‹ Cahiers d'un artisteChapitre 3 sur 14 · L. lui répondit en riant : — Vous me flattez : Classe · texte numérisé non relu

L. lui répondit en riant : — Vous me flattez : Classe

Son canotier de paille, et l'ombre? L. dut tirer de sa poche une carte d'électeur. Cela ne suffit pas pour prouver son identité; il dut conduire cet homme de zèle jusque chez le concierge du cercle, dont les portes n'étaient heureusement pas encore closes.

Fin juin,

La demoiselle du numéro 40, après avoir fait faire un tour à son frère l'aveugle, l'assied sur un banc au champ de courses d'Auteuil. Voici des années que je rencontre ce couple pathétique. Mademoiselle Irma se consacre à son frère Paul, depuis l'accident qui le priva de la vue. Us habitent le cinquième étage d'une maison modeste dont les locataires — un dentiste, de petits commerçants — sont tous mobilisés, et plusieurs disparus. Au premier, une famille plus fortunée se compose d'une femme, professeur de piano, de plusieurs enfants rachitiques, et d'un père, comptable, aujourd'hui secrétaire d'intendance au Ministère de la Guerre. M. Bourges rentre le soir, quand il n'est pas de service pour la nuit. De mauvaise santé, il a tou-

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jours été mis « dans du coton », il suit des régimes, s'affuble d'un cache-nez, de pelisses, et, en temps de guerre, est plus couvert de lainages qu'un « vrai poilu ». Ses fumigations contre l'asthme sont incommodantes, ses voisins menacent la concierge de déménager.

L'autre jour, j'étais assis à côté de Paul et d'Irma sur mon banc favori, le même où Madame Bourges vient attendre son mari pour faire un bout de causette. Ce sont les jours où le secrétaire ne couche pas chez lui. Boules de gomme, jujube, quelquefois une tisane chaude : Madame Bourges apporte toujours une gâterie.

Mademoiselle Irma arrêta sa lecture, quand je m'approchai du banc qu'elle occupait avec son frère. Nous nous saluâmes comme de coutume. Mademoiselle Irma poussa Paul pour me faire de la place.

Non loin de nous. Madame Bourges rôdait sur l'allée cavalière, un filet de provisions au bras.

Bourges apparut bientôt à bicyclette. Mademoiselle Irma dit tout bas à M. Paul :

— Si tu les voyais ! Voici ces gens du premier. II n'est pas si malade, puisqu'il va à bicyclette. Ces embusqués sont répugnants ! Quant à elle, elle a un sourire faux... C'est une « Boche », j'en suis sûre! Son accent : il y en a qui la disent suisse, d'autres danoise, je suis sûre qu'elle est « boche ». Ils ne m'ont jamais plu, ces gens-là; te rappelles-tu, chéri, les mois d'août et de septembre ? Elle n'a pas cessé ses gammes, elle jouait même des valses. Les sales gens! Elle lui a apporté des gâteaux, aujourd'hui je crois que ce sont des éclairs au chocolat. Qu'est-ce qu'il fait

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à Paris, ce drôle ? Et Ton manque d'hommes ! C'est certain, si l'on n'en manquait pas, on avancerait sur le front. Ah ! mon chéri ! si tu y étais ? c'est toi qui en ferais de la bonne besogne !

Paul, avec l'expression désolée des aveugles qui ont connu la lumière, répond à sa sœur par monosyllables : — Oui, tu crois? Ah!...

Mademoiselle Irma, ex-élève de la Maison Nationale d'Ecouen, souffre d'une déviation de l'épine dorsale, certains l'appellent « la petite bossue » ; elle est un peu contrefaite ; sa tête masculine et trop grosse pour son corps, a de la beauté ; ses yeux qui décèlent une intelligence virile, ont de la tendresse pour contempler Paul, mais regardent avec froideur le reste du genre humain. Il y a en elle un mélange de force et d'indigence physique, plus touchant que ridicule. Mais les passants se moquent et rient, peut-être à cause de ses chapeaux trop ornés et de ses fanfreluches.

Paul et Irma logeaient jadis au premier, dans l'appartement des Bourges, au temps que M. Maréchat, ancien officier de dragons, était encore inspecteur aux Magasins du Louvre, sous le commandant Hériot. Dans ce temps-là, Paul et Irma avaient chacun sa chambre donnant sur la rue, un salon, une salle à manger où M. Maréchat campait sur un canapé-lit, car rien n'était trop bon pour son fils, depuis qu'un éclat d'acier, pendant des exercices de tir, à Satory, avait aveuglé Paul. Celui-ci avait choisi la carrière des armes, à la grande joie de M. Maréchat. Mademoiselle Irma abandonna ses projets de cours de jeunes filles, et se dévoua à son frère, son idole. Plus de chats,

plus d'oiseaux, elle ne s'occuperait plus que de Paul. Epris de lecture, elle serait la lectrice de Paul, sa mère, son épouse, sa secrétaire aussi, car elle crut découvrir en son frère un génie d'inventeur. Sans ses malheurs, l'infirme eût été un Debange, un Sainte- Clair-De ville. Mademoiselle Irma, dit-on, envoie encore aux Directeurs de l'artillerie des rapports mystérieux, auxquels nulle réponse n'est donnée jusqu'ici, « sans doute parce que M. Paul Maréchat est membre de la Ligue des Patriotes et trop bien pensant ».

M. Maréchat, le père, disait de sa fille :

— Elle sait tout, elle a tout lu, et rien que des ouvrages sérieux. Irma est un puits de science. C'est elle qui aurait dû être le garçon.

En effet, Paul ne passait pas pour un jeune homme intelligent. C'était un de ces esprits qui semblent d'abord promettre et dont le développement soudain s'arrête. Dans leur enfance, Irma méprisait Paul; ils se chamaillaient sans cesse ; mais Irma a reconnu ses erreurs et tout oublié. De caractère violent, jaloux, passionné, alors républicaine et anticléricale, elle m.éprisait un frère tout prêt à revêtir la robe du séminariste. Une vulgaire amourette anéantit des projets aussi fragiles que l'était la vocation de Paul Maréchat.

Dès lors, quelles ne furent pas les inquiétudes d'Irma?

L'intelligence d'Irma asservit le seul homme sur lequel son empire féminin pût s'exercer. S'effaçant devant Paul, lui attribuant la paternité de ses idées à elle, elle le consulte, s'imagine maintenant qu'elle est

« inspirée » par lui. A un monsieur qui l'accompagne parfois à Auteuil, elle disait devant moi :

— Paul trouve que la participation de l'Italie n'est pas souhaitable. Paul a peu de confiance dans cette nation de parleurs... Je suis comme Paul, la guerre n'existe qu'entre la France et l'Allemagne. Paul croit que l'affaire serait déjà finie si l'on avait laissé agir notre admirable Etat-Major, mais la politique radicale ravage tout. Paul redoute les radicaux, les Juifs, les francs-maçons, plus que les socialistes...

La guerre aura été l'apogée, la grande époque de la vie d'Irma.

Mademoiselle Irma sait le nom, fâge, les états de service des généraux, leur opinion, leurs mœurs, leur origine, leur famille, les effectifs, les numéros des régiments, — ce qui n'a rien d'extraordinaire, dit-elle, — étant moi-même fille de militaire et puisque Paul est un soldat !

Quel juge d'instruction ferait Mademoiselle Irma ! Elle collectionne les menus-faits, sans avoir l'air de rien enquête, rapproche et compare, dénonce, accuse ou absout, et conclut. Le soupçon la hante, elle a la folie de la persécution pour son pays comme pour ellemême. Ne pouvant loger dans une maison « comme il faut », elle se claquemure, ne se risque dans l'escalier qu'après s'être assurée qu'elle n'y rencontrera personne.

Paul et Irma avaient quelques relations, d'anciens officiers amis de leur père, tous défunts aujourd'hui.

— Si nous recevions encore, dit Irma à Paul, comment ferions-nous dans cette baraque?

A force d'entendre causer mes voisins, je pourrais de loin deviner ce qu'ils se disent. Ce jour-là, la conversation avait roulé sur les services de l'intendance, à propos de M. et M^^ Bourges.

Monsieur poussait sa bicyclette, le long de l'allée cavalière. Madame l'accompagnerait comme de coutume jusqu'à la passerelle du Ranelagh, puis rentrerait chez elle. Mademoiselle Irma suivait du regard les époux qui s'étaient embrassés sans pudeur :

— Les voilà partis, — dit-elle à son frère, — le Bourges retourne à son bureau pour jouer aux cartes ou gratter du papier. Je m'étonne que le peuple ne fasse pas d'émeutes; il y en a trois cent mille de ce calibre-là, à l'abri, pendant que les autres se battent, toujours les mêmes! Le Bourges doit être protégé par quelque ministre, ou par un député ; et son épouse? La maîtresse d'un homme politique ! Us font une vie de tous les diables; la femme de ménage en raconte sur eux! Un de ces jours, la police opérera une descente au numéro 40. Peut-être serons-nous pris comme témoins; c'est odieux d'habiter une maison à petits loyers !

— Ça ferait une diversion..., dit l'aveugle en bâillant. Et Paul et Irma, après avoir plié l'Intransigeant, se

levèrent et prirent le même chemin que les Bourges, vers le numéro 40 de la rue X.

Je tiens de Madame Laplanche, qui travaillait jadis pour Mademoiselle Irma, et lui emprunte encore des livres, que le frère et la sœur Maréchat s'ennuyaient « à mourir » avant la guerre. Je sais beaucoup de choses sur 'eux. 11 me semble qu'Irma est une vieille connaissance à moi.

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Elle n'allait jamais à l'église; maintenant, elle va à la messe, au salut, aux prières du soir : Paul lui a fait comprendre qu'en temps de guerre, « ce n'est que convenable ». L'Eglise et l'Armée sont inséparables; il faut que chacun proteste, dans sa mesure, contre les mœurs subversives de la démagogie.

Le système de Mademoiselle Irma est solide, digne de l'homme qu'elle aurait dû être si la nature, comme disait son père, ne s'était pas trompée. Quelques années de plus et quand l'Allemagne sera réduite à ses vraies proportions, la grande vérité éclatera pour tous, telle qu'Irma, dessillée, la voit, enfin : la Monarchie, nécessaire, logique, avec toutes les fortes institutions de jadis.

Si les Maréchat s'ennuyaient à périr avant la guerre, c'est que les soins domestiques — ils n'ont qu'une femme, deux heures le matin, une heure le soir, pour la cuisine — la promenade et des lectures à haute voix, les Mémoires d'Outre-Tombe et le Mémorial de Sainte-Hélène, ne comblent pas le vide des trois cent soixante-cinq jours de l'an. Jamais de vacances, à la campagne où Paul et Irma rêvent de se retirer plus tard, s'ils héritent d'un oncle veuf, avec lequel « ils sont mal » depuis qu'il s'est remarié après divorce. Aujourd'hui les Maréchat veillent tard, se lèvent tôt, parfois ils n'ont pas le temps de « s'aérer au bois », ils dépouillent les journaux du matin, de midi, de cinq heures, découpent les articles, les entrefilets, collent, classent des documents pour le dossier de la guerre; il y a les paquets de linge, de victuailles, de brochures à expédier « aux filleuls » de Mademoiselle

Irma, qui brûlait, n'ayant pas de proches au feu, de se mettre en rapports avec quelques « poilus » des pays envahis, de préférence. C'est le moins qu'elle puisse faire pour sa patrie, puisqu'elle doit au malheureux aveugle tout son temps et sa sollicitude. Elle répond aux cartes postales, prêche la bonne parole; mais elle n'a pas eu de chance avec ses filleuls. Les deux premiers ont vite été hors de combat; les suivants étaient des ouvriers de fabrique. Irma n'a pas encore mis la main sur un de ces cultivateurs qui sont l'incarnation et l'espoir de la France.

Mademoiselle Irma poursuit son enquête sur les fournisseurs du quartier. Archevêque, le boucher, est, au ravitaillement, trop « à l'abri ». On le lâchera pour Duval, qui se bat, lui, quoique père de six garçons, dont un de la classe i6. Le boulanger est réformé — Dieu sait pourquoi ! — on le remplacera par celui du coin à gauche, qui a deux fils en Allemagne. La teinturière est luxembourgeoise, et quant à son mari, il a l'air fort comme un Turc, d'âge mobilisable ; pourquoi est-il à son comptoir? Paul ne voudrait pas mettre les pieds, ni « dépenser un liard » dans une boutique de non-mobilisable, ou même de commerçants heureux. Paul et Irma font la chasse aux embusqués. Ils ne prononcent pas de noms encore, mais ils font leur liste : on la produira après la guerre... Ah! si on laissait faire Paul ! Il raclerait les dépôts, viderait les bureaux, remplacerait les auxiliaires par des vieillards ou des femmes, comme dans les tramways, il rendrait cinq cent mille hommes à la défense nationale, et c'est lui qui saurait en faire un bon emploi!...

En France, on ne sait pas utiliser les hommes. Paul substituerait des femmes à tous les ouvriers et les employés civils : dans les administrations, les banques, les usines, les chemins de fer. Paul réserverait la jeunesse « comme le troupeau national », sacrifierait les soldats de trente-cinq à cinquante ans, ceux enfin qui ont fini leur œuvre et ont assez vécu.

La jeunesse, — répète toujours Mademoiselle Irma, — c'est si beau ! L'avenir, le génie peut-être ! Si Paul n'était pas infirme, il s'engagerait à instruire des recrues en quinze jours, il en dénicherait partout, il lèverait une armée aussi nombreuse qu'elle l'est sur le papier, car ce n'est plus un mystère : les lignes sont bien minces, dans certains secteurs, l'ennemi les percera un de ces matins. Loin de nous, l'époque héroïque de la Marne; ceux qui ont goûté à nouveau de l'arrière, les blessés, les permissionnaires ne demandent qu'à ne plus marcher; avec les politiciens, le Gouvernement n'a qu'à baisser pavillon; ceux qui se battent sont toujours les paysans; les autres se croisent les bras, sous prétexte de « reprise des affaires », d'industrie, de munitions, d'obus (comme si c'était les obus et non pas les hommes qui prennent des tranchées). Manque-t-on d'obus? Paul n'en est pas très sûr; mais si nous en manquons, Paul et Irma songent à lever des équipes féminines sous la direction de contremaîtres des arsenaux. Quant aux entreprises privées : encore des histoires de pots-de-vin, de banque, des trafics de financiers internationaux, de la juiverie, du marchandage tout au profit des « Boches ». De même, ce qui se passe en Russie, en Angleterre, par-

tout excepté en « Bochemagne », où l'on fait obéir les lâches à coup de schlague, le revolver sous la gorge. Ah ! quelles canailles, ces « Boches » ! Dire que ce sont ces monstres qui obligent Paul et Irma à devenir cruels, à vouloir envoyer tout le monde au massacre ! Quant à eux, Paul et Irma, s'ils veulent que chacun fasse son devoir sur le front, ils sont prêts aussi à tous les sacrifices; qu'on n'éclaire plus les maisons, qu'on ne chauffe plus les locataires, tant pis! Donnons tout pour les « poilus » ; Paul et Irma veulent souffrir comme les autres, puisqu'ils ne peuvent participer autrement à la guerre. Leur activité, leur passion, la sincérité de leur patriotisme embellit leur vie. Paul et Irma engraissent au moment où la vie s'arrête pour tant d'autres.

Au numéro 40 de la rue X., il advint que, sous l'influence de Paul et d'Irma, depuis la guerre plus communicatifs et moins fiers avec la concierge (la soupçonnant de ne pas leur remettre tout le courrier, ils lui donnent trois francs par mois pour qu'elle le leur monte sans retard), les Bourges furent rigoureusement « tenus à vue ». Vers février, un violoncelliste, porteur d'un nom difficile à prononcer, d'une chevelure romantique et d'un chapeau de baryton « boche », devint le pensionnaire de Madame Bourges, sa cousine. Ce Shanivarian ne peut être qu'un espion ; on assure qu'il lit dans la main, fait tourner des tables, ses lettres lui sont adressées poste restante ; la musique ne cesse plus, matin, après-midi ; le soir, Shanivarian et Madame Bourges s'absentent quand M. Bourges est rentré. Madame Poinque, Madame Venouze, Madame

Merlot, les locataires du n^ 40, commencent à causer de ces « types du premier », dont les façons sont une insulte aux deuils et aux inquiétudes des voisines.

Enfin, la concierge servit de truchement à ces braves dames, auprès de M. et M^e Maréchat. On voulait manifester, mais comment? D'habitude peu soucieux de « s'immiscer dans les affaires des autres », et qui n'auraient pas dit « ni bonjour, ni bonsoir à ces gens-là », M. et M^e Maréchat s'arrêtèrent, s'assirent même dans la loge. Mademoiselle Irma tapota les joues de la petite Marcelle, fit don au jeune René d'une histoire militaire de la France. La nuit des zeppelins, les Maréchat prêtèrent des couvertures aux enfants Merlot et à Madame Poinque. Quelle faiblesse, quelle honte, cette descente en commun à la cave ! Mais il y avait des instructions de police, Paul et Irma obéissaient ; ils firent même la dépense de lustrine pour obstruer leurs fenêtres sur la courette. Consigne !

Bien à contre-cœur, ils écoutèrent les commérages de la pipelette : puisqu'il s'agissait d'une œuvre de décence et de salubrité, ne fallait-il pas se ranger du côté des dignes gens dont les souffrances pendant la guerre confèrent au peuple une sorte de noblesse? Surtout purger la maison de cette racaille de Bourges. Mais comment être sûr d'éviter les fausses manœuvres? La concierge apporterait les faits, les Maréchat classeraient, ayant, n'est-ce pas, l'expérience des enquêtes.

10 Les Bourges payaient-ils régulièrement, en temps de paix ? La propriétaire est-elle bien avec eux ? Appuierait-elle des desiderata dûment formulés?

Réponse :

— Non; il n'y a rien du tout à attendre de par là. Les Bourges? excellente paye, même depuis que le mari est soi-disant mobilisé. On ne sait d'où vient l'argent, mais il vient à flots, vous n'avez qu'à vous renseigner chez le marchand de vins fins et à la pâtisserie qui porte en ville. Des gueuletons, mademoiselle ! Ils ont réveillonné, à Noël.

2° La concierge s'engage-t-elle à taire le nom des Maréchat? Ils agiront, s'ils peuvent rester incognito.

Réponse :

— C'est juré, cela, monsieur, mademoiselle ! Depuis que le pacte est conclu, Paul et Irma roulent

dans leur tête mille idées, forment des projets admirables ; les semaines passent, rien ne s'accomplit. On voulut organiser un charivari à la porte des Bourges, tendre un fil de fer dans le vestibule, pour le retour des espions après minuit ; on a même songé à un procédé classique, à une humiliation dont un homme ne se relève pas, mais Mademoiselle Irma désapprouve, dans des circonstances aussi graves, « tout agissement qui ressemble à une farce de mauvais goût », Elle chercherait encore, si le Destin n'avait pas prévenu de trop justes désirs.

J'apprends aujourd'hui que M. Bourges est parti pour le front après avoir passé un nouvel examen médical ; le violoncelliste belge est au Havre, zélé pour un emploi qu'il sollicitait depuis octobre 1914. L'aîné des petits Bourges est mort d'une pleurésie ; la mère, avec ses deux autres garçons, habite la pro-

vince, chez ses parents, du côté de Nancy, sous les bombes des avions.

Mais pourquoi le cousin belge porte-t-il un nom arménien ?

M. et M"« Maréchat pensent à déménager.

LES JOSEPH RODANET

— Tu auras beau faire, on dira toujours que tu en es un, vas 1

— Je te défends, toi, tu entends?

— Je n'ai pas dit le mot ! je t'ai juré que je ne le prononcerais plus ! N'aie pas peur, il ne sortira pas de ma bouche... mais si tu as des oreilles, tu l'entendras d'une autre, dans la rue, dans la maison, oui, c'est ça que tu es!

— Après tout, ça ne regarde que moi — et moi, j'ai ma conscience...

— Ça ne regarde que toi ? Ah ! ta conscience ! dis donc, crois-tu que c'est agréable pour une femme d'être...? Que veux-tu? J'suis ta femme... Ah! çà, n'y a rien à y faire !

— Dis donc, aussi ! tu n't'en es pas toujours plainte... Joseph Rodanet veut embrasser sa femme, mais

Marcelle le repousse avec dédain.

C'est la même scène presque tous les soirs, depuis des mois. Si les Maréchat habitaient le numéro 60, au lieu du numéro 40, ils se lieraient avec Madame Rodanet; ou, du moins, Rodanet serait sur leur liste.

Wherler, l'ébéniste, a un atelier contigù au logement des Rodanet.

— C'est comme si on y était — dit-il — on ne perd pas une parole, je tousse quelquefois pour qu'ils sachent que je suis là, quand ça va trop fort.

Rodanet est un colosse ; on dit qu'il a été dans un cirque avant d'être garçon de café, puis maître d'hôtel au Terminus, où Marcelle était lingère. A la mobilisation, un peu émêché, il a confié a Wherler :

— j'ai fait mon apprentissage à Lucerne et à Genève, j'aime ce pays-là, pourquoi donc que je n'me suis pas naturalisé? Les Suisses, ils sont à l'abri; quand on est Suisse, on ne se fait pas casser la g... à la guerre...

L'ébéniste, natif comme Madame Rodanet des environs de Badonvillers, est très bien avec sa voisine; quant au mari, c'coco là....! ce n'est pas les bouteilles de bon vin, les terrines de foie, les langoustes, ce n'est pas un bagout de Marseillais, qui empêcheront Wherler de penser ce qu'il pense de cet esbrouffeur de Joseph.

Donc Joseph est dans le ravitaillement, c'est son métier à cet homme ! En temps de paix c'était l'alimentation; en temps de guerre, c'est le ravitaillement; quoi? Joseph ne voit rien de plus naturel. Seulement, il est incapable d'expliquer, au juste, ce qu'il fait dans le ravitaillement. Il aurait dû partir avec ses camarades de la classe 98. Fin juillet 1914, quand les événements prirent mauvaise tournure, il était tout feu, tout flamme; il faisait faire l'exercice aux petits garçons du numéro 60, sur le trottoir, à la fraîche. Il racontait son

congé comme matelot; il était canonnier dans la flotte; il partirait pour Brest, sûrement il embarquerait et il écrabouillerait les « Boches »!... Les gosses ouvraient de grands yeux, pour comprendre ses descriptions des pièces de gros calibre dont les obus pèsent 900 kilogs, six canons à l'arrière, six à Tavant, deux par tourelle; des villes, des forteresses, ces navires redoutables, qui s'appellent V Ernest-Renan, VEdgard-Quinet, le Jules- Ferry, noms très pacifiques. Monsieur Joseph était énormément populaire au numéro 60, avec ses favoris, ses cheveux roux pommadés, ses bagues, et ses cravates à nœuds tout faits, et les friandises qu'il rapportait dans une serviette pour les distribuer à ses jeunes amis.

Madame Joseph passe pour avoir été très amoureuse de son mari — jusqu'à la guerre ; Rodanet était coureur, un peu biberon, mais si gentil, si farce! Gare aux coups si vous lui cherchiez des raisons; mais de si charmants retours! Il oubliait si vite!

Il partit donc. 11 fut quelque temps absent, on ne sait où, loin de. Paris. Un jour il écrivit qu'il avait besoin de son habit noir. Il servirait des officiers. Il demandait aussi sa bague turquoise.

— Dans les « Mess » d'officiers, dit Wherler, il n'y a pas de maîtres-d'hôtel en civil; qu'est ce que c'est cette craque-là?

Madame Joseph expédia l'habit, mais elle eut des inquiétudes. Qui Joseph avait-il trouvé là-bas? Une femme peut-être. Mais il ne s'éterniserait pas au dépôt. Madame Joseph avait l'âme héroïque, son père était gendarme et elle avait vu la lumière à Badonvillers.

Vers février, le maître-d'hôtel revint à Paris; il s'était fait remplacer, il n'irait pas aux Dardanelles; une histoire à dormir debout. Le Ministre cherchait des « gens de métier » pour le ravitaillement. Conduire des autos? M. Joseph était un peu mécanicien. Il mènerait peut-être des convois de viande, cornme le boucher de la rue de Passy. Mais non, bientôt il revint plus souvent coucher chez lui, son service était dans la banlieue. A dater d'avril, il couche toutes les nuits à la maison, étant versé à la 22^" section. Mobilisé aux abattoirs, aux Halles? Son épouse ne tirait rien de précis de Joseph qui racontait des bourdes avec ce débit comique qui Jadis aurait tant fait rire Marcelle. M. Joseph rentre le soir si fatigué, si endormi, qu'on n'ose pas insister; il tombe comme un pouf sur son lit et ne se réveille pas jusqu'à cinq heures. Alors il se lève exactement — sa toilette n'est jamais succincte. — M. Joseph s'excuse de son manque de galanterie auprès de sa moitié, en rejetant sur un excès de « turbin » la froideur dont sa lassitude est cause.

Il faut être juste : M. Joseph a beaucoup maigri cet hiver. Il n'en paraît que plus jeune, il est moins rouge qu'autrefois ; des boucles qu'on avait rasées à l'ordonnance ont repoussé sur son front. Il a changé au moins trois fois de tenue, depuis le départ; il en a acheté une, presque bleue horizon, au « Génie de la Bastille». On l'a vu, un dimanche soir, avec des éperons aux bottes. Sur une remarque de Wherler, il les ôta et dit que c'était une blague pour amuser la patronne; mais un gosse de la maison l'a rencontré au coin de l'avenue, « avec une belle dame à son bras ».

Joseph Rodanet se donne un mal en disproportion avec son objet, pour décrire aux fournisseurs du quartier les transactions d'ordre alimentaire auxquelles sa compétence d'ancien « traiteur » (qu'il ne fut jamais) prête une autorité magistrale.

— Dix-huit ans dans la partie, c'est pas rien, on a le temps d'apprendre. M. le Ministre, pour une fois, a mis la main sur l'homme qu'il faut ; mais, mon vieux, c'est pas tous les jours rigolade, vous savez! Il y a des fois où l'on serait mieux aux tranchées. Ça me retourne le ventre, quand je me dis : Tu pourrais être aux Dardanelles, Joseph! A c't'heure! mon vieux, on a sa conscience! J'étais un canonnier de la première... Et il fait le geste de désigner sur son bras, les insignes qui y étaient brodés.

Ai-je noté que M. Joseph, s'il n'a plus de côtelettes, étant militaire, porte des pattes de lapin? Il aurait pu poser pourGéricault. Quelle façon de se caler, les deux jambes écartées en marin, de croiser les bras avec une main qui caresse une oreille! Chacun de ses doigts, outre la turquoise et l'alliance matrimoniale, s'encercle d'un anneau d'aluminium, souvenir de Champagne.

Qu'est-ce que fait M. Joseph?

Sa femme l'a tellement raillé, que maintenant, tout en bâillant à se décrocher la mâchoire, il fait semblant d'aligner des chiffres sur un carnet, il s'applique à des additions, des soustractions, avant de se mettre au « pieu » où j'imagine que la grosse Marcelle le supplie de venir lui tenir compagnie. Il ne se couchera pas ! Il a un poste de confiance, il reste des comptes à vérifier;...

on est honnête;... il ne faudrait pas qu'une erreur;... il serait attrapé;... enfin, c'est l'argent à nous tous, Joseph est contribuable, il défend la France!

— Je sais que tu es contribuable, mais tu es aussi un f... embusqué — , n'a pu s'empêcher de riposter Marcelle. Il est tombé sur elle à bras raccourcis. — Répète, répète, ose répéter! Je t'en défie... a crié Joseph, un dimanche matin. Wherler était dans son atelier; il a toussé, il a cogné à la porte.

Depuis lors, on n'épargne pas M. Joseph au numéro 60 de la rue X... Et Marcelle Rodanet, la patriote alsacienne, se demande si elle ne va pas lâcher ce pleutre pour vivre chez son père. Wherler croit qu'elle restera, car si Joseph le veut, il est capable de tout se faire pardonner.

Juin 1915.

— Et vous avez de bonnes nouvelles de votre mari, chère madame?

— Oui, merci bien, ce qu'il fait l'intéresse beaucoup. Malheureusement, nous ne le voyons pas comme nous voudrions. Il ne peut pas revenir.

— Cela, c'est leur cas à tous; mon mari, songez donc! n'a pas bougé depuis la Marne.

— Je sais, mais puisque Léon n'est pas exactement dans les tranchées, j'espérais pouvoir aller le voir avec l'enfant; or, dans la zone des armées, c'est tout à fait impossible...

— Dans la zone des armées? Je ne savais pas qu'elle s'étendît jusqu'à Limoges!

— Comment? vous le croyiez encore à Limoges?

— On me l'avait dit...

— Léon, chère madame, a été, depuis Limoges, son dépôt, à Verdun, à Béthune; il est quelque part dans le Nord. L'importance de ses fonctions m'interdit... Les Anglais sont rigoureux là-dessus! et Madame Destrelles met un doigt sur sa bouche.

— M. Destrelles parle si correctement l'anglais!... Il sera devenu interprète? M. Picart devait aussi être interprète, mais il est plus jeune que votre mari, d'au moins deux ans; enfin il désire se dépenser, il est très belliqueux... Son colonel m'a écrit des choses à faire pleurer... 11 a un cran! J'ai fait mon sacrifice...

— Quant à cela, chère madame, nous le faisons toutes, notre sacrifice! les femmes et mères de mobilisés! On court des risques comme interprète aussi... mais M. Destrelles n'est pas interprète!

— Vous avouerez, ma chère amie, que les risques sont plus ou moins grands. On peut s'estimer heureuse quand les êtres chers ne sont pas sous les marmites...

— Pardon! Léon n'y est que trop souvent! Une fois il sortait d'une ancienne mairie, où il avait assisté à une séance poignante : un conseil de guerre. Un groupe d'officiers a été tué à moins de 1 50 mètres de lui... Je ne puis pas vous dire ce qu'il fait, mais vous avez tort de le croire interprète ; erreur ! Je vous rappellerai que Léon a fait son droit et qu'il a même un beau tempérament d'avocat. Comme industriel, c'est à Roanne qu'il devrait être mobilisé, puisque ses jeunes frères ont dû éteindre les fourneaux. L'usine est fermée;

mais ils n'ont pas eu, ainsi que nous autres, leurs fabriques pillées par les Boches. Léon verra plus tard quoi faire.

— Mais] oui, votre mari devrait! on a tant besoin de munitions! L'industrie nationale! voyons, voyons! C'est un devoir pour des hommes comme M. Destrelles ! Si nous faisons toutes notre sacrifice, il faut aussi que nos hommes en fassent un, quand ils sont indispensables... Le Ministre devrait réserver des croix de guerre pour les industriels qui renoncent aux galons et, trop modestes, endossent la blouse, ou même le veston... à l'arrière...

Et, sautant d'un sujet à l'autre, la dame en visite revient à l'année 19 14 :

— J'ai bien pensé à vous quand les Allemands ont envahi le Nord; il ne reste donc rien de vos machines?... Le cuivre, n'est-ce pas? ça file de l'autre côté du Rhin... Je ne voulais pas vous en parler... A-t-on sauvé les livres? les papiers, le coffre-fort?... Pauvres amis! Après de telles tragédies, c'est bien le moins qu'on ne se réveille pas la nuit en se disant : — Mon mari râle peut-être sur un fer barbelé!... Moi, je commence à peine à ne plus frémir quand le facteur sonne. L'habitude! et puis on les sait si confiants, si guerriers... Le mien veut que je m'habille; imaginez, chère amie, que j'ai été chez Chéruit! C'est insensé comme prix! Je ne serai pas folle, j'aime mieux soulager quelques malheureux. Les couturiers sont trop chers ; mais ils ont des créations adorables. Il paraît que, cet hiver, ce sera plus joli encore. Ces jupes courtes et amples, c'est commode, c'est jeune, c'est allure !

La dame en visite soupire, et reprend :

— Ce n'est pas pour moi, ces chiffons-là... Mais vous, vous devriez sinon en acheter, du moins faire le tour des grands magasins, prendre des idées, puisque votre mari n'est pas exposé...

— Ecoutez, vous êtes bien aimable d'être venue chez moi, je suis touchée de votre intention, mais je ne comprends pas pourquoi, de quel droit, vous me dites toutes les cinq minutes que mon mari n'est pas en danger; vous tournez autour de moi, c'est à croire que vous voulez m'insulter...

— Comment, ma chère amie?

— Oui, oui ; il n'y a pas de ma chère amie, vous y revenez, vous tournez autour, vous voulez me faire dire que mon mari est un embusqué...

— C'est trop fort!... Primo, on est trop heureux de savoir qu'ils ne mourront pas tous!... sans être comme ma sœur, qui embrasserait, dit-elle, les embusqués — ma sœur a une révolte contre tout ce sang répandu... Vous la connaissez, ma sœur, la doctoresse?... sans être comme elle, grand Dieu! j'ai de la pitié...

— De la pitié? Nous n'en mendions pas. Vous vous êtes trompée, madame. Vous me prenez pour une buse, voyons!

Et Madame Destrelles, les dents serrées, regarde la dame en visite et l'empêche de se lever...

— Eh! là, je vais vous dire tout ce que je pense. Je n'ai peur de personne, non, madame! Pas même d'une femme qui se commande des toilettes du soir en pleine guerre. Il y en a aussi qui, si elles étaient

8o CAHIERS D'UN ARTISTE

veuves, feraient remonter leurs diamants en genre deuil, par Cartier. Non madame, mon mari n'est pas au feu, c'est vrai, et je me félicite qu'il ne soit pas en danger, comme vous l'insinuez à tout bout de champ ; je me félicite qu'Arthur, mon fils, soit trop jeune pour y être, je voudrais qu'il fût une fille. Vous voulez savoir ce que fait mon mari ? 11 fait son devoir, madame ! A Limoges, à Toulouse, à Nice ou à Compiègne? Vous ne le saurez pas... Quand mon mari est exposé — et il l'est parfois — je ne mange plus, je ne repose plus. Les jours d'offensive, la femme du colonel X., mon amie, prend de la morphine!

La visiteuse se défend d'avoir voulu offenser Madame Destrelles et se plaint à son tour de ce que Madame Destrelles l'insulte ainsi.

— Maman ! Maman ! appelle une voix d'enfant.

Le petit Arthur passe par l'ouverture de la porte entre-baillée, une main tachée d'encre.

— Maman! voici une carte de papa : on ira dimanche à Versailles, dis? 11 aime mieux qu'on y aille, nous.

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