A MISS T., L ON D RES
5 octobre.
Nous avons fait une dernière tentative, et vous envoyons un certificat d'honorabilité, de bonne vie et mœurs, que nous délivre l'adjoint au maire de Dieppe. Mais vous n'aurez pas votre permis de séjour, ma chère. Ainsi, vous qui avez soigné bénévolement des Français, une grande partie de l'hiver, sur cette côte, vous ne viendrez pas : l'Angleterre ne veut pas vous laisser partir ! — Et l'on craint les espions ! — Si vous aviez été trombone, clarinettiste au Casino; si vous aviez donné des leçons de musique à d'honnêtes personnes ici, vous pourriez être Turque, même Autrichienne : vous délivreriez vous-même des permis d'automobile, comme le jeune oriental qui vient seu-
lement, ces jours-ci, de s'éclipser... je ne sais comme! II favorisa l'évasion d'un prisonnier allemand (il n'y eut que tentative), avec lequel il avait une étrange intimité.
Maints amis à nous recevaient Irram et sa femme. La musique est un passe-partout, et Irram a du talent. Une nuit, l'hiver dernier, il s'obstinait à rester dans le salon de Madame F. Il savait que dans le buvard étaient des lettres de P., lequel écrit un vrai journal du front; il ne pouvait, disait-il, rentrer chez lui; il priait Madame F. d'aller se reposer; il avait sa correspondance à faire. Pourquoi une de ces lettres étaitelle introuvable, le lendemain? Madame F. n'était sortie de la pièce qu'une minute.
Avec de faux papiers, il surprit la confiance d'un employé de bureau, à Paris, d'où, depuis quinze jours, il ne put pas partir, pour revenir à Dieppe. Et il y était encore récemment. Il y a des espions installés dans des villes de province où la candeur des braves gens qui les y ont toujours vus, leur donnerait une fille en mariage.
Mr. Herrick Mallows a épousé Mademoiselle X., dont le père est un des « principaux » du pays. Les Mallows sont propriétaires en Normandie, Mr. Mallows a loué une maison dans Dieppe, sa famille entière se dévoue aux hôpitaux; or la sœur de Mr. Mallows n'a pas pu venir pour Pâques. Donc, ma chère, à Paris ! D'où vous pourrez envoyer en Allemagne tous les renseignements que vous voudrez : personne ne troublera votre espionnage, si vous vouliez en faire.
A propos des Mallows : quelle puissance a le type
britannique ! Dans les unions entre les gens de votre race et ceux de la nôtre, les enfants ont toujours Tair d'Anglais. Mes sept cousins de Leeds n'ont de ressemblance qu'avec leur père ; de même pour les jeunes Mallows, qui n'ont été qu'en visite en Angleterre.
La maison des Mallows est très hospitalière pour moi, pendant les stations interminables que je dois faire à Dieppe. C'est déjà devenu un intérieur de chez vous ; d'ailleurs, cette villa fut-elle jamais habitée par d'autres que des Anglais ? Une vérandah en « lattice work » est du plus authentique Adam's à la Chinoise. Des terrasses qui longent le faubourg de la Barre, on monte par des escaliers de pierre à d'autres terrasses, jusqu'au niveau des falaises. Quuels souvenirs d'enfance pour moi, ces murs en rampe ! Le cèdre des Mallows étendait ses branches à graines rouges sur un jardin contigu, où la Castiglione me faisait jouer avec son fils. C'était au temps de la splendeur dieppoise, quand un escadron des Guides de l'Impératrice occupait les écuries du château ; la rue Aguado était un Longchamp de voitures à la Daumont. Les élégantes de la Cour, dont on nous a rebattu les oreilles, la Castiglione, la Metternich, la marquise de Galliffet, une Madame Musard ou une Rattazzi, c'est dans des nids à rats qu'elles étalaient leurs crinolines; ces appartements, même refaits et pourvus de baths, font pitié à Major sir John W., mettent vos nurses en fuite, et sont la risée des Belges en exil !
Je commence à croire que nous sommes un peuple imaginatif et pour qui les mots ont un prestige plus sûr que les choses
6 octobre.
Démission Vénizelos. En grosses lettres dans les journaux: « Une mauvaise nouvelle. » Le général Sarrail est prêt à partir pour la Macédoine. Les lettres de soldats sur la victoire de Champagne, les récits des dernières semaines font place aux discussions politiques. On se préoccupe des Balkans ; dans notre ministère, il y a désaccord. Puissions-nous ne plus jamais rentrer à Paris !
Dans un journal, ce matin, en face d'un article célébrant un masque antiasphyxiant : une chronique de la Mode, par Ghénya. « Les événements que nous subissons ne doivent pas faire oublier aux femmes les soins de la toilette. En ce début d'automne où la température est pleine de surprises, il est indispensable de se préserver avec la véritable Eau de Manon, si précieuse pour adoucir la peau et donner de l'éclat au teint. »
Quelqu'un s'écrie : « On a les tempes serrées et des gargouillements d'entrailles ! »
Frédéric Azambre était, hier soir, à toute extrémité. On a aujourd'hui un peu d'espoir. C'est l'abbé Chanterelle qui me rapporte cette rumeur. Une hémorrhagie a failli enlever le malheureux enfant. Mademoiselle Alice de Sommevielle est accourue avec sa mère; les instances du médecin ont fait céder Madame Azambre.
Monsieur le Curé m'a dit : — Madame la Baronne m'a envoyé un fiacre automobile, celui de Monsieur Larchevêque, le tonnelier de la rue du Cœur-Couronné...
Vous savez, l'ancien cocher de place. Je me suis hâté de répondre au désir de cette bonne dame ; dès que j'eus achevé les prières pour nos chers soldats, je suis monté dans cet équipage à traction mécanique. Le rendez-vous était à l'Hôtel de la Paix. Quand je débarquai du coche, un garçon fort poli me remit une carte sous enveloppe, en m'invitant à prendre un léger en-cas froid, que Madame la Baronne avait fait mettre de côté. Elle rentrait au même moment à l'hôtel. — Ah ! vous voici déjà, mon bon Abbé! Je vais faire prévenir Madame Azambre. Elle est là. Je ne l'ai pas vue, avant que je vous visse, vous. Vous savez les prétentions de ces gens : amener ma fille à l'hôpital, sans moi, sa mère ! Madame de Sommevielle paraissait en proie à une sorte de fièvre, cette chère dame, jadis si réservée ! — Ah ! Madame la Baronne, fis-je, je suis votre serviteur respectueux ; que puis-je donc, de quel service vous serai-je? Vous n'avez qu'à ordonner, si mon humble personne...
L'abbé Chanterelle était en verve, mais lent, et j'avais hâte d'en venir au fait.
— Vite, vite, Monsieur l'Abbé ! Alors quelle était votre ambassade?
— Ah ! C'était bien peu de chose ! Et je ne comprends pas encore très bien pourquoi Madame la Baronne a eu besoin d'un vieux prêtre — son ami, je veux bien, son directeur devant Dieu et les hommes...
— Vite ! Mais quoi, Monsieur l'Abbé?
— C'était pour dire à la mère du jeune homme que Madame la Baronne avait des sentiments religieux, des
habitudes héritées de sa noble famille (je n'ai pas dit noble, pour ne pas humilier Madame Azambre) de sa famille, donc, et que je venais implorer, à côté d'elle, pour qu'une future belle-mère, qui se considérait comme une maman très tendre, assistât à l'entrevue... peut-être in extremis.
— Alors, qu'est-ce que Madame Azambre vous a répondu ?
— Elle a répondu : — Monsieur l'Abbé, vous ne savez pas de quoi il s'agit ! Enfin, puisque je vous sens en hâte, j'abrège. Voici en quelques mots... J'ai promis de mener Madame la Baronne au chevet du mourant, et la jeune fille aussi, et de ne pas m'éloigner pendant le cours de la touchante et si regrettable entrevue. Nous nous mîmes en route. Madame Azambre précédait avec des ballons d'oxygène, des médicaments de chez Monsieur Mabille, l'excellent pharmacien de la place du Puits-Salé : quels braves gens !
— Oui, oui, oui, allez vite !...
— Pardon, c'est vrai, je vous retiens ! Nous nous mîmes donc en route ; nous accédâmes à la chambre du patient. Monsieur Frédéric eut l'air de nous reconnaître... Il reconnut sa fiancée sûrement, (je ne vous ai pas dit, dans ma précipitation, que Mademoiselle Alice était à l'Hôtel de la Paix depuis le tantôt, dans des crises de larmes ; sa mère l'avait laissée sous clef dans sa chambre.) Le malade la reconnut donc ; elle l'embrassa sur le front ; M. Frédéric se souleva un tantinet, un rien... mais l'effort suffit à provoquer une hémorrhagie ! Madame la Baronne poussa un cri ; elle tomba roide, droite comme un bâton. Un major
eut même une exclamation qu'un ecclésiastique a peine à entendre... mais les militaires, on sait!...
— Alors, Madame de Sommevielle, qu'en avez-vous fait, Monsieur l'Abbé?
— Des plantons — ils appellent ainsi ces militaires infirmiers, du moins, c'est ce que je crois — deux plantons ont donc apporté une civière, la même, ontils dit, qui avait servi pour M. Frédéric. Et nous avons ramené la malheureuse châtelaine de Grosmesnil à l'Hôtel de la Paix. Elle est encore là, couchée, inerte; — du moins, elle n'avait pas repris ses sens quand j'ai dû quitter la ville. C'est très sérieux, je crois, de part et d'autre.
— Comment, de part et d'autre?
— Mais les deux malades ! Le gendre et la bellemère î je puis dire ainsi, puisque j'allais unir les chers enfants... Alice et Frédéric... Mais il faut toujours espérer... Demain le Bon Dieu nous aura peut-être ménagé un de ses miracles.
9 octobre.
Madeleine et moi sommes allés à Paris pour l'enterrement d'Ernest Crocheton, notre cher jardinier d'Auteuil. Les nuits passées dans la maison vide, quand nous allons à Paris pour vingt-quatre heures, nous connaissons cela, et c'est toujours lugubre ; mais Ernest était un dieu lare et nous le savions présent. C'est fini ! Nous avons jeté sur son cercueil les dernières fleurs de « son jardin ».
Sa fille a la douleur résignée et passive de certaines gens de la campagne ; elle raconte, comme s'il s'agissait d'un autre, les hallucinations, les folies du bonhomme qui s'était mis à boire du vin et de l'alcool, à 75 ans, « croyant se soutenir ».
Il n'y a plus de « mémoire » dans la maison. Auteuil ne sera plus Auteuil pour nous.
Dans Paris, beaucoup d'agitation politique. Le succès de Tahure est beau (loo prisonniers); mais Salonique et le débarquement des Alliés cause une anxiété considérable.
La Grèce, après avoir fermé les yeux, ou consenti avec Vénizelos, proteste contre le passage des troupes alliées. Si la Bulgarie attaque, nous aurons le droit pour nous. Si nous attaquions les premiers, on dirait que nous avons violé la Grèce, comme les Allemands la Belgique. Les ministres de l'Entente ont quitté Sofia. Sir lan Hamilton est à Salonique. Ce serait à l'Italie et à la Russie, de « faire le coup » de ce côté-là, car nous n'avons, sur ce front-ci, que juste de quoi pousser notre gros effort, au moment où il s'y produit une lézarde. On est très monté à Paris contre la politique de Delcassé.
A notre retour de l'enterrement, train triple pour Le Havre et Dieppe par Rouen. A Vernon, sur le quai de la gare, un départ de tout jeunes soldats, bleu-pastel, équipement tout neuf, cuirs jaunes, paquetages d'exposition, terrine et bidon en métal étincelant. Ces enfants crient aux dames de notre compartiment : « Vous ne voulez pas une place d'infirmière?... Joli voyage à Salonique ! »
Ils y vont. Et ils font des plaisanteries déchirantes, les pauvres paladins de la République.
Chez nous, nous apprenons que Frédéric Azambre vit encore; on le sauvera peut-être. Berthe de Sommevielle a voulu se lever pour voir Frédéric, hier matin; elle a eu une embolie. Elle est morte!
Berthe de Sommevielle a peut-être quitté cette terre sans se douter qu'elle était amoureuse !
10 octobre, dimanche.
Nous ne pourrons pas aller aux obsèques de Berthe de Sommevielle. Madeleine sera à Thôpital ; j'ai dû me coucher, le médecin m'ordonne huit jours de repos. Comment ne pas lire les journaux? Barrés expose très sincèrement la situation politique, mais ne choisit pas entre les deux voies à prendre : abandon de la partie, aux Balkans, ou bien y former un nouveau front avec des forces considérables. Ce serait une gigantesque expédition des Alliés, une autre guerre greffée sur celle-ci. Le titre de l'article est « La Faute des Alliés ». 11 révèle que les diplomates n'ont pas eu d'entente depuis le printemps. Le public apprend, soudain, sans réticences, ce que je savais. Quelles que soient leurs opinions, tous les journaux avouent. Depuis le jour de la déclaration de guerre, nous n'avions pas eu une telle émotion.
Delcassé se dit malade et n'assiste pas au Conseil des Ministres. La confiance qu'il avait eue dans l'attitude de la Bulgarie, toute sa politique dans les Balkans
semble avoir tourné en déroute. Je crois savoir que, s'il avait été indépendant, il eût agi en avril dernier, quand il était temps. Delcassé va servir de bouc émissaire... Le Ministre des Affaires étrangères ne paraîtra pas à la séance plénière des deux Chambres.
On sent quelque chose de terrible, un désarroi du Gouvernement. Il est question d'un Conseil permanent des Chefs militaires de toutes les puissances alliées. Nous voici aussi inquiets qu'en août 1914, quand nous nous demandions si l'Angleterre « marcherait ». N'y a-t-il donc rien de fait? G. W. Wells aurait-il raison? La guerre ne résoudrait-elle aucun problème?
Quelques officiers anglais sont venus prendre le thé ; ils se promenaient à cheval pour leur « sunday leave ».
Etonnante volonté de ne rien savoir des événements, de ne pas parler de la guerre ! Mallows assure que, dans le « mess », entre eux, il est convenu de ne faire allusion à rien de ce qui a trait à l'armée. C'est « bad manners », de parler métier (shop). En Allemagne, les officiers (ces raseurs) continuent leurs cours spéciaux, discutent des questions techniques, même en présence d'invités civils. Mais c'est très bien !
N'en est-il pas de même pour un peintre, un écrivain, un producteur quelconque ? Nous sommes des raseurs, si nous ne sommes pas des solitaires enfermés dans notre rêve. Nous ne pensons qu'à une chose; nous en parlons aux autres, à nous-mêmes, en mangeant, en dormant presque; pour l'homme de métier, il n'existe que son métier; il ne connaît ni politesse, ni « manners ». La conception britannique des « good
manners » du gentleman, est, trop souvent, une simple vue de bonne d'enfants.
15 octobre.
J'étais encore au rez-de-chaussée quand Madame d'AuItrevilIe est venue prendre de mes nouvelles; elle allait s'en retourner. J'ouvris la fenêtre et insistai pour qu'elle voulût bien me faire l'honneur d'un bout de visite, puisque Je ne puis pas me rendre chez elle comme je le lui avais promis. Cette bonne voisine craignait de me déranger; elle avait encore des amis à voir « dans le quartier » (les environs) et elle profitait de ce qu'un de ses valets de ferme fût en permission, pour mettre la jument pie au break à bâche. Elle s'assit sur la plus incommode des chaises, sans s'appuyer.
La douairière « n'en peut croire ses yeux », quand elle se rappelle ce qu'était ma maison, ce qu'elle est aujourd'hui.
— Comme tout ceci intéresserait ma fille Claudie ! Permettrez-vous que je l'amène une fois, monsieur?
Je l'en suppliai.
— Que de choses, depuis que nous ne nous sommes vus chez moi, monsieur ! Quel drame ! Notre région est, comme ma famille, bien éprouvée! Qui l'eût dit? Cette chère Berthe de Sommevielle! Je ne vous ai pas aperçu à l'inhumation... Vous étiez malade?... C'est regrettable, c'est très regrettable. Vous auriez vu une partie de la société — les voisins proches — car on
se fait « porter » difficilement, par le temps qui court. Madame de Sommevielle était sujette à des crises; on s'étonne moins, quand on Ta connue jeune fille, qu'elle n'ait pas supporté l'excès de l'émotion. Si ma fille était à la place d'Alice de Sommevielle, je crois que j'aurais aussi « passé », comme sa mère. Pensez, monsieur! Un mariage in extremis... dans un hôpital de militaires!!
Notre douairière toucha d'une main ses yeux, comme devant un spectacle immodeste, et elle reprit, sur l'assurance que je lui donnai que Frédéric avait une chambre à part :
— Maintenant, le mariage se fera, puisque le malade paraît hors d'afifaire, mais, dit-on, sûr de ne plus repartir. En somme, ils sont fiancés, le père avait donné son consentement. Alice a trop de race pour se dérober sur l'obstacle, comme disent ces messieurs, aux courses de Dieppe. Les conseils d'une mère sont précieux pour les jeunes épouses; mais je pencherais à croire que la pauvre Berthe eût peut-être été une belle-mère un peu trop zélée...
— Trouvez-vous, madame, demandai-je, trouvezvous que Madame Azambre ait des torts? Comment, vous, une autorité, vous, madame, qui possédez les anciennes traditions, comment jugez-vous Madame Azambre?
— Vous êtes trop flatteur, "monsieur... Mon âge, je le reconnais, et le nom que je porte, sont une garantie... Eh î bien, à la place de cette dame (si toutefois une femme deux fois Aultreville peut se mettre à la place de cette personne), je crois que j'aurais été aussi crain-
tive en face de Berthe. Berthe avait quelque chose de... pas naturel... de tout à fait drôle... Je vous demande pardon : twe petite fêlure. Mon mari dit : Une araignée dans le cerveau... Ainsi, à la première blessure du fils Azambre, quand ce jeune homme était à Sévigné, l'Ecole des filles (vous savez), Berthe le soignait, n'est-ce pas? Berthe le bourrait de livres. Elle lui faisait lire Julia de Trécœur, une lecture que j'aurais interdite à mon fils, même après ce volontariat (d'où il n'est pas revenu!), — et Madame d'Aultreville porta encore une main à ses yeux. — Monsieur Azambre n'a pas l'habitude de lire ; cela l'ennuyait, la lecture. Berthe grondait s'il n'exprimait pas une opinion sur certains caractères de romans. Elle voulait lui faire faire des « styles » sur ses prouesses de guerre, pour le Journal de Rouen. Ce cavalier ne met pas toujours l'orthographe ; quand il y avait des fautes — le précepteur du petit Auzanville a été chez les Azambre — je le sais, ce Frédéric était mauvais élève; on l'a assez dit. Quand il y avait des fautes d'orthographe, Berthe disait : — Voilà les guerriers; ils ne savent plus rien! Vrtàtnc , f adore vos fautes, ce sont des perles pour moi...
Berthe apprêtait à rire; on était chagrin pour elle. Madame Azambre a fait circuler la correspondance de Berthe avec Frédéric, on en parlait même à l'inhumation. Vous les aurez peut-être lues, ces lettres, monsieur?
Je m'écriai : — N'a-t-on pas brûlé ces lettres? Si elles appartiennent à quelqu'un, c'est à Frédéric Azambre. J'espère qu'on va faire cesser cela. Celles
qu'on m'a montrées témoignent d'une sensibilité maternelle, voilà tout...
— N'est-ce pas? Maternelle, vous trouvez aussi, monsieur? D'une mère, ce serait forcé; mais d'une future belle-mère... Il y avait de quoi susceptihiliser Madame Azambre. Je le vois, nous nous entendons tout à fait ! Bravo ! C'est que nous avons, dans la région, tant d'exemples du courage des mères... Autant chez les paysannes que chez les bourgeoises... Je sais telle de vos amies qui immole ses trois garçons pour restaurer la monarchie !
— Celle-là, fis-je, je ne la classe pas, tout en l'admirant, au-dessus de la femme Legras, de Toulesmesnils, qui n'a que sa pension à attendre de la République, et partage son allocation actuelle avec la femme Thoumyre.
— Oui, mais l'idée est si belle, monsieur : pour le Roi ! Une mère de trois fils ! Ma fille Claudie et moi, nous avons été transportées quand on nous a cité ce fait, après l'inhumation, à Grosmesnil. Il n'y a pas eu de repas de deuil, vu ces malheurs; mais les Gonney, les Sainte-Lucile et quelques autres, nous avions emporté une collation sèche ; le service étant à onze heures et demie, nous nous sommes assises sous ces hêtraies où la chère défunte avait semé des fleurettes, comme dans un jardin à l'anglaise. Elle avait des idées à elle... On a généralement trouvé l'allocution de l'abbé Chanterelle un peu amphigourique. Il parle surtout comme Bossuet. Je préfère la parole de notre Doyen. Il est pourtant de la campagne par naissance, plus que M. Chanterelle qui a l'air paysan, malgré sa
science bien connue, mais notre Doyen a plus de simplicité, il touche les grands comme les petits.
Et s'apercevant que j'étais très las, Madame d'Aultreville prit congé. Son parallèle entre les deux maîtres de la chaire allait devenir nébuleux.