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LES GRANDS PROBLEMES POSES PAR CES DAMES

20 juin.

Heureuse de ce que son mari soit rappelé du front à son usine et qu'il fasse, nuit et jour, des obus, Bianca a repris son violon ; elle joue avec sa sœur la sonate de Fauré. Quelques dames bavardent. Personne ne fait

CAHIERS D^UN ARTISTE 8i

ittention à la musique ; on a presque pitié des jeunes maniaques qui s'escriment sur leurs instruments comme si le tricot n'était pas inventé.

Une de ces dames, Clémentine, qui tricote déjà pour les hivers prochains, parle très fort et semble surexcitée par les propos d'une femme à l'accent étrange, laquelle, blottie dans des coussins, marque sa résolution d'y rester bien tranquille et de poursuivre son raisonnement, quitte à faire scandale. Clémentine, qui ressemble à la Marquise du Monde où l'on s'ennuie, un vrai type de Française de jadis, use de son autorité.

— Vous avez beau être mariée en France, ma chère, vous ne pouvez sentir comme nous. Ce n'est pas la peine de discuter ! Si encore vous aviez des fils ! Moi, je n'en ai qu'un, mais je voudrais en avoir douze et les donner pour sauver mon pays. Je suis comme cela, moi, et nous sommes légions à sentir ainsi. Vous sentez « en neutre ». Oui, nous aurons l'avantage, avec une guerre prolongée et nous saurons attendre c'est entendu !...

— C'est que vous n'avez pas de prisonniers là-bas, comme ma belle- sœur.

— C'est horrible, en effet, dit Clémentine, mais l'assurance d'un si bel avenir I Et ce retour triomphal I La mort elle-même est douce, à la guerre. On ne la voit pas quand elle vient...

La dame de naissance étrangère s'arrache au charme des mois coussins et menaçante :

— On ne la voit pas, dites-vous? Comment? L'horreur de cette attente... Vous êtes effrayante!

— C'est vous qui êtes effrayante, avec votre mentalité de neutre ! Oui, de neutre ! N'est-ce pas biôn beau d'entrer si jeune dans un autre monde, tellement supérieur à celui-ci ? Nous, ma chère, nous croyons à autre chose, qu'à cette vallée de larmes... où vous voudriez qu'on se complût comme vous. C'est surprenant! Alors, vous l'aimez, cette vie?

La dame de naissance étrangère fait un geste de dénégation :

— Vous donneriez vos douze fils, Clémentine, pour qu'ils repoussent les Allemands au Rhin. Vous ne voyez que les Français, vous vous passeriez de nos alliés. C'est Berlin qu'il vous faut... pour nous seuls, pris par nous seuls !

L'autre dame en colère :

— Je ne suis pas une exaltée, mais nous avons notre idéal, nos belles espérances, notre foi !

L'étrangère reprend :

— Oui, voilà le but : l'écrasement total d'un immense empire ! Mais tenez-vous compte de ce qu'implique ce grand rêve ? On s'est habitué à la situation actuelle, personne n'en pèse les conséquences, pas immédiates, mais... prochaines. Quoi que vous en disiez, je suis Française et doublement, je crois, puisque par choix du cœur. S'il vous plaît, établissons les profits et les pertes, comme disent ces messieurs, et ils s'entendent aux chiffres I Qu'est-ce que vos douze fils, mère inépuisable et généreuse, qu'est-ce que douze mâles supprimés par la guerre donneraient au pays? En vivant, qu'est-ce qu'ils lui dérobent, s'ils travaillent, s'ils produisent?

Ici, un silence. Ces dames regardent du côté des musiciennes, comme pour laisser entendre : Il y a la femme d'un embusqué de ce côté-là, d'un ingénieur qui, sous prétexte de défense nationale, est confortablement dans son usine à Suresnes. Mais ceci est mimé, à cause « des petites » qui en sont aux dernières mesures d'un morceau.

L'étrangère en profite pour prophétiser avec précipitation :

— Après la guerre, la maladie, plus que la mort, aura fait des ravages. Ceux qui reviennent ou reviendront, quelle race engendreront ils ? A qui marierai-je mes filles? Vous voulez, Clémentine, envoyer tout le monde au feu, pour chasser le Boche hors de France ; bon ! Après que ces misérables auront été chassés, qu'est-ce que sera la France pendant vingt ans? Y songez-vous?

Madame Clémentine lisse ses bandeaux de cheveux blancs, et toute fière :

— L'Allemagne ? elle n'existera plus ! La France régnera sur je monde. Je me rappelle les années d'après 70, au lendemain d'une défaite retentissante, la rapidité de cette résurrection ! Eh ! bien, cette fois, ce sera bien plus étonnant, parce que les Boches auront touché la poussière, de leurs deux épaules...

— Alors, nous occuperons leur territoire pendant cinquante ans! Et qui l'occupera? Vos fils? Vos hommes qui auront fait la guerre? Les bras croisés, au loin, dans des villes conquises? Bel encouragement à la reprise du travail ! Rien ne peut changer ni votre position géographique, ni votre histoire, ni votre pro-

portion à côté de celle de la race teutonne. Voyez les statistiques de la natalité... Enfin, avez-vous le don d'organisation ?. . .

— Esther, pardon ! s'écrie Madame Clémentine, vous raisonnez comme un financier boche. Pas devant moi, je vous en prie ! J'attendais celle-là, vous avez fini par la lâcher! Nous ne savons pas organiser? Quand on entend de ces âneries-là (pardon, de ces enfantillages!) on voudrait broyer du verre!... Après quarante-cinq ans de démocratie, il est évident qu'il aurait dû ne pas rester grand chose debout. Il semblait que le peuple ne dût plus avoir qu'un ventre et des appétits; on voulait des richesses égales pour tous, des impôts, des sinécures, des retraites, quoi? 11 n'y en avait que pour le fisc — sans que le capital de la nation s'en accrût... Les ministres des Affaires étrangères finissaient par perpétrer des polifiques folles ou timides, tout cela par humanitarisme, par crainte de l'armée, de la guerre, par crainte surtout de l'électeur. Ah ! les misérables ! Et la suppression du service des renseignements ! Pauvre Etat-Major, les braves gens !...

— Calmez-vous, ma bonne Clémentine ! Là-dessus, nous sommes d'accord.

— Ce n'est pas dommage!... Mais non, nous ne pouvons être d'accord sur rien. Je suis une Française, vous n'en êtes pas une : voilà !

L'étrangère ne proteste plus, mais elle continue à étaler sa science.

— Tenons-nous-en, si vous le voulez, à la redistribution des richesses. C'est une tendance générale

de rhumanité. Même en Angleterre, on a vu au Parlement le développement du radicalisme ; enfin, la Chambre des Lords a failli sauter !

Clémentine est renseignée aussi :

— Ceux-là, nos braves alliés, dit-elle, ont été sur le point de sombrer, comme nous, dans la poursuite après la chimère sociale. Ils ne se croyaient pas menacés dans leur île. Mais quel réveil ! Aussi, suis-je sûre qu'aujourd'hui toutes les femmes anglaises voudraient, comme moi, avoir trente fils à lancer contre les Barbares !

— Maintenant, sourit Esther, c'est trente fils? Je parle sérieusement, moi. Vous aviez dit que les vaincus paieraient pendant que nos hommes occuperaient la Bochemagne. Avec quel argent? En auront-ils plus que nous, quand ils seront vaincus? S'il y a remboursement, ce sera pour la progéniture de nos hommes, s'il en reste. S'ils sont de l'autre côté du Rhin, nous donneront-ils des petits-fils? avec des blondes allemandes? Cinquante ans d'occupation! Voilà du temps bien employé ! Et nos filles ?...

Madame Clémentine retire ses besicles et regardant Esther bien en face :

— Vous seriez Allemande, que vous ne parleriez pas autrement. Voyez-vous, Esther, on ne peut causer qu'entre Français. Je ne vous en veux pas : vous ne comprenez pas. Alors, pourquoi ne pas donner tout de suite l'Alsace et la Lorraine et nos colonies à l'empereur Guillaume ?

Madame Clémentine se lève, va jusqu'au piano, prie les jeunes femmes de cesser leur tapotage et leur

crin-crin. On n'a pas le cœur à écouter même de la musique française.

— De mon temps, on eût jugé à peine convenable de s'occuper d'arts d'agrément quand les autres sont angoissés ; ah ! jeunesse, jeunesse !

Elle avale d'un trait un verre de citronnade, marche de long en large dans le salon.

Bianca, en rangeant le violon dans sa boîte, dit à sa tante :

— Vous vous disputiez, nous entendions un peu, nous n'osions pas...

— Taisez-vous, petites folles. Toi, Bianca, rentre chez ton mari. 11 doit déjà t'attendre. De mon temps, les maris étaient plus exigeants... Après trois ans de mariage, pas encore de bébés !

Bianca a expliqué à la tante Clémentine, que son « industriel » passait la nuit à Suresnes.

— Vous oulDliez, ma tante, qu'il est mobilisé.

— Mon enfant, je l'admirais plus quand il recevait des bombes, que depuis qu'il en fait faire.

2 1 juin.

Quoique toujours en désaccord, Clémentine et Esther ne se quittent plus ; dans l'après-midi, quand les biessés de Madeleine viennent s'étendre au soleil dans mon jardin, ces dames jouent avec eux au jacquet, ou leur font la lecture ; mais dès que les hommes s'en vont, elles recommencent de discuter; -elles voudraient me prendre comme arbitre. Je préfère, de ma table, écouter leur bavardage sous la fenêtre.

Tantôt, Esther a repris sa thèse d'hier au soir.

— Vous dites que la race latine a le don d'organiser et que la forme de notre gouvernement empêche seule les œuvres de s'accomplir ; vous étiez si enflammable, hier ! A cause de cette énervante musique, peut-être ? Je n'ai même pas aventuré cette simple remarque : le peuple se donne à lui-même le gouvernement qui lui plaît, le gouvernement est une émanation, comme on dit, du peuple même.

— Ceci paraît juste, et il n'y a rien de plus faux, proteste Clémentine. La guerre actuelle nous fournit une preuve de plus de la docilité de notre peuple, et l'on ment quand on dit qu'il est difficile à conduire. Voyez, ma chère ! une démocratie accablée par le fardeau du service obligatoire pour tous, et qui ne regimbe pas ! Voyez ce que cette démocratie supporte, sa merveilleuse résistance à l'ennemi, son sublime attachement à ses devoirs ! Voilà qui excuserait bien des faiblesses. Et ces hommes de toutes classes vivent coude à coude, font connaissance, s'apprécient davantage l'un l'autre, à mesure que se prolonge la campagne. N'est-ce pas miraculeux? Les seuls responsables, les criminels, c'est cette poignée d'agitateurs qui recommencent, m'assure-t-on, à faire de la politique de haine, de l'anticléricalisme, de la lutte de classes ; mais je suis bien sûre qu'après la victoire, nos maîtres ne seront pas ceux d'hier et d'aujourd'hui. Seulement, encore une fois, il faut que cela dure, il est nécessaire d'aller jusqu'au bout et d'écraser le monstre. Fille de soldat, vieille Française, je suis militariste ; l'écrasement du militarisme, je n'y

crois pas et j'espère que nous serons plus militaires que jamais, ensuite, car il y aura toujours des guerres et notre position géographique (comme vous le disiez hier soir) entre l'Angleterre et l'Allemagne, nous crée des obligations ; la première, c'est d'humilier l'Allemagne, fût-ce en nous épuisant. Ah ! que ne pouvonsnous, femmes, donner notre sang, aussi !...

Esther considère utile, plus que tout, d'économiser le sang français.

— Votre orgueil national vous aveugle, Clémentine, la congestion fausse le fonctionnement de votre cerveau.

— Pardon, je ne suis pas congestionnée, je suis très maîtresse de mes facultés.

— Enfin, pour vous, Clémentine, France, Honneur, Patrie, sont des entités je ne sais comment suspendues dans l'espace, comme la nuée des anciens, où se cachait un Dieu...

— Je vous accorde cela, des Divinités, les miennes! Voyons, voyons, assez, assez, ne m'exaspérez pas! Nous savons ce que parler veut dire. On ne supprime pas une race, son génie.

— N'est-ce pas? mais vous croyez supprimer l'Allemagne! Je ne vous suis plus, dit Esther; le problème se pose d'une autre façon pour nous que pour les Anglais, par exemple. Nos voisins de l'Ouest ne sont pas envahis, ils sont nombreux, prolifiques, riches de toutes les dominions d'un immense empire qui va de l'Orient à l'Occident, ils sont en lutte mondiale avec l'Allemagne. C'est devenu pour l'Angleterre une question de vie ou de mort. L'Angleterre bénéficiera de

son effort, de sa peine, de sacrifices si nouveaux pour elle, sans que son génie colonisateur, personnifié par tant d'individus répandus sur la terre, en soit aucunement appauvri. Pour les Anglais, la guerre est un bon placement. Le problème n'est-il pas tout autre pour la France ? J'en reviens à la carte de géographie, à l'Histoire contemporaine, à notre politique contre laquelle vous vous éleviez il y a un instant... Puisque vous jugez tout mauvais dans notre politique, pourquoi êtes-vous si optimiste? Vo,us ne jugez plus la politique depuis que nous sommes sous les armes...

— Il y aurait, en tout cas, cette entité : l'honneur, interrompt la vieille dame. Un capitaine sombre avec son vaisseau.

Esther continue :

— Une terre ne s'engloutit pas comme un vaisseau. L'horrible Allemagne eût-elle été victorieuse, complètement, à la première ruée, ainsi qu'elle le voulait, la question sociale était résolue pour cinquante ans... ou supprimée! Les Alliés victorieux, la question sociale serait remise sur le tapis avec une force qu'elle n'eut jamais. Quelle santé, quel génie d'organisation seront nécessaires à la France, entre l'Allemagne prête à recommencer l'exercice de sa koultour, et l'Angleterre, notre banquier patient, mais enfin... qui aura de la mémoire ! Puisque nous en étions à la question sociale, l'Angleterre chasse de chez elle les mineurs et les ouvriers de Belgique, agitateurs du pays, qui menacent les centres du travail. En France, on attire ces Belges, on ne fera rien contre eux, au contraire, et la marmite bouillonne...

— Cela s'arrangera conclut la bonne Française. Avez-vous lu l'article de Maeterlinck ce matin? C'est à propos de la mort du boxeur Bon, de Nice; Maeterlinck est un fervent de l'athlétisme, et quel idéaliste ! Maeterlinck croit, comme moi, qu'un incommensurable réservoir de spiritualité se forme au-dessus de nos têtes, rempli par les courants qui émanent de la vertu de nos héros et de leur sacrifice. L'héroïsme de nos héros nous sauve à chaque seconde que marque le chronomètre.

Oui, Esther a lu l'article du Figaro.

— Cela est consolant, dit-elle, cette conception poétique, religieuse, idéaliste. Dès que l'idée de Dieu y est impliquée, n'importe quelle théorie flatte l'imagination. Mais pour ceux qui ne connaissent que les limites de cette vie, ne croient qu'à la vie et ne voient l'humanité qu'en chair et en os, enfin pour les esprits simplement non-religieux, il n'y a là qu'une belle draperie tirée sur le néant.

— Ah ! ma chère, je connais cette phrase-là. C'est extraordinaire qu'une personne intelligente comme vous, et élevée comme vous le fûtes, soit encore sous la coupe des Universitaires, des Intellectuels ! Tout cela est fini, bien fini, à jamais ! Vous répétez ce que vous entendez dire — ou lisez. Moi, je ne peux plus lire un livre.

— Je vous remercie du compliment... Moi, je lis encore, et plutôt des livres que des journaux. Vous êtes ivre de V Action Française, votre vin Mariani.

Ces dames ont dit ce que cent autres femmes, et des hommes, disent aussi. Pourquoi n'écoutent-elles pas

plutôt Bianca et Monique, quand ces « inconscientes » étudient la sonate de Fauré?

Les Emdenschloss s'habituaient à la nouvelle nationalité qu'avait choisie « le papa», peu de temps avant la guerre ; pourtant ils avaient en Allemagne une nombreuse famille à laquelle ils étaient attachés. M. Emdenschloss, riche négociant en pierreries, avait décidé que ses enfants seraient Français, puisqu'ils sont nés en France, et non pas Suisses, comme son frère, le banquier, avait fait les siens. M. Emdenschloss, quand il annonça son projet, en 1910, avait eu à subir les colères de sa femme qui, ainsi que sa fille, fiancée dès quinze ans à un cousin de Hambourg, ne jurait que par l'Allemagne. Ces dames trouvaient nos villes mal tenues et célébraient avec un égal enthousiasme la voirie, l'éclairage nocturne des cités germaniques, leurs maisons confortables, les commodités de la vie domestique, les théâtres où l'on va en costume de jour. M. Emdenschloss avait fait des affaires à Londres. 11 tenait à revêtir, le soir, un smoking, à ce que ses femmes s'habillassent aussi. Il prit une loge, les samedis de quinzaine à l'Opéra-Comique, quatre fauteuils d'orchestre à l'Opéra, un hôtel boulevard Berthier, qu'il meublerait dans le plus pur style Louis XV, acheta un Fragonard et un Boucher. Il serait collectionneur, recevrait des connaisseurs, français seulement. 11 se fit recevoir à l'Automobile Club, rêva de l'Epatant. Ses enfants furent membres du Cercle de Puteaux.

M. Emdenschloss nageait dans le bonheur. Il aimait la République. Il serait un homme du monde. Son fils Hermann se convertirait au protestantisme et ferait de la politique. En juillet 1914, Hermann passa brillamment les épreuves du baccalauréat. Les dames Emdenschloss, à qui « pâpâ » ne refusait aucun luxe, se disaient : — Pâpâ est « chénial », il faut toujours avoir confiance en lui; en France nous serons de grandes dames; Hermann sera député ou ministre.

Elles ne songèrent plus à la voirie de Berlin.

Elles devenaient snobs, difficiles quant aux relations. Elles ne prendraient des amies que dans la finance... malgré le négoce de « pâpâ »... (Mais les pierreries, n'est-ce pas une marchandise noble?)

M. Emdenschloss décupla sa fortune par d'audacieuses opérations de bourse. Il allait changer sa maison du boulevard Berthier contre un hôtel de l'avenue du Bois, et l'on construirait pour lui, à Deauville, un manoir que décoreraient Waring and Gillow.

La famille Emdenschloss était au Normandy Hôtel, quand l'Allemagne rappela à ses heureux naturalisés qu'il y a un Dieu de la guerre et que les jeunes hommes le servent de l'autre côté du Rhin, quand ils y sont nés.

Le tocsin sonna, W^^ Emdenschloss vit défiler dans sa mémoire ses cousins qui se coiffaient du casque à pointe, elle songea à celui qu'elle devait épouser à Hambourg!... Et Hermann? Ah! Hermann n'avait pas l'âge et il était débile ; même s'il avait trois ans de plus, il n'aurait pas à se battre contre ses cousins deux fois germains.

Lors de la marche sur Paris, les plages se vidèrent. Les Emdenschloss traversèrent la Manche, allèrent à l'île de Wight par le Havre, et de là, en automne, à Douvres, pour les études de Hermann. M. et M^^e Emdenschloss se sentaient à l'abri de la guerre, il leur semblait que leur fils fût le mieux protégé du monde.

Ils lisaient les journaux de Paris. Les riches financiers Israélites luttaient de générosité, ouvraient des hôpitaux ou en préparaient soit à Paris, soit dans leurs châteaux. M. Emdenschloss fit des « dons magnifiques », son nom figurait dans les souscriptions de la presse.

II partit pour Paris, voulut y rappeler sa femme et sa fille. Ces dames prolongèrent leur séjour à Douvres : elles n'avaient pas peur, mais elles étaient plus tranquilles en Angleterre. On annonça que les jeunes classes allaient être appelées; la guerre allait durer... Elles s'inquiétèrent du sort possible de Hermann, si la France avait besoin de plus d'hommes. Mais Hermann faisait partie de la classe 17... Alors, la guerre serait finie.

M. Emdenschloss connut, pendant l'hiver 19 14- 191 5, que son génie l'avait bien inspiré. Sa nouvelle nationalité lui valait les plus grandes satisfactions. II était de tout cœur avec la France, éprouvait un sentiment très doux et très flatteur d'appartenir à quelque chose. Sa mère était née à Mulhouse; il se crut Alsacien. Il s'occupa donc des réfugiés d'Alsace, fit partie de comités : il s'entendit appeler « Monsieur le Président »! ! !

Si M«ie Emdenschloss avait voulu revenir habiter Paris! Il fallait que M°^e Emdenschloss fût présidente

aussi, d'un ouvroir, d'un foyer, d'un hôpital, de quelque établissement de bienfaisance. Et M. Emdenschloss répandait les chèques avec la joie d'un enfant. Il écrivait à sa femme et à sa fille : « Venez, j'ai besoin de vous. Toutes les dames se font remarquer par leur charité et leur dévouement. Nous sommes des nouveaux venus, ceci nous oblige à faire plus que les autres avec notre nom « boche ». Les baronnes de Rothschild ont des hôpitaux, M. Deutsch de la Meurthe aussi, ils en ont, et tous les autres aux noms moins illustres. J'aurais dû me naturaliser quand j'étais jeune. Si j'avais servi dans l'armée française, vous me verriez aujourd'hui dans un uniforme à quatre galons, je serais peut-être officier d'administration, chef de gare, décoré de la Légion d'honneur, dans ce beau pays de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité. Tu ne me reprocheras plus, Rosa, ni toi, Sophie, d'avoir fait de vous des Françaises; on doit appartenir à une patrie qui vous assure honneur, respect, satisfactions. Quand un homme a travaillé cinquante années, comme papa, il est juste qu'il soit récompensé de sa peine, prise pour sa famille, sa femme, ses enfants qu'il aime de tout son cœur. Je suis si heureux d'être Français, au milieu des Français ! Je voudrais que vous soyez aussi contentes que papa. Si Hermann était plus âgé, je serais fier qu'il serve comme soldat. Comme cela nous serions deux fois naturalisés... »

Rosa Emdenschloss et Sophie auraient été moins fières qu'Hermann partît avec sa classe, la classe 17 heureusement! Mais elles comprirent le « papa » et envisagèrent un retour en France.

Ces choses me sont racontées par la jeune Miss Nancy, qui jouait au tennis à Douvres avec Hermann, un grand petit blond aux yeux pleins de bonté, ditelle, et si impatient de gagner des forces pour s'engager dès qu'il le pourrait! Seule Sophie ne comprenait pas « le papa »; son cœur restait enchaîné aux quais du Mein.

M"ie Emdenschloss, éperonnée par son mari, proposa une demi-mesure : elle resterait avec ses enfants en Angleterre, mais installerait un hôpital francoanglais près de Calais. Peut-être irait-elle quelquefois avec Sophie visiter les malades.

Au mois de juin, l'hôpital fut ouvert. Les Emdenschloss se rencontrèrent tous dans un hôtel de la ville. Hermann voulut s'employer comme infirmier.

Le lendemain de l'inauguration, il faisait chaud, la mer était calme, le frère et la sœur se baignèrent. M°ie Emdenschloss était assise sur la plage. Soudain on entendit des détonations, l'alarme fut donnée, c'était un raid de tauben. Avant que M""* Emdenschloss eût pu rappeler ses enfants, un projectile tomba sur l'estacade; affolée, elle courut à la recherche des baigneurs... le corps d'Hermann, en maillot tout mouillé, gisait méconnaissable. Hermann avait été tué sur le coup.

Les M., de l'Amérique du Sud, vinrent à Paris sous le second Empire et s'y fixèrent. Les frères y ont été élevés, s'y sont mariés avec des filles de leur pays. Le cadet, Auguste, est le dernier survivant de ces

hommes pour qui la société s'ouvrit et qu'elle considérait comme devenus Français. Auguste n'est jamais retourné en Amérique.

Les trois M. habitent Neuilly. Leurs propriétés acquises au temps où cette banlieue était la campagne, forment un parc qui, même réduit comme il l'est aujourd'hui, représente à lui seul une grosse fortune.

Auguste avait quatre enfants; ceux-ci ne parlaient pas espagnol ; les fils furent élevés à Stanislas, ils n'avaient pour amis que des Français. Sans leur nom qui rappelle leur origine, les fils M. auraient passé pour Français. José-Maria, le plus jeune, fut expédié il y a deux ans à Mexico pour apprendre les affaires et sa langue paternelle.

M. et M«ie Ernesto M. exercent une autorité impitoyable sur leurs filles et leurs garçons. Est-ce qu'ils ont de l'affection pour ces enfants? D'aucuns assurent que oui.

J'ai vu, remontant les Champs-Elysées dans leiir voiture automobile, une limousine neuve, trop neuve, avec des fleurs dans un porte-bouquet d'argent, et deux hommes en livrée sur le siège — les seuls du genre à Paris — j'ai vu M. et M^^ M., comme avant la guerre, assis côte à côte, graves, corrects et ne causant pas. On m'avait assuré qu'ils étaient à Monte- Carlo depuis la mobilisation.

Hier à l'hôpital leur médecin m'a dit : — Le jeune José-Maria M. m'a écrit en août 191 4 qu'il me chargeait, comme son meilleur conseil et ami, de prévenir ses parents auxquels il n'osait confesser qu'il revenait en France. Il se tenait pour citoyen de Paris, ses camarades

liaient au danger, il voulait les suivre. Je ne vous raconterai pas la façon dont je fus reçu à Neuilly quand j'y allai comme ambassadeur de l'enfant. La politesse glaciale de mon client Ernesto M. se changea en impertinence; il me montra la porte, et me pria de m'occuperde mes malades. Quelques jours après, Jo'sé- Maria télégraphia de Bordeaux ; il était à l'hôtel, avec une pleurésie prise sur le pont du transatlantique. Alors, M. M. me supplia de l'excuser, il avait perdu la tête, disait-il, il m'offrit la grosse somme pour que je partisse avec lui ; inutile de vous dire que je lui montrai aussi le chemin de la porte... d'ailleurs, j'allais être mobilisé. Il emmena Tun de mes vieux confrères à Bordeaux. L'enfant, une fois rétabli, fut remmené à Mexico par son père qui ne le quitterait plus tant que José-Maria ne se serait pas remis au travail. José-Maria menaça de se tirer un coup de pistolet, si on lui défendait de participer à la guerre. M. M. le menaça de le déshériter.

A l'arrivée, M. M. chercha vainement son fils, comme il quittait le navire. Le capitaine lui tendit une lettre qu'il avait juré de ne lui remettre qu'en abordant en Amérique.

José-Maria s'était précipité par-dessus bord.

Ernesto M. a offert la moitié de sa fortune à qui retrouverait le corps de son fils. Il est devenu fou, on l'a soigné dans un asile de Buenos-Ayres, où les M. ont des parents... Le mois dernier, j'ai appris qu'il était de retour. Je le vois, comme vous, tous les jours, à la même heure, remonter les Champs-Elysées avec sa femme. Us ne sont plus en deuil. Il n'y a rien de changé en apparence, excepté la limousine et les

hommes sur le siège : un chauffeur mulâtre et un nègre, le gardien d'Ernesto qui a des crises subites de fureur.

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