameuse offensive, dit-il. Je crois qu'il y a de grandes nouvelles... vingt mille prisonniers; on dit... on dit... on serait presque à Lille, assurent les Anglais.

Des motocyclistes couverts de boue viennent droit du front. Ils crient : Hurrah ! Splendid ! Les lignes seraient percées! On est pris d'un tremblement, on balbutie. L'imagination passe par-dessus les horreurs, vole avec les ailes de la victoire.

A sept heures, on affiche le communiqué :

« En Artois, nous avons maintenu au cours de la nuit les positions conquises hier, le château de Carleul, le cimetière de Souchez et les dernières tranchées que Tennemi occupait encore à Test de la position fortifiée, connue sous le nom du Labyrinthe.

« En Champagne, des combats opiniâtres se sont poursuivis sur tout le front. Nos troupes ont pénétré dans les lignes allemandes sur un front de 25 kilomètres et sur une profondeur variant de i à 4 kilomètres. Elles ont, au cours de la nuit, maintenu toutes les positions conquises. Le nombre des prisonniers actuellement dénombrés dépasse 20.000 hommes. »

La foule empêche d'approcher; quelqu'un lit tout haut; les chiffres sont doublés par les gens des derniers rangs.

Alors nous sommes rentrés chez nous dans la nuit;

nous arrêtions les passants dans le bourg pour leur jeter la bonne nouvelle. Le petit René sautait de joie. Si c'est l'exaltation, c'est aussi l'angoisse des grandes batailles. Personne n'a dormi dans la maison.

27 septembre.

Les journaux de Rouen complètent les nouvelles d'hier soir. C'est bien 20.000 prisonniers, une avance générale, et c'est un simple début. Voici le communiqué de minuit :

« Notre attaque au nord d'Arras a réalisé de nouveaux pr ogres.

« Nous avons occupé de vive force la totalité du village de Souche^ et avancé vers l'est dans la direction de Givemhy. Plus au sud, nous avons atteint La Folie et poussé au nord de Thélus, jusqu'au Télégraphe Détruit.

« Nous avons fait au cours de ce combat, un millier de prisonniers.

« En Champagne, nos troupes ont continué à gagner du terrain.

« Après avoir franchi sur presque tout le front compris entre Auberive et Ville sur-Tourbe, les puissants réseaux de tranchées, boyaux et fortins établis et î)erfectionnés par l'ennemi depuis de longs mois, elles ont progressé vers le nord, contraignant les troupes allemandes à se replier sur les tranchées de seconde position, à trois ou quatre kilomètres en arriére.

« La lutte continue sur tout le front.

« Nous avons atteint l'Epine de Vedegrange, dépasse

la Cabane sur la route de Somme-Py et la Baraque sur la route de Souain à Tahure. Plus à l'est, nous tenons la ferme de Maison de Champagne.

« L'ennemi a subi par notre feu et dans le corps à corps des pertes très importantes.

« Il a laissé dans les ouvrages qu'il a abandonnés un matériel considérable qui n'a pu encore être recensé. Dès maintenant, on signale la prise de vingt-quatre canons de campagne.

« Le nombre des prisonniers s'accroît progressivement et dépasse actuellement sei^e mille hommes non blessés, dont au moins deux cents officiers.

« Au total et sur l'ensemble du front, les troupes alliées ont fait en deux jours plus de vingt mille prisonniers valides. »

Où serons-nous dans un mois? L'espérance renaît. Nous faisons des projets. Nous irons à Gallififet chercher Giorgio qu'on nous rendra certainement...

La demoiselle de la poste a entendu dire que Madame de Sommevielle a quitté Grosmesnil, mais ses filles y sont encore seules. Je tâcherai d'aller jusque là, tantôt.

28 septembre.

Attente du communiqué. Il désappointe un peu. On s'habitue vite aux victoires, aux gros chiffres. Combien de prisonniers aujourd'hui? Cela seulement?

je vais à Dieppe vers midi pour voir Madeleine qui

reste à l'hôpital. Une heure, deux heures: elle revient à la fin au Bas-Fort-Blanc déjeuner quand nous avons fini. Elle est brisée de fatigue. On ne sait où coucher les soldats arrivés dans la nuit, si couverts de boue sèche qu'on doit couper leurs vêtements pour les déshabiller. On ne distingue plus leurs traits. Leur saleté est indescriptible. Ils sont très enthousiastes.

Les officiers anglais sont un peu disappointed. Ils attendaient de plus beaux résultats de leur effort sur Arras.

A trois heures, distribution de médailles et de croix aux anciens amputés devant l'Hôtel Royal. Une femme d'Offranville, « en cheveux », va recevoir la croix de son mari. Cette prise d'armes n'a pas le public habituel de ces fêtes. On est tout aux nouveaux arrivés; on assiège la porte des hôtels-hôpitaux. 11 pleut. On dit que le temps contrarie les opérations.

Courses en ville pour chercher quelqu'un qui se charge de lettres pour Paris. Le courrier est retenu cinq jours. Madame de Sommevielle était prévenue, elle! Et je n'aurai pas le temps de m'arrêter à Grosmesnil.

On prétend que le fils Azambre serait grièvement blessé et soigné ici. Ces dames Azambre seraient à Dieppe depuis ce matin. 11 y aurait quarante hommes des environs. Pertes énormes.

30 septembre.

Les journaux de ce matin sont arrivés comme d'habitude. La poste et le télégraphe reprennent leur

service à peu près normal. Au 423e jour de guerre, c'est un nouveau courage, comme après la victoire de la Marne. Le Président de la République remercie l'armée (i) :

« Mon cher Ministre, « Les magnifiques résultats qu'ont produits nos opérations en Artois et en Champagne, nous permettent de mesurer l'étendue de la victoire que viennent de remporter les armées alliées. Nos admirables troupes ont donné dans ces combats une nouvelle preuve de leur esprit de sacrifice et de leur sublime dévouement à la Patrie. Elles ont définitivement affirmé leur supériorité sur l'ennemi. Je vous prie de transmettre au Général en chef, aux Généraux commandant les groupes d'armée et les armées, à tous les Généraux, officiers, sous-officiers et soldats, mes félicitations les plus chaleureuses et les plus émues. »

M. Millerand au Généralissime :

« Mon cher Général, « C'est le cœur plein de joie que je vous transmets la lettre que je reçois de M. le Président de la République... »

L'agence Havas communique un récit officiel de la Victoire de Champagne.

« Cette vague humaine qui, sur ce front de plus de 25 kilomètres, d'un même mouvement, d'un même

(i) Le 26 septembre 1915, cette bataille de Champagne était annoncée aux états-majors par le télégramme suivant : « Trois division^> sont passées par la brèche... »

élan s'abattit sur les tranchées ennemies et les couvrit, comprenait des Français de toutes les parties de la France, fantassins du pays breton et de la Vendée, de la Beauce et du Perche, de Paris et de Lorraine, de Normandie et de Franche-Comté, montagnards de Savoie et du Dauphiné, et parmi les contingents divers de l'infanterie coloniale, des hommes des côtes de la Méditerranée et de l'Océan ; zouaves et tirailleurs représentaient la France de l'Afrique du Nord.

« En quelques minutes, nos hommes, aux prix de pertes presque partout légères, sautaient dans les tranchées allemandes, en maîtrisaient les défenseurs et poursuivaient leur course en avant avec entrain et audace... »

Personne n'est oublié dans cette nomenclature des diverses races de la France. La France d'aujourd'hui est devant nous, comme une géante qui serait restée courbée quelque temps, pour nous étonner plus ensuite quand elle redresserait sa taille.

Dans un article intitulé « De la boucherie et de la guerre », Polybe compare « l'atroce hécatombe, et plus inutile encore » des armées du Kaiser, avec « ces vies, toutes ces jeunes vies qui s'offrent d'un même élan. Notre Patrie en est économe. Elle a fait sa part au sacrifice. Elle garde sa part à l'avenir. Quelle patrie est plus douce? Quelle patrie fut toujours plus humaine?

Cela, c'est Joffre,

Cela, c'est la Champagne,

Cela, c'est la guerre. »

Et quel tableau, d'abord, de 1' « infernal brasier

où une main invisible, qui est crispée de rage, n'a pas arrêté de lancer les régiments après les régiments... »

« Ça, c'est l'empereur allemand.

Ça, c'est l'Yser.

Ça, c'est la boucherie »,

écrit Polybe-Reinach.

Editorial du Figaro :

« Et de cette campagne qui s'annonce si merveilleuse, nous ne tirerons, pour le moment, que cette leçon : Ne pas douter de la victoire, mais dans la hâte de nos cœurs, n'en pas prévoir le terme trop proche.

« Alfred Capus,

de l'Académie française. »

Hélas! il arrive toujours de nouveaux blessés à Dieppe. Un train de prisonniers allemands amène des hommes de la Garde Impériale capturés dimanche par les Hindous. Revenus du front oriental, ils ont été rééquipés à Berlin. Ils vont en Angleterre.

2 octobre.

On se dirait à peu de lieues du front, on ne croise que motocyclettes, chevaux, bagages qui en viennent ou y vont. Major W. était hier dans un endroit qu'il ne nomme pas, à vingt minutes de distance de Douai. Les Anglais auraient eu une avance de plusieurs kilomètres sur les troupes françaises, un manque d'entente aurait empêché la liaison de se faire. Les journaux de Londres expriment le sentiment que nous

avons été inférieurs aux Anglais; les journaux allemands disent le contraire. Encore une fois, nous sommes dans une ignorance insupportable, et enclins à croire bonnes toutes les nouvelles. On envie la tranquillité du cher Parson en khaki, quand il cherche et s'étonne de ne pas trouver, dans les librairies dieppoises, les œuvres de Mgr Duchesne. Ah ! ces braves gentlemen, qui boivent solennellement leur thé chez les Mallows, en annonçant encore deux ans de guerre ! « Le bull-dog ne lâchera plus sa proie. » Cette formule partout imprimée, comme elle paraît juste quand on regarde ces sexagénaires si calés, si « at home »! Quelle patience n'auront pas ces têtes impassibles où la pensée est lente !

Herrick Mallows s'en est allé, hier, à Gonfreville, pour faire des arrangements avec son fermier. Du côté du Havre, l'agriculture va devenir très difficile. Les notaires préviennent les propriétaires que les fermiers, n'ayant pas d'ouvriers, ne veulent plus renouveler leurs baux, si ce n'est à condition de convertir la terre arable en pâturages — et cela, sur une grande étendue d'arpents. Le fermier de Gonfreville va être un de ces jours rappelé; ses fils sont, Tun prisonnier, l'autre sur le front. Quand les ouvriers rentreront, on craint qu'ils ne soient tentés par les salaires des fabriques, meilleurs que ceux de la culture. 11 ne faudrait pas que la France eût à faire venir des Amériques ce qui faisait notre richesse nationale. Mais c'est là un détail auquel ne s'arrête pas John Bull.

La partie havraise du pays de Caux est, peut-être,

dans une situation exceptionnelle; ce que je note, aujourd'hui, serait en contradiction avec les expériences de M. d'Aultreville.

Redescendu dans Dieppe, on sonnait à Saint-Rémy pour les prières du soir; les quartiers hauts déversaient sur la rue de la Barre les soldats anglais et belges, qui n'ont d'autres distractions que de contempler les étalages des boutiques, très éclairés, le Café des Tribunaux où leurs officiers font cercle.

Le communiqué était court. L'offensive serait-elle déjà interrompue? Pourquoi? Les derniers blessés n'ont pas l'enthousiasme des premiers ; ils parlent de projectiles insuffisants, et découragent les camarades revenus avec la conviction d'un triomphe complet.

Madeleine devait m'attendre à Saint-Rémy, dont l'odeur de cave et de chandelle ferait reconnaître à un aveugle cette curieuse église, plus ancienne dans certaines de ses parties,* que Saint-Jacques, sombre, lourde, où les âmes pieuses se sentent si loin du monde, et qui rassure les ferveurs timorées. Saint-Rémy a ses fidèles, en dehors de ses paroissiens; cette église est, pour moi, la province même. Les maisons s'y collent, les ruelles qui l'entourent, en font encore partie; on y rencontre des trotte-menu qui ne doivent sortir de chez elles que pour se rendre aux offices. Aubrey Beardsley et Conder situaient tous les romans provinciaux de Balzac dans ce coin de Dieppe, où il n'y a pas un volet, un bouton de porte, ni une tuile, qui ne date au moins de Vauban.

La prière du soir a ses fidèles, ombragées de chapeaux dont je ne sais quels doigts de fée Carabosse

continuent, à travers les âges, de perpétuer Tachronisme, dans quelque arrière-cour où le Conseiller des Dames illustré est tenu pour frivole. Ces béguines ménagères ont des voix qu'on n'entend que là; le Salut a une intimité familiale; les cantiques, dans un ton fantaisiste, rasent le sol et ne s'élèvent pas jusqu'aux couronnements des piliers ronds et trapus, dont la base est verdie par la mousse. Nous sommes dans un sous-sol de la vie moderne.

J'attendis assez longtemps. Le service des blessés retint Madeleine, qui devra peut-être veiller cette nuit, puisqu'elle ne vient pas. Au bas du chœur, une voix assez pure continua de chanter après que les autres s'étaient tues, même pendant les premiers trilles du timbre qui remplace la sonnette, avant la Bénédiction. Madeleine, peut-être, serait elle entrée par la poterne du Nord? Madeleine n'était pas venue, mais quand le sacristain allait fermer, les fidèles tous partis, je rencontrai Berthe de Sommevielle près du bénitier. Elle avait un voile. Elle vint à moi :

— Etais-je assez bien renseignée? dit-elle. Je suis partie. Je croyais qu'on les amènerait à Paris — ceux, du moins, de la brigade du général X. On en a évacué beaucoup sur Paris. C'est encore un hasard, qu'on l'ait dirigé sur Dieppe; quoique, maintenant, on les rapproche de chez eux... Je l'ai cru mort... // ne pouvait pas être sain et sauf; je le savais;... j'ai consulté des tireuses de cartes... Ah! mon Dieu! Qu'est-ce que je vous confesse là! Pas un mot, n'est-ce pas? Entre nous, n'est-ce pas? Mon amie la générale X. connaît toutes les chiromanciennes...

26o CAHIERS D'UN ARTISTE

— Où est-il? interrogeai-je.

— Comment, où est-il? Dans le plus mauvais, le plus inconfortable hôpital. Et c'est très grave. On ne me permet pas de le voir... Sa mère, sa mère seule... Cette femme ne comprend pas que j'ai autant de droits qu'elle... J'ai pris une chambre à l'Hôtel de la Paix. Je ne m'éloignerai pas, si ça va plus mal, je casserai les vitres, plutôt que de ne pas le revoir...

— Et mademoiselle votre fille? La fiancée?...

— Ma fille ? Oh ! ma pauvre fille ! . . . Cette mère l'a fait appeler... sans moi! Comprenez-vous ça? Cette inconvenance!... Ces gens n'ont pas de manières!... Un vernis! Et dès qu'on gratte un peu!... Enfin, lui, il est d'une autre essence, c'est un être merveilleux... Adieu, adieu! Je cours chez le médecin... Je dîne avec une infirmière... Ah! s'il était au moins dans le service de votre femme!...

Et Berthe a disparu comme un elfe.

3 octobre.

Wells écrit : « Il ne semble pas qu'il y ait le plus petit espoir de rendre la guerre plus concluante et moins destructrice. Elle ne fera que devenir plus cruelle et plus horrible et ne laissera derrière elle que des vagues de haines coupant en deux les peuples... Vous pourrez, il est vrai, faire usage de représailles; mais votre adversaire ne sera jamais réduit à l'impuissance totale, comme cela était possible autrefois... La voie de la Guerre, ou bien un Etat mondial : tel est le dilemme d'aujourd'hui pour l'humanité... »

M. Georges Boissonnas, moraliste : « II ne faut pas de solution bâtarde, de concessions qui compromettent les causes sacrées et qui viendraient ruiner les espérances de tant d'âmes héroïques qui ont accepté la souffrance et la mort, pour assurer la paix véritable à des êtres chers, à la Patrie, à l'Humanité...

« Dans la cause de la paix que défend notre peuple en armes, personne ne se fera « porter déserteur ».

Lectures du soir. Nous nous accrochons au manteau de la cheminée, nous pensons à toutes les Berthes de Sommevielle; insolubilité de ce problème, noir à perte de vue !

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