‹ Cahiers d'un artisteChapitre 5 sur 14 · A MONSIEUR X., EN PROVINCE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR X., EN PROVINCE

25 juin.

... Ce que vous m'écrivez de la province doit être juste. C'est loin de Paris qu'il faut vivre en ce moment. Quant vous êtes venu chez moi en Janvier, les rapports entre personnes vous semblèrent déplorables — entre hommes et femmes surtout. Avais-je, dans mes lettres, fait du roman? Depuis lors, la vie reprenant un cours plus normal, chacun s'est « fait son trou » : il faut prendre une position qui permette de dormir à la dure dans un wagon de troisième classe, si l'on va loin.

Chez nos amis M. (i), la différence vous frapperait. Lise a de bonnes nouvelles de son fils André; elle a été le voir à Bordeaux, à l'hôpital. André est comme un jeune Bacchus; son père et sa mère s'habituent à le savoir en danger; plutôt Lise qu'Alfred, je crois. Lise « se tue de travail » (on dit cela encore), elle n'est chez elle que le soir ; elle comprend que son mari achève la correction des six cents pages de « son Fichte ». A la vérité, Alfred refait le livre en entier. L'esprit se libère et fonctionne mieux.

La guerre prendra fin, un jour; j'espère qu'André

(i) Voir le deuxième volume.

reviendra, qu'il se mariera : en apparence, les M. seront les mêmes qu'avant la guerre, ils vivront heureux, ils ne se seront jamais quittés, à part les six semaines que Lise passa comme infirmière à Dunkerqué, trop tôt rappelée par le médecin de son mari. Le docteur a représenté à Lise qu'un vieux mari de soixante-cinq ans créait des devoirs à une épouse, qu'Alfred avait autant de droits aux soins de sa femme que les petits Belges de l'hôpital de Dunkerqué.

Tous les malentendus sont effacés, finis : venez voir Philémon et Baucis.

L'aventure héroï-comique de nos amis ne pouvait s'achever que de cette façon-là, mais il y a d'autres cas. Ce qu'il y aura eu de tragique, c'est que les premiers mois, avec la transposition des sentiments dont nous avons tant causé ensemble cet hiver, la guerre aura désassocié pour toujours des parents, des amis, des sœurs, et même certains époux : ceux qui croyaient se connaître et ne se connaissaient pas avant la guerre. C'est ensemble désespérant et très admirable, que des êtres puissent vivre en société, se croire sincères, agir comme s'ils l'étaient.., se supporter, alors qu'ils avaient été mis au monde pour se fuir... La vrai guerre, humaine, celle-là! celle qui ne prendra jamais fm.

Nous sortons, depuis peu, de la phase sentimentale. Certains êtres ont, malgré eux, livré d'eux-mêmes, de courtes autobiographies, dans des moments où la colère ou la douleur les faisait agir comme mus par une force magnétique. C'est parfois dans la colère que nous disons la vérité !

Mettons à part nos bons amis M. Nous ne nous

sommes jamais alarmés à leur sujet. Ils auront eu toute la somme de bonheur à laquelle on puisse prétendre ici-bas. Lise et Alfred oublient déjà leur désaccord, parce que mari et femme peuvent s'aimer au-dessus de leurs différences de nature et d'intelligence, ou malgré elles, si beaucoup d'affection prolonge l'amour ou s'y substitue. On se pardonne mutuellement ce que l'on condamnerait chez d'autres ; ou bien « le gouffre infranchissable qui fait l'incommunicabilité, reste infranchi », comme dit Baudelaire; et alors, c'est le mépris.

Le patriotisme, que tant de gens de l'arrière mettent en avant comme un bouclier, les a rendus imprudents en paroles. Aujourd'hui nous savons ce qui inspire leur génie guerrier : férocité, égoïsme, ambition, couardise. Les femmes, surtout les non-mariées, celles qui auront passé la guerre à manger des bonbons en lisant le journal, celles qui sont trop angoissées, disent-elles, pour faire de la musique, si elles sont musiciennes, ou pour lire un livre sérieux. Celles, surtout, qui n'auront payé de leur personne ni dans un hôpital, ni dans un ouvroir, les femmes valeureuses de salon et de « five o'clock tea », ont entrepris de développer dans le peuple des instincts de suspicion et de délation, œuvre pernicieuse dont les résultats vous frapperaient dès votre descente de la gare à Paris.

Pour faire plaisir aux épouses de « poilus » et pour soigner leur popularité, il se trouve pour flatter les plus bas appétits de la foule, jusqu'à des publicistes célèbres, et de hauts officiers que leur âge met à l'abri des allusions désobligeantes. On fondera des ligues

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dont l'objet et l'unique activité consisteront à pourchasser, à traquer, à dénoncer des citoyens français. Les secrets les plus intimes, les mystères de la clinique commencent d'être livrés à tous. Déjà l'automne dernier, quand j'étais auprès de vous, nous avons prévu l'usage qu'on allait faire du mot embusqué. Mais alors, l'ardeur enthousiaste et le désir de se « donner » excusaient cette frénésie. De même, ceux et celles qui ne faisaient rien, allaient faire quelque chose. Aujourd'hui, nous savons qui a fait quelque chose, qui a été « trop malade d'émotion », ou « incapable de distraire sa pensée par un travail civique ». Nous nous connaissons!

Il va y avoir recrudescence de la chasse à V « embusqué ». Vous savez que la situation intérieure a changé depuis trois semaines : ce que nous devinions et commentions entre nous, l'insuffisance de munitions? Aujourd'hui, l'on en parle partout dans le peuple. Mon marchand de couleurs arrive aujourd'hui avec une figure longue, il parle bas, me prend dans un coin :

— Il y a un mauvais esprit dans le monde que je rencontre à Montparnasse.

— Est-ce le recul des Russes?

— Non, — répond Millod, — non, monsieur, c'est un peu ça, mais c'est surtout la politique : on a vu rappeler tout d'un coup du front, en masse, tant d'ouvriers pour les usines! Les députés socialistes pérorent ; les militaires écoutent, on a bien envie d'être tourneur d'obus...

Oui, mon cher ami, les grandes douleurs des pre-

miers mois de la guerre, les dissensions entre braves gens comme Alfred et Lise M., valaient mieux que cette adaptation à une longue guerre d'usure où beaucoup, les militaires, les civils, cherchent une place, la plus commode; le « filon », un bon balcon d'où exciter, par des cris et des gestes épileptiques, le combat des gladiateurs.

Que les gens aient pu s'habituer à ce spectacle, après ces mois et ces mois, tant mieux! Mais que le public n'agite pas des mouchoirs rouges ! La guerre couvre, des brillantes couleurs du patriotisme, les bas sentiments que les faibles et les pleutres s'efforcent dans la paix de tenir secrets...

11 me tarde de retourner en province ; bientôt j'espère pouvoir rejoindre dans notre Normandie...

26 juin.

Entre la rue du Ranelagh et la rue de l'Assomption, il n'y a plus, le long de la ligne de ceinture, un seul réverbère d'allumé. Devant les hôtels dont les jardins bordent, d'une grille tapissée de lierre, le trottoir du boulevard Beauséjour, je ne passais pas une fois, à la nuit, l'hiver dernier, sans surprendre des couples d'amoureux; c'étaient des baisers muets, des enlacements, quelques soupirs; j'ai entendu aussi des bribes de dialogue, il s'est dit là, dans l'ombre, des adieux mortels...

Et tout à l'heure, dans un salon, nous étions trois : toi, Odette, moi et ton ami qui sera demain sur le front. Pourquoi m'as-tu permis de rester?

Il t'a dit :

— Si je savais, madame, que, parti, je ne vous manquerais pas, j'aimerais mieux mourir!

Tu avais hâte, Odette, qu'il fût au danger; tu le trouvas plus beau et plus mâle, quand il est revenu les épaules élargies, le teint vermeil; tu as cru que tu l'aimais; — mais il ne te manquera pas. Qu'il ignore cela, ton ami !

Nous, pendant son absence, nous t'avons vue, nous t'avons entendue; quand on le crut mort, — Dante et Shakespeare sont morts aussi... Voilà les truismes par lesquels s'excusait ton insensibilité :

— La vie ne compte pas ; les hommes ne comptent pas, disais-tu.

Ton ami te croit sensible; Odette; s'il savait, oui, s'il savait que, lui parti... Enfin! Tu nous fais des discours sur la Grande Idée, l'Idée noble, l'Idée française, le Sentiment national, comme si nous n'en étions pas imbus, et depuis plus longtemps que toi! Odette, y songeais-tu, il y a un an, à l'Idée nationale? Ton héros parti, tu me dis ta souffrance à cause des erreurs politiques commises, tu crois être une femme politique, une femme de Gouvernement; la guerre te donne une éloquence de tribun; il y a de petites bouches comme la tienne, qui devraient éviter certains mots trop grands; tu voudrais commander des régiments, diriger des ambassades. Ah ! tu as tes idées et

tes plans! C'est peut-être toi qui organiserais les victoires, distribueuse de palmes, Bellone à la crinière échevelée! Pendant que tu comptes tes cils dans le miroir, ou polis tes ongles à la poudre rose, en ajoutant des zéros au nombre des hommes que tu sacrifierais si tu étais Joffre, ton ami va à la mort, doublement heureux, pour toi et pour lui, d'un tel honneur; dans le wagon qui l'emporte vers le Nord, il rêve de toi et de la Patrie comme d'une seule et même personne. Et pourtant tu n'as pas en toi une goutte de sang français !

27 juin.

Dans les « Illustrations », sur les cartes postales, chez les libraires et aux kiosques de journaux, toujours et partout, l'image du Généralissime. Nous ne l'avons jamais vu et nous croyons le connaître, notre Joffre, la personnification de notre guerre de France, le Héros, le Vir, comme l'auraient appelé les Latins. Peut-être qu'une longue monographie de Joffre sera le résumé de cette campagne de France.

« C'est un petit nombre de héros qui ont fait toute l'Histoire des Temps. Parfois nous en nommons un, qui a dirigé les événements, donc l'histoire de son époque ». En est-il aujourd'hui un, ou plusieurs, dont l'index tendu vers l'avenir, désigne à ses contemporains la bonne route?

Dans l'une ou l'autre des nations belligérantes, apercevons-nous un de ces grands hommes dont la taille dépasse celle des autres?

Où est le génie à admirer, à applaudir, où est celui qui domine les faits?

Qui a déchaîné les furies? Est-ce un homme? Plusieurs hommes? Ou bien nul n'est-il tout à fait responsable? Certains chefs ne furent peut-être que les instruments d'une fatalité cosmique, et nous les maudissons. Mais, Français, ayant subi et non voulu la guerre, nous avons du moins un capitaine auquel nous faisons confiance; tant qu'il sera là qui scrute l'horizon, nous croirons être sur la bonne route.

Dans un groupe de guerriers, nous ne voyons que Joffre. Nous savons qu'il a bien dormi, s'étant couché tôt, après un excellent repas; il a l'air d'être chez lui, partout où le photographe nous le représente. Il semble que nous n'aurions pas trop à lever la tête pour le regarder, et qu'il ne nous ferait pas baisser les yeux; il n'est pas intimidant, il n'est pas de trop haute stature.

Et il nous confond par son prestige !

Il est un homme parmi les hommes, on lui donnerait une poignée de main.

Les artistes primitifs ont prêté au Bon Dieu l'aspect et le visage d'un aïeul à la barbe blanche. La tête de Joffre est celle de tous les grands-pères de tous nos petits paysans de France, sur la poitrine desquels il épingle des décorations; et remarquez l'expression enfantinement ravie de ce petit troupier qui tend la joue à l'accolade paternelle !

Jamais l'opérateur ne surprend notre généralissime dans une pose qui ne soit naturelle, charmante, heureuse.

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Tantôt, il y avait cohue devant l'étalage d'un magasin où Ton venait de recevoir le dernier numéro des journaux illustrés. J'écoutais deux femmes parler.

— On n'a pas besoin de savoir ce qu'il dit, le père Joffre, on est sûr que c'est gentil.

L'autre ajouta : — Oh ! oui, le général sait bien qu'ils ont tous des mères...

Et les deux femmes comparaient sa silhouette pansue et les grosses moustaches, son képi en forme de baquet, avec les lignes anguleuses d'un terrifiant feld-maréchal qui a l'air d'une sorcière de légende :

— C'est la fée Carabosse, je vous assure que c'est une femme habillée en homme!...

Un « bleu » après son baptême du feu, se réveillant d'un premier sommeil dans la terre crayeuse de Champagne, aperçoit un homme maigre à moustache grise dont la tête est penchée sur la sienne :

— Qu'est-ce que tu fous-là? A ton âge, pourquoi que t'es ici ! T'as donc pas été foutu de gagner un galon de laine, dis, mon vieux?

Le vieux retrousse la manche de son caoutchouc tout raide de boue :

— Tiens, regarde : tu vois, petit, on a été très gentil pour moi, on m'a envoyé ces trois étoiles.

Et le général donne un revers de main sur la joue du gosse, et s'en va en riant....

29 juin.

Dimanche dernier, j'ai été voir mon confrère K., dont j'avais reçu ces lignes : ... « Il vous serait peut-

être agréable d'apprendre de ma bouche comment l'ennemi se comporte à Bruxelles ; vos tableaux n'ont pas été jusqu'ici endommagés. L'Exposition, après avoir été convertie en quartier de cavalerie, est de nouveau ouverte, pour les officiers seulement. Les toiles sont sur le mur, telles que le jour du vernissage, l'année dernière. On les regarde, mais on n'y touche pas. Espérons qu'il en sera de même jusqu'à la fin... »

K., artiste belge, possède une propriété à Meudon, il vivait en France, il est un des nôtres. Au mois d'août, il a été surpris dans Bruxelles, avec sa femme et ses enfants. Complètement ruiné par la destruction d'une usine sur la Meuse, il vint à Meudon avec l'espoir de vendre sa villa. Malade, il a obtenu de la Kommandantur la permission de se faire soigner en Suisse. De Genève, il a pu gagner la France, mais il doit retourner en Belgique.

Le jardin de K. se prolonge en terrasses jusqu'à la Seine; de la maison, des chemins en lacet descendent au milieu des quenouilles bleues de pieds d'alouette, des clochettes, des plantes herbacées et des rocailles jusqu'au potager où M. K. et sa famille, m'a dit un voisin, arrosent, puisqu'ils n'ont plus de jardiniers; il y a déjà un fouillis de branches, un abandon, là où régnait, l'an dernier encore, un ordre à la flamande. Je traverse une première plate-forme en mosaïques d'or avec vasque et jet d'eau ; puis une pergola avec des dieux thermes à la munichoise ; des fauteuils dits « à l'antique » y sont disposés en cercle. C'est la propriété d'un artiste luxueux et « dernier cri ».

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J'appelle, personne ne répond. Je continue mes recherches. Des voix et le bruit d'une poulie et de seaux d'eau m'indiquent que j'approche d'un puits. M. K. en manches de chemise accourt et me prie de remonter avec lui, ces dames n'aimeraient pas à être vues avec leur attirail de jardinières.

K. a vieilli, il a l'air à la fois triste et résolu ; il s'excuse de ne pas me recevoir dans la villa qu'on ne peut ouvrir, car il n'a plus de serviteurs. 11 campe dans une partie de l'orangerie; d'ailleurs il n'est ici que depuis une semaine, et l'obligation de- retourner en Belgique — car il a signé un engagement sur l'honneur — lui ôte toute envie de se réhabituer à cette oasis où il ne peut croire à sa propre présence. K. regarde autour de lui, comme si quelqu'un l'écoutait et qu'il eût des secrets.

— Dix mois au milieu des espions, en contact avec l'ennemi, dit-il, sans nouvelles, si ce n'est des fausses nouvelles... Comment? Vous êtes le même! Je retrouve des amis, pas trop changés ! Nous croyions Paris désert... et l'on y roule en taxi, on vient à Meudon en automobile... écoutez les trompes... c'est dimanche, je suis sûr que des gens dîneront sur l'herbe, ce soir, dans les bois de Clamart; vous êtes épatants ! C'est bien là la bonne humeur et la légèreté heureuse des Parisiens... l^ous ne save^ donc pas? Pourtant d'ici, c'est le canon du front, ces gros coups sourds... Ecoutez.

Je n'entends rien et j'assure à M. K. que s'il entend le canon, ce sont des exercices de tir au Mont Valérien.

— Non, non, insiste K., avec pitié et presque en colère : — Nous savons, nous, nous connaissons la voix du canon, nous avons reconnu celui de Liège, celui de Maubeuge : nous suivions l'avance de l'armée victorieuse, la chute de nos forteresses; puis le canon est venu de Lille. Les Allemands sont là, en face, tout près... Ecoutez, vous n'entendez pas? Boum, boum!... Ah ! encore une trompe d'auto ! Je crois que les Parisiens font du bruit pour étouffer la voix du canon.

K. est pessimiste, « plus noir que les plus noirs », avoue-t-il. Il était à Bruxelles pour l'entrée sinistre des régiments au pas de parade, dans l'éclat des orchestres militaires; des régiments d'infanterie, sans fm, de l'infanterie encadrée par des lanciers qui formaient, de leurs longues piques, une lisse pour maintenir l'alignement; on frappait les hommes qui n'avançaient plus; certains tombaient; des bonnes femmes aidaient ces malheureux exténués à retirer leurs bottes : des orteils venaient avec. A M. K., l'Allemagne a produit un « effet écrasant » — il doit la croire imbattable, plus formidable encore, après qu'il l'a traversée pour aller en Suisse. Les K. ont couché à Cologne, dans un hôtel où il y avait bal d'officiers, tziganes, de la gaieté partout; les rues sont bruyantes, on chante, on rit; dans les gares, des troupes fraîches partent pour les deux fronts. Dans les trains personne ne parle de la guerre et les voyageurs ne font pas attention à des Belges qui s'expriment en français. Les récoltes sont magnifiques.

J'étais curieux de causer avec un homme qui n'a pas été au courant de la guerre depuis dix mois, excepté par

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le peu qu'il en a lu dans les journaux allemands, et qui tombe parmi nous pour nous juger en ce moment terrible, dans cette phase de la guerre : point un étranger, point un Français, les deux à la fois, au courant comme nous-mêmes de notre politique, mais qui la critique maintenant d'une façon moins désintéressée qu'il n'eût fait auparavant. Malgré lui, il crée une gêne. Après lui avoir adressé des questions, je craignais qu'il n'y répondît.

Nous ne pouvons parler de la guerre qu'entre nous, gens de même sang.

50 juin.

Barboiron vient dire adieu à Madeleine. « Ma petite mère Madeleine ». Il retourne à Nantes où il montrera sa pauvre main à un « bonhomme » qu'il connaît, un « lapin » ! II embrasse Madeleine comme sa maman avec une familiarité qu'exclut toute notion de hiérarchie ; la guerre a mis ces hommes dans un état d'innocence et de pureté séraphiques. C'est une des étrangetés de ce temps, ces relations qui suppriment sexes, barrières sociales, établissent une camaraderie d'enfants sur la plage.

Vandionan vient aussi prendre congé. Dix-neuf ans, pupille de l'Assistance publique, il était employé près de Lille dans l'usine S. B...; malingre, haut comme une botte, il songea à s'engager en août par goût d'aventures et désœuvrement. On l'a pris. II a reçu d'abominables blessures, nous voulions qu'il fût mobilisé dans une fabrique de munitions, « sa

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partie ». II n'a pas réussi, à l'examen professionnel, et on ne l'a pas admis. II retournera au front. Ce gosse s'était accoquiné à notre maison, il passait des journées à lire, tout seul, au fond du jardin. Ses yeux de chien perdu s'attendrissaient quand il était avec nous. II a dit à Madeleine :

— Ça vaut bien mieux, si je tombe, plutôt qu'un autre, les gars comme moi ça ne fait rien ! Je n'ai personne pour me pleurer; il faut donner ma place à l'usine à un qui a une famille. Quand je serai au feu, j'écrirai une carte à votre adresse : Je suis mort. S'il m'arrive quelque chose, vous la recevrez.

Un visage rond de poupard; on l'appelait à l'ambulance « la petite fille » et il était le seul que ces dames aient tutoyé.

Sa musette est pleine d'objets innommables, comme la boîte aux trésors d'un écolier; un cochon rose essuie-plume, des canards en plomb, des accessoires d'arbre de Noël, des bonbons. Nous recevons souvent des lettres de lui. Vandionan adore en recevoir et il est un fameux épistolier; quand il écrit, il penche la tête à droite et à gauche comme ces copistes du Musée du Louvre qui blaireautent une miniature d'après la Cruche cassée de Greuze, et le bout de sa langue passe entre ses dents. Pauvre gentil petit! (i)

(l) Eugène Vandionan n'a pas envoyé son faire-part. Tombé au champ d'honneur février 1916.

25 juin.

Le colonel d'artillerie D. m'écrit :

«... Dès les premiers combats, il fut évident que les effets meurtriers de l'armement allaient bouleverser toutes les conceptions de la guerre.

« Les Allemands, malgré le merveilleux entraînement de leurs officiers subalternes et les qualités manœuvrières de leurs troupes, parfaitement dressées et bien dans la main des chefs, ont révélé tout autant que nous-mêmes l'insuffisance des doctrines militaires. Dans nombre de combats ils furent franchement dominés par nos troupes et leurs pertes furent toujours énormes. Mais de notre côté, par esprit d'offensive, dédaignant abris et positions où l'on attend et brise l'ennemi avant de l'aborder, nous sommes allés bien souvent tomber dans le piège.

« Malgré que cela nous eût menés aux revers de Dieuze, Morhange, Sarrebourg, la même manœuvre se répéta dans le Nord, en octobre, tout comme les Allemands sur l'Yser renouvelèrent les attaques en masses, répétant, après huit mois de guerre, les fautes du début : tant il est difficile au cours de la lutte d'apporter quelque modification à des manœuvres ancrées dans l'esprit de la troupe.

« Trompée dans son espérance de vaincre par des moyens tactiques, l'Allemagne sentit la nécessité d'augmenter la puissance de ses engins et leur nombre. C'était transporter l'effort dans le domaine industriel

et il semblait que Ténorme développement économique de la Germanie allait, en cela, la servir bien et rapidement.

« En effet, obsédée par l'idée de conquérir et, même dans les œuvres de paix réglant tous les efforts comme un combat, son outillage économique était organisé en vue de conquérir la prépondérance sur tous les autres marchés. Pour devenir les fournisseurs de l'univers, tous les sacrifices étaient consentis par les Germains, dépenses d'installation et primes de protection, bien certains qu'ils étaient, selon le principe commercial moderne, que le nombre toujours croissant justifierait l'énormité de la mise de fonds. — Cette supériorité industrielle, il était tout naturel de la mettre au service de la guerre en donnant un effort soutenu, que les nations alliées ne pourraient égaler, dédaigneuses qu'elles avaient été d'entrer dans la voie des entreprises sans bénéfices immédiats.

« Il s'est alors trouvé que la première compensation de l'effort industriel allemand fut la possibilité de prolonger la guerre. On peut presque dire que la guerre est pour notre ennemi un amortissement du capital mis à la disposition de l'industrie... »

Hélas, nous voici à la remorque des Allemands; que vont devenir nos paysages ? Au onzième mois, les Alliés commencent à chercher des terrains dans les banlieues, dans les vallées, dans les campagnes, pour construire des usines ; ils s'emparent des locaux disponibles, appellent des bailleurs de fonds, des entrepreneurs ; la spéculation, l'industrie vont faire surgir de terre des hangars, des cheminées de fabriques, la

terre arable va être convertie en champ d'expérience, les moulins vont tourner, les chutes d'eau seront utilisées, les rivières et les canaux se couvriront de péniches, pour transporter d'un bout à l'autre de la France des munitions ; les ouvriers sont rappelés du front, les ingénieurs et les savants sont rendus aux travaux de leur compétence. L'armée se scinde ; des hommes à la capote couleur de boue et de craie vont revêtir leurs cottes d'atelier, ils vont rentrer dans le noir des escarbilles, dans la poussière de limaille. Des démons, aux yeux agrandis par la chaleur des hautsfourneaux, gesticulent dans la fumée des machines, se suspendent aux échelles, montent, descendent, plongent leurs mains dans les cuves, tournent les robinets des longs tuyaux de cuivre ; les ingénieurs-mécaniciens commandent. C'est l'armée de l'arrière, une autre armée que nous ne verrons pas plus que les mineurs qui piochent les entrailles de la terre. Nous sommes les passagers sur le pont, nous oublions que le navire n'avance, en tenant tête à l'orage, que grâce à l'effort des démons à pelles, à piques, à tridents, qui poussent le charbon dans le brasier. Un peuple suant, suffoquant, geignant, que le capitaine boucle à fond de cale jusqu'à la fm de la traversée. C'est l'empire souterrain du Nibelheim. Des hommes dont les poumons se sont emplis d'oxygène, dont les épaules se sont élargies dans le plein air des tranchées, acclimatés aux intempéries de l'hiver, durcis comme des troncs d'arbres, les œgypans de la forêt et des vergers, les maçons de la muraille humaine, les évadés des faubourgs, après onze mois de liberté en plein vent, sous

la voûte du ciel, reviennent sécher au feu des grands fours leur poil encore humide de rosée. Boulangers dans les manutentions, tourneurs d'obus, ajusteurs de canons, de mitrailleuses, de fusils, poudriers, artificiers, chimistes qui calculent, manipulent, agitent des cornues et des bocaux, les voilà tous à l'œuvre pour engourdir le monstre, qui étale ses squames à travers la carte d'Europe, et le gaver jusqu'à ce qu'il en crève. Le monstre a la vie dure ; si ce n'est pas pour l'automne, l'hiver ou l'été de l'an prochain, ce sera pour plus tard encore, mais on ne le lâchera plus. Capitalistes et courtiers redressent la tête, ils apporteront au Nibelheim toute la vaisselle plate des buffets, la ferblanterie, l'argenterie qui était sous clef, les rouleaux et les liasses des coffres-forts ; ils dégarniront les banques, tentés par des profits dus à leur soudain patriotisme, et que l'heure sanctifie. Ils couvriront la surface de la France de cités industrielles. Ils commencent à souhaiter que le monstre ne meure plus. Un de mes amis fait des plans pour une fonderie d'acier dont on posera la première pierre au printemps 19 16.

30 juin.

La crise des munitions trouble le cerveau des inventeurs. Le vieux docteur Isménius, qui habite un pavillon isolé dans une ruelle d'Issy-les-Moulineaux, se tient pour le sauveteur qu'attend la Patrie.

Le docteur Isménius est en relations avec d'anciens élèves à lui, Roumains, Bulgares, Grecs et Polonais,

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qui travaillent en Suisse. 11 apprend par eux les préparatifs allemands. Nous ne sommes pas outillés pour la riposte, et nous nous refusons à imiter ces moyens d'empoisonneurs, par lesquels le Kaiser compte achever ses beaux exploits et terminer plus vite la guerre. Pourtant il faut préparer des palliatifs, des équivalents moins cruels, en cas de nécessité. Le Docteur voudrait monter des usines, réunir des équipes, presser le Gouvernement auquel il offre ses découvertes. Comme tous les inventeurs, il n'admet que ses propres inventions, croit que le sort de la France en dépend. Mais Isménius est obscur, son nom est étranger. Il n'occupe pas de poste officiel. On le prend pour un amateur, dit-il, et un maniaque. Il est si vieux!

Sachant que deux députés et un sénateur dînaient hier chez mon voisin T., Isménius m'a demandé de les lui faire rencontrer, dans l'espoir qu'ils s'intéresseront à sa cause. Je n'ai pas pu refuser. Le Docteur a l'air d'un anarchiste de drame populaire. Grand, sec, avec des besicles d'or, des yeux noirs, une barbe clairsemée et une crinière de cheveux blancs sur un front fuyant, il se présente gauchement comme un quémandeur honteux.

Bientôt, le voilà en confiance ; il nous sent très intéressés, se prépare à nous faire connaître le contenu d'une serviette qu'il passe de Tune dans l'autre de ses longues mains poilues et osseuses. II regarde autour de lui, s'informe s'il n'y a personne qui puisse surprendre ses secrets. Sommes-nous sûrs que les murailles n'ont pas d'oreilles? Ce sont des secrets intéressant la défense nationale de demain, il va les

soumettre à ces élus du suffrage universel, pour que ses idées soient au plus vite exposées à M. le Ministre de la Guerre. Le savant a fait le siège des Etats-Majors. En septembre, il envoya des mémoires aux généraux J., U., S., H., qui l'ont fait venir, ont paru d'abord enchantés; il rédigea des rapports pour ces généraux, dont il n'a plus jamais entendu parler. Certain canon « extraordinaire » dont il a construit le modèle, fut ensuite copié; ce canon existe, il a été commandé au plagiaire qui chipa l'idée du Docteur. On lui vole toutes ses idées; aussi, se méfie-t-il. Il se plaint des militaires, ne croit qu'aux savants et aux pacifistes, pour diriger cette guerre; il fait le procès des bureaux de l'Etat-Major et du Ministre.

Dès que le Docteur s'est assuré que ses auditeurs le laisseront parler librement, il se campe droit devant eux, assujettit ses besicles, ferme ses paupières et déclame, dans un lyrisme de prophète :

— Je vois la guerre de demain ! Nous autres savants pouvons vous dire ce à quoi elle va aboutir! 11 n'y aura plus de protection pour les civils ni les soldats. Une ville entière sera empoisonnée par des gaz que l'ennemi lancera à grande distance, qu'il versera du haut de ses avions; les hommes mourront comme des mouches; je vois des amas de corps empilés dans les rues; ce sera la peste, ce seront les épidémies les plus effroyables. Voici les derniers jours du monde! C'est la faillite universelle des armées. Puisque l'humanité veut se détruire, les armes sont insuffisantes; on devra s'appuyer sur la science. C'est à nous, savants, que les peuples donneront le haut commandement.

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Les Allemands l'ont compris ; leurs savants travaillent, découvrent, ont déjà trouvé. Veut-on que la France périsse plutôt que de riposter à coups d'inventions? L'humanitarisme d'aujourd'hui nous commande de tuer le reptile. Nous connaissons les formules. Je vous apporte, messieurs, des notes que je vais vous lire. Serez-vous capables d'attention? Si vous le voulez, vous pourrez déposer mes rapports sur la table du Ministre, mener une campagne et la faire réussir. Il est déjà tard, mais on peut se hâter; en trois semaines on réunit des capitaux, on monte des usines...

Isménius se calme enfin et, abandonnant son ton déclamatoire, s'asseoit et pose ses cahiers sur une chaise, s'éponge le col, sue à grosses gouttes; les fenêtres étant fermées, à cause de la lumière, on étouffe dans le petit salon où sept personnes ont de la peine à tenir. On se décide à descendre dans le jardin; nuit lourde et chaude. Chacun de ces messieurs brandit une de ces petites lampes électriques dont on se sert maintenant pour rentrer chez soi dans l'obscurité et qui suffisent à éclairer le grimoire que veut lire le Docteur.

On parle bas, comme des conspirateurs; on chuchote autour d'une table de fer; sous une tonnelle de jasmins, au milieu des massifs de troènes en fleurs, c'est un conciliabule de sorcières, un rendez-vous d'assassins. Minuit sonne, puis une heure; les uns quittent la partie; d'autres, « empoignés », veulent, immédiatement, écrire les lettres pour la Commission de l'Armée, lesquelles ils déposeront dès demain matin chez le Ministre.

— Pas un instant à perdre, reprend le Docteur; Jofifre hâte, appelle, mais on ne lui répond pas. Millerand a cinq cents dépêches à signer par jour; il faut des semaines pour obtenir une réponse, et les savants comme moi n'en reçoivent pas. On les traite de fous et le cataclysme s'étend à chaque seconde. L'Italie n'est pas en guerre avec l'Allemagne ; la Suède pourra marcher avec l'Allemagne, tomber sur la Russie, qui manque de munitions et bat en retraite. Quant aux Bulgares, bien fol qui s'y fie. Les diplomates sont aux abois. Vite, vite, messieurs ! c'est le règne de la Science qu'il faut inaugurer! Les « Boches » vont se ruer encore sur nous, mais, cette fois, avec des gaz qui se propageront jusqu'ici.

Les premières lueurs de l'aurore parurent derrière les arbres où se réveillaient les oiseaux, que nous étions tous encore penchés sur le grimoire du savant.

Première semaine de juillet 1915.

La guerre est toute en Russie. Les Russes reculent, les villages tombent, les journaux anglais nous préparent à la nouvelle — un jour ou l'autre — de la prise de Varsovie par les Allemands. Quand le Kaiser croira avoir écrasé la Russie, il tentera encore une ruée sur Paris. Joffre s'attend à le recevoir, quand il aura dégarni le front oriental. « Les Russes sont épuisés, incapables de se refaire avant la fm de septembre », dit le Kaiser. Mais nos munitions? Pourquoi n'a-t-on

pas commencé, dès octobre dernier, à fabriquer des obus? Le public s'alarme, sachant qu'on fait des provisions pour dans quatre mois d'ici : et il sait les lenteurs administratives.

Le mari de Bianca, si optimiste quand il était sur le front, se rend compte, maintenant qu'il est à Paris, des choses dont ses camarades étaient tenus à l'écart.

— Quand on m'a rappelé à mon usine, en mars dernier, mes camarades ont cru à une erreur. Comment? Il s'agissait de monter des fabriques de munitions? Pour quand? Pour après la guerre? Ils croyaient la guerre sur le point de finir. Sur le front, ils sont dans le rêve, et s'ils n'y étaient pas, ils n'auraient plus leur merveilleux courage.

II se demande quel effet les visites des parlementaires aux tranchées vont produire.

II y a, dans l'Humanité, deux articles sur la résurrection de « l'Internationale ».

L'on porte à l'imprimerie les dernières pages de mon premier volume des « Cahiers ». — Les corrections d'épreuves me retiennent à la maison. II ne faut rien moins que ces sept ou huit heures de travail quotidien pour secouer la tristesse de ces beaux jours où les esprits les plus calmes s'agitent.

Le roi de Grèce est ressuscité et Jean Lehovary est mort subitement. Déjà les Allemands ramènent des

troupes sur le front. Notre Ministère est attaqué par le Sénat : trois Sous-Secrétaires d'Etat sont adjoints au Ministre de la Guerre. « A quoi bon ? » demandent les vieux.

Je reçois une lettre de C. — de son dépôt à L. — sur l'état d'esprit des hommes qui repartent, après des mois à l'hôpital ou des congés en famille. Ils partent décidés à mourir, entraînés, mais non pourtant sans avoir conté des « craques » au major, afin d'obtenir une prolongation de leur répit. Le caractère de fatalité, et la résignation froide de cette nouvelle période de la guerre donnent à cet été si chaud, si luxuriant, une mélancolie lourde, qu'on ne peut secouer.

Hier soir, sur un banc du jardin, au milieu des fleurs qui s'étiolent un peu, sous des arbres trop drus, Madeleine appuyait sa tête contre mon épaule, geste qui lui est habituel, aux moments de lassitude et de dépression nerveuse. L'orage était dans l'air, et, maigri que le ciel fût sombre, une lueur au couchant nous éclairait assez pour qu'on pût lire neuf heures et demie sur le cadran d'une montre. Nous avions dîné sous le porche où les feuilles d'aristoloches, en guirlandes, voilent la lampe électrique. Les deux René, dix-sept ans l'un, l'autre à peine plus jeune, grands, mais des gamins encore, tournaient autour de nous, et nous songions à ce qu'il adviendra de ces enfants, si la guerre dure douze mois de plus. On voudrait ne pas s'apercevoir que les manches sont trop courtes, que les pantalons montrent les chevilles de ces recrues de demain, qui parlent de la guerre comme d'un beau

voyage de vacances. Ce sont les aînés de ceux à qui incombera la tâche de paix ; derrière eux s'élèvent les hommes d'après la guerre, une mystérieuse marmaille en qui le plus prochain avenir de la race se dessine ! D'ici trois ans, la pensée, l'action, la force virile ! et, devant ces mystérieux nouveaux-venus, le champ libre. Ceux-là créeront, sauront ce que nous n'aurons qu'imaginé, d'après les expériences et les conceptions, pour toujours abolies, des vieux Français. Entre ces enfants et nous, la distance s'allonge, un vide se creuse; nous pouvons à peine leur parler. Dans ce jardin où j'ai grandi, je me revois avec mon père et ma mère, je me rappelle leurs propos, et souvent me demande : Que reste-t-il de leur pensée en moi? Me reconnaîtraient-ils? Se retrouveraient-ils en ces lieux qu'un si court laps de temps, normal et pacifique, a suffi pour transformer? Et c'est maintenant que les grands murs s'écroulent, jonchent de leurs pierres ruineuses, cette terre que nous croyons défigurée, parce que nous donnâmes une courbe nouvelle aux plates-bandes, abattîmes quelques arbres, ravivâmes d'un ton plus clair le mur où les clématites s'accrochent à un treillage.

11 y avait de l'irrespirable dans l'air, la pesanteur de l'ennui dont la cause, perpétuellement identique, inéluctable, le rend plus douloureux; et l'on ne peut, par décence, l'appeler de son nom.

Madeleine et moi, fermant les yeux, tâchions de nous dépeindre l'un à l'autre nos visions. Elles étaient d'un ordre qu'à une autre époque l'on n'aurait pu supporter plusieurs minutes de suite. L'intensité de la souffrance,

presque égale pour tant de milliers d'êtres, ce carnage incessant et tout proche de nous : cauchemar. Si l'on interrompt son travail, la distraction libératrice du travail forcé, alors c'est la dépression nerveuse. D'autre part, l'on se prend vite à mépriser ce travail comme une jouissance et un luxe de non-combattants.

Du dépôt de X..., 3 juillet.

« Mon cher Maître,

« Depuis que nous nous sommes quittés, je suis passé par bien des endroits curieux avant de parvenir à mon nouveau dépôt. Par suite de ma blessure, après avoir été si peu de temps et irrégulièrement aux chasseurs, je me trouve dans une position encore à définir. On ne me juge pas en état de porter le sac. J'ai eu, de plus, à souffrir des suites d'une piqûre antityphoïdique; mais je me remets. J'ai vu Troyes et ses si curieuses églises, la grille extraordinaire de l'Hôtel- Dieu, et ce bijou : la façade de l'Hôtel de Ville. Arrivé à X..., je regardais encore des monuments, et de bien belles proportions, puisque à chaque pas, dans notre pays, il est de tels cadeaux de la vie.

« Le dépôt est plein de surprises et d'intérêt. Ces hommes, maintenant tous blessés, retournent au feu, énergiques malgré la lassitude et l'effroi; ils s'équipent à neuf, en donnant chacun leurs nouvelles, leur note particulière, s'interrogeant les uns les autres sur le sort de tel ou tel. La liste s'allonge des survivants aux hécatombes du début, qu'on croyait désormais libérés et

qui repartent. Ceux qui restent doivent sentir le cercle se resserrer autour d'eux et savent que l'espoir est un poids inutile dans le sac du troupier. Un convoi vient de partir... Je connaissais beaucoup de figures dans la colonne. J'avais entendu leurs plaintes, en arrivant, et assisté à leurs tentatives d'embuscade. On aurait pu croire leur démoralisation profonde, mais quand ils se mettent à causer entre eux, avec un bien étonnant bon sens, et ne se leurrant pas, nul n'exprime une pensée lâche, ou même de renoncement. Il y a bien plutôt chez eux une disposition orgueilleuse à constater que, nous seuls Français, tenons la plus mordante résistance; ils ne songent pas à diminuer l'adversaire, que nous avons assez tâté pour le bien connaître. Des camaraderies se renouent. « On ira ensemble ! » se disent-ils, maintenant que le village, la famille sont remplacés par le camarade et la chanson de marche. Nos pensées ne nous appartiennent pas plus que le geste de chasser une mouche importune, en plein soleil. Je redeviens le soldat anonyme, avec tranquillité. »

^ 10 juillet.

Le docteur Isménius rôde dans le quartier, les cheveux ébouriffés, le regard d'un chien qui dérobe un os pour le ronger à l'écart; la serviette qu'il porte sous son bras gauche est bourrée de documents; son bras droit fauche l'air, où il imagine des ennemis invisibles. Il parle tout seul. Le Ministre ne lui donne pas de réponse. On a conseillé à mon voisin de ne

plus recevoir Isménius, mais mon voisin persiste à se demander s'il n'y a pas dans les longs rapports du savant quelque invention de génie. Nous aurons d'autres conciliabules nocturnes avec Isménius.

On ne songe plus qu'aux munitions. La plupart des ouvriers étant rendus à leurs fabriques, il ne restera bientôt, parmi les combattants, que les hommes de la glèbe et la bourgeoisie. Ceux-ci s'ignoraient les uns les autres, et leurs sentiments, leurs intérêts, se découvrent liés plus qu'on ne le savait; ils sont l'obstacle aux transformations sociales. Les révolutionnaires, ceux qui n'ont rien à perdre et attendent leur heure, les ouvriers, enfin, sont forcément mis à l'abri à cause de ce qu'ils savent faire. Les lois contre les « embusqués » sont faites par ceux-là mêmes qui en usent pour protéger des électeurs. Chez nos paysans, pas d'oisifs, pas de spectateurs ni d'embusqués. Ils se battent, ils meurent ou ils préparent les moissons; nul, après la guerre, n'aura plus de droits que le terrien à la reconnaissance du pays.

Oui, mais le terrien n'est pas éloquent et les chefs habiles du parti socialiste savent d'où sort la grosse voix qui couvre celle des timides. Le peuple des travailleurs dira : — Nous avons défendu vos biens; maintenant, c'est à nous de les saisir, si vous ne les distribuez pas.

Si nous distinguons quelque chose qui se dessine à l'horizon, c'est une série de réformes, remises, toujours promises ou tenues jusqu'ici pour impossibles, chimériques, et soudain réalisées pendant la guerre, dans un état provisoire où rien n'est plus à sa place, où

rien n'étonne. Sous les couleurs du patriotisme et du civisme, au contact de l'ennemi qui occupe notre sol, déjà s'installe une société nouvelle, dans les meubles de l'ancienne.

— Le peuple ne souffre pas, dit M. Lamblois, mon relieur. Les femmes n'ont jamais été plus à leur aise, plus secourues. Elles connaissent les agréments d'un état social dont les hommes leur ont beaucoup parlé, qu'elles désiraient sans toutefois le croire réalisable ; elles prennent des vacances, en ce moment! Ah! monsieur, si demain vous vouliez les déloger et les restreindre, vous les trouveriez en humeur de révolte. Elles diraient : — Nous avons laissé nos hommes défendre vos maisons, puisque vous donniez une place chez vous dans des temps difficiles, continuez maintenant! On se serrera un peu, et si vous n'êtes pas contents, allez-vous-en !

M. Lamblois m'assure que l'esprit des femmes devient de plus en plus insoumis :

— Les ménagères ne se font plus écouter de leurs bonnes. On ne voudra plus rien faire après la guerre, mon pauvre monsieur !

— Monsieur Lamblois, monsieur Lamblois, vous êtes un petit bourgeois de l'ancien temps! — lui dis-je.

— C'est bien possible, monsieur. Dans notre classe, on devient un petit bourgeois quand on est vieux! Bien sûr ! madame Lamblois hospitalise deux femmes et trois enfants de mes employés mobilisés. C'est chic, ça! En même temps, on a sa bonne. Madame Lamblois, qui a des varices, sauf votre respect, pourrait faire la grasse matinée. Vous croyez un peu? Non pas, mon-

sieur! Sa bonne va se promener avec les dames de mes ouvriers. On va au cinéma, on fait toilette. Je n'y vois pas très clair, monsieur ! mais je ne jurerais pas qu'une de ces dames n'a pas une liaison avec un embusqué de la vingt-deuxième section! Avec une toile cirée, voilà-t-il pas qu'elle confectionne des chapeaux sans bords, comme les trottins ! Ma bonne en a un aussi! C'est-y pas triste? Si c'était poli, avec ça! C'est petite bouche... Ces dames veulent de la viande à chaque repas, de "la volaille, un plat doux. Jamais de porc î Elles ont acheté des asperges en avril ! Quand mon ouvrier Richard est venu en permission, il en a fait une maladie ! — C'est bon pour une fois ! — qu'il a dit. Et il n'a pas vu l'embusqué de sa femme!...

12 juillet.

L'opinion de Londres sur l'action militaire de la France est aussi erronée que l'est celle du public français sur celle des Anglais. Le voyage projeté de Kipling sur notre front, les articles qu'il publiera à Paris et chez nos voisins, à la fois, seront utiles pour nous éclairer. Il serait nécessaire d'employer les moyens les plus rapides et les plus frappants, par la voix de la Presse surtout, afin de hâter une entente plus que cordiale due à des faits, à l'expérience.

L'opinion est sujette aux mêmes variations dans nos deux pays. A. G. me montre une lettre d'Arnold Bennett, qui a dû être écrite au milieu de la semaine. Bennett était à Paris. II rapporte les alarmistes propos

de quelques consommateurs attablés au Weber, rue Royale, un soir où l'électricité s'est éteinte pendant un quart d'heure.

Ne voyant plus de parlementaires, tout à ma besogne, je ne me doutais pas qu'une vague de dépression déferlât sur nos rives; j'aurais dû la deviner, d'après le ton d'exaltation des journaux, et certaines notes politiques tendancieuses : « Les Allemands ramènent sur Paris leurs grosses pièces de Russie... La crise des munitions... » Enfin, les pertes des derniers jours ont été « sévères », dit le Times, assez fortes des deux côtés; les Russes reculent, et le plein été nous rappelle les angoisses de 19 14. Nous comptions sur la fameuse grande offensive, toujours remise, et nous en restons là.

Dans les rues, dans les tramways, une foule de soldats revenus du front en permission de quatre jours, traînent leurs enfants par la main, d'un air ennuyé. Les femmes s'étonnent de ce qu'ils ne parlent pas, ces guerriers qui devraient avoir tant de choses à dire. C'est que la vie n'a plus de sens ni d'intérêt pour eux, à l'arrière. Ils ont leurs affaires ailleurs, et hâte d'y retourner, aussi gravement, aussi simplement que leurs épouses portent aux guichets de la Banque de France leurs quelques louis, leur petit pécule, leur trésor de réserve : files de porteurs d'or à la Banque de France, qui se dépouillent pour jeter leur grain de mil dans le van.

Les militaires ont déjà oublié les civils; ils sont surpris et complètement solitaires parmi ceux qui ne sont pas en uniforme boueux et troué.

Voici qu'on entame « la Muraille de Chine »; on en retire, une à une, des pierres qu'il sera peut-être difficile de remplacer. On emprunte au front, on l'amincit pour remplir les usines. « Telle est l'œuvre tardive des parlementaires. » Ce juillet nous donne un avant-goût de la Paix, comme si l'on voulait faire une expérience du retour définitif des combattants.. Cette expérience sera-t-elle concluante? Les blessés, aussi perdus que nos permissionnaires, désorientés dans Paris, à leurs premières sorties de l'hôpital, ne se réhabituent que trop vite à la maison réintégrée, quand ils y vont en convalescence; ou bien ils remportent dans leur bissac des désillusions qui leur font souhaiter une guerre de Cent Ans. Plus longues sont ces permissions, et plus dangereuses.

Pour nous qui assistons de la plage à l'embarquement quotidien d'une jeunesse radieuse pour l'île du Minotaure, l'adieu de ce nouveau départ est déchirant : constatation d'une nécessité que, seule, l'idée religieuse de rédemption par le sacrifice peut faire supporter à certaines femmes. Pour d'autres, c'est un rite monstrueux.

Les Anglais ont la faculté si enviable de repousser ces sombres images. La lettre d'Arnold Bennett est significative, et la soirée au Weber l'aurait surpris, s'il n'était accoutumé de longue date à notre émotivité, à nos nerfs dont nous ne sommes pas honteux, nous qui savons, aussi, les maîtriser en présence du péril.

« Nous ne serions en danger, écrit Bennett, que si la flotte britannique était détruite, et elle ne peut pas

l'être. Le relèvement de l'Allemagne ne serait possible qu'à condition que cette flotte lui permît de reprendre son commerce. L'Angleterre cache les exploits de ses sous-marins; aucun de vos journaux n'a signalé que le soi-disant « russe » qui aurait torpillé un navire allemand dans la Baltique, était un submarine anglais. » Incroyable, invraisemblable mépris de l'opinion, mais « very fine », comme l'écrit Bennett. Cette attitude est une de leurs beautés.

13 juillet.

Paul C. nous raconte la réception, dans les gares de Lyon, des prisonniers échangés qui reviennent d'Allemagne. Champagne, musique, fleurs, discours. C'est tussi un avant-goût du retour général après la guerre. Les hommes rapportent de là-bas, quand ils ne sont pas trop malades, un désir de retourner au front. En Allemagne, chaque soldat sait qu'en France l'on tire de balcon à balcon, de chaque côté d'une rue aux maisons fortifiées. Guerre immobile, de château fort à château fort. Les forces se sont maintenant équilibrées. On continuera à tirer, jusqu'à extinction, sans avance ni recul appréciable.

Les Germains font aux Alliés des avances pour la paix. Sous le titre de « Paix blanche », Polybe donne ces extraits d'une lettre d'un « Intellectuel » berlinois, et datée du 8 mai, telle qu'on la trouva dans la poche d'un officier prisonnier :

« Je comprends tes impressions : dans une large

mesure, je les partage. Ta lassitude et celle de tes hommes ne me surprend pas. Cette guerre est longue, inhumaine. Chez nous, à l'arrière, je t'assure qu'elle est parfois pire; il y a des moments où l'optimisme chancelé, même chez les plus robustes. Naturellement, on ne compte plus sur l'écrasement de l'ennemi tel que le rêvaient nos nationaux-libéraux et autres frénétiques, mais je n'en pense pas moins qu'avec encore un peu de courage et cette finesse diplomatique qui nous a parfois fait défaut, nous pouvons attendre cette paix honorable, cette paix blanche qui laissera à l'Allemagne la gloire formidable d'avoir tenu en échec le monde entier, consolidera son prestige en Europe et lui permettra, dans vingt ans, quand elle aura réparé ses brèches, d'établir sa domination (Herrschaft).

« Ah ! certes, si nos adversaires ajoutaient à leurs ressources nos qualités de méthode et d'initiative, nous serions perdus. A l'idée de ce que nous ferions à la place des Anglais et des Français, à l'idée de ce qui nous menacerait s'ils savaient utiliser les forces de leurs alliés comme nous soutenons celles des Autrichiens et des Turcs, j'ai le frisson. Nous aurions les reins cassés comme les rats de Winston Churchill... Mais les Français commencent à s'impatienter, nous approchons de l'ère des crises ministérielles et des dissentiments intérieurs... Quand se dessinera la menace d'une campagne d'hiver, la France renâclera. A ce moment, un morceau de pain et quelques bonnes paroles, on sera amis. Et dans vingt ans, c'est elle qui, bon gré, mal gré, nous aidera à éliminer pour toujours

de l'Europe les Russes, et de l'empire des mers l'Angleterre. Voilà mes prophéties... »

Ces fragments d'une lettre que je voudrais voir — quoique je croie à son authenticité — et comparer avec les impressions des officiers français revenus des prisons allemandes. Quant à leur « désir de retourner au front et de mourir comme les autres », si invraisemblable qu'il puisse paraître, nous devons l'enregistrer parmi les anomalies d'un temps où semblent abolis les principes mêmes qui assurent la continuité de la vie. On ose à peine écrire cela, parce que la logomachie patriotique, chez les uns, devient une nécessité professionnelle; et que chez tant d'autres, l'abnégation, l'esprit de sacrifice sont trop profonds et sincères, pour que de tels individus se rendent compte de leur sublimité. On ne s'étonnera, que plus tard, de ce que l'instinct de conservation, pendant la grande guerre, ait presque cessé de diriger les actes de tant d'hommes. Il faudrait pouvoir dire cela tout haut, le proclamer avec orgueil; mais passons sous silence, en même temps que l'humilité du combattant qui se refuse à l'éloge, ce qu'il y a d'anormal et de surhumain dans l'enthousiasme de cette jeunesse encore prête à s'offrir à la mort, après y avoir échappé. Pathétique sans précédent, ce débarquement de prisonniers, tous infirmes, et qui veulent quand même, au lieu de jouir du ciel de la Patrie par miracle retrouvée, retourner en enfer

14 juillet.

11 y a aujourd'hui un an, je revenais de Liebenstein. Le matin c'était, au loin, des fanfares de cavalerie, des tambours, la rumeur des jours de fête dans le Bois de Boulogne, la revue des troupes de Paris à Longchamp. S'ils avaient su, ces jeunes hommes, que déjà, de l'autre côté de la frontière, les trains s'emplissaient de munitions ! Les ordres étaient donnés ! c'était déjà la guerre. Pour la dernière fois, les pantalons rouges, les guêtres blanches, les panaches garance sur les casques luisants, défilaient en parade, au son des pas redoublés. La chaleur était très forte, le soleil dardait ses flammes sur un Paris qui faisait ses malles pour les vacances. Nous devions partir le lendemain pour Offranville et il me semblait que si nous y allions, ce serait pour en revenir tout de suite; je voyais préparer les bagages comme dans un rêve, et me sentais incapable de me mettre en route.

Léon P., de retour de Constantinople, passa la journée avec nous dans le jardin; il raconta l'assassinat de l'Archiduc. 11 fut le premier à parler de la guerre comme d'un fait accompli, il en précisait la cause et les origines, elle était déjà sur nos têtes, avec toute son horreur, inévitable.

Je relisais le livre de Wells. J'imaginai immédiatement ce spectacle de demain, comme j'imaginai la mort de ma mère, le soir, après les obsèques de mon père, quand le docteur M. me dit : — Apprête-toi ;

elle est aussi malade que ton père, il y a un mois ; elle peut mourir cette nuit...

Et alors, je vis soudain le visage chéri, tel qu'il était en effet, le visage d'une condamnée. Seul, le médecin l'avait vu et jugé.

Il y a donc un an que je sais. C'était la fin d'un monde, qu'on célébra le quatorze juillet mil neuf cent quatorze, par une température d'incendie qui roussissait déjà les feuilles des marronniers et les gazons. Aujourd'hui, le ciel est bas, gris, il pleut, c'est un temps d'automne pour la Fête nationale, muette et navrante, de dix-neuf cent quinze. Les cendres de Rouget de Lisle sont transférées à l'Hôtel des Invalides, en attendant le Panthéon. On a voulu un semblant de cérémonie dans le goût du Directoire. Le cortège a descendu les Champs-Elysées avec toute la pompe que permettent les circonstances, dans le ton neutre de la démocratie et de la nouvelle Révolution. La « tenue de rigueur » était la redingote, mais ce fut le chapeau mou, la veste et le parapluie. Barrés, au milieu de ses « Ligueurs », avait l'air d'aller à une réunion au manège Saint-Paul.

C'est ainsi que les restes de Rouget de Lisle traversèrent Paris, dans un appareil médiocre et sans accent, tel que la Marseillaise de nos rues et de nos cours, le refrain chanté comme une complainte par des musiciens ambulants.

L'habitude de la guerre est prise; les esprits n'y pensent plus à toute heure du jour. Les autres n'avouent plus leurs affres. Les sonneurs de trompe sont essoufflés, mais essayent de sonner plus fort dans

une atmosphère stagnante et lourde. Nos Ministres reviennent d'une conférence avec leurs collègues britanniques, sur les bords du détroit. La France est pressée; il est nécessaire de s'entendre entre alliés et d'accélérer la cadence. Lloyd George et Asquith ont pris des engagements. Des munitions vont être faites, l'Angleterre enverra des troupes sur notre front. L'Allemagne harcèle la Russie. Il se fait un silence en attendant des actions décisives et prochaines.

17 juillet.

Nous entrons dans les semaines d'anniversaires. Un an passé dans le cauchemar ! Paris se vide ; c'est presque un Paris de vacances. Des omnibus emmènent des enfants avec des colis aux gares. On part pour les bains de mer. Après un Bout de l'An, la famille toujours en deuil, va prendre un demi-deuil plus léger. En revenant de la messe de Bout de l'An, la famille s'attable à un repas, ayant déjà pris d'autres habitudes — commémoratives — comme le transfert des cendres de Rouget de Lisle. L'on mange, l'on boit, on dormira cette nuit « sur ses deux oreilles ». Cependant l'Europe va jouer son va-tout. Le monde peut éclater comme un obus : nous sauterions aussi inconscients que la poudre d'une « marmite », dont les morceaux sont projetés aux quatre points cardinaux, avec des bras, des jambes, des mains gantées qui auront été les nôtres.

Douze mois ont fait de nous des automates, des figures de cire qui rient. Je porte les mêmes vêtements, à peine défraîchis, qu'il y a un an. J'ai la peau intacte. Ceux qui l'auront eu trouée à la guerre, ou qui l'y auront laissée, ceux-là, seuls, auront été à la hauteur de « l'Epie ». Serons-nous toujours ceux des prodromes? Les « pauvres caractères », comme dit Barrés, qui croient prendre une vue plus large et plus philosophique de cette histoire mondiale? Qu'avonsnous acquis en sagesse? Nos yeux n'aperçoivent rien de plus, ni plus loin devant eux, qu'à la veille du cataclysme, en ces jours d'anniversaire.

Humilité ! humilité ! pas même la satisfaction de comprendre ! Tout cela aura-t-il été seulement inutile, stupide et révoltant^... Mais si ces horreurs cachaient l'accomplissement des grands destins qui débordent notre sphère?... Alors, alors, quelle humiliation plus douloureuse encore, pour le simple spectateur, d'avoir assisté à la représentation dans un fauteuil d'où Ton applaudit, ou siffle, le chef-d'œuvre ! Il y a des ouvrages difficiles, que l'on essaie de prendre par tous les côtés et qui vous échappent : soit qu'ils soient trop vastes pour votre intelligence, trop nouveaux pour être du premier coup compris... soit aussi, que derrière leurs récifs abrupts se cache le néant.

Nous ne savons pas encore si ceci aura été une autre série des Jours de la Création, ou une sinistre plaisanterie faite par la Nature à l'Humanité.

20 juillet.

Varsovie menacée, c'est comme Anvers menacée. Avalanche des Allemands sur tous les fronts russes. Ici Ton attend le retour offensif de l'ennemi. André ne veut pas nous renvoyer le petit Georges pour ses vacances à Offran ville. Il juge la situation inquiétante et ne laisserait pas l'enfant quitter son Midi où il s'occupe aux travaux des champs. « On n'oserait pas », écrit-il, « s'absenter huit jours. »Ceux qui sont loin n'ont pas la philosophie tranquille des gens du Nord.

Trois cent mille Anglais arrivent pour occuper une ligne de front plus étendue. Des troupes françaises sont déplacées de l'Ouest à l'Est. Les grèves minières en Angleterre ne se calment pas.

Le Manifeste socialiste français a produit un bon effet, à cause de la détermination qu'y proclame le Parti, « de pousser la guerre jusqu'au bout ».

25 juillet.

Varsovie est évacuée. On attend la nouvelle de sa chute. Les Russes reculent toujours, manquent d'être encerclés. Le Kaiser télégraphie à sa sœur, la reine de Grèce, qu'il a mis les Russes hors d'état de nuire pendant six mois et qu'il va faire sur le front occidental des prodiges qui étonneront l'univers. Le Kronprinz a eu un succès du côté de Verdun.

27 juillet.

Les histoires que l'on raconte sur les permissionnaires varient étrangement selon les régions auxquelles ils appartiennent. Ceux de la Sologne sont satisfaits d'avoir vu leurs champs cultivés, leurs moissons en bon état; ils repartent pour le front allégés d'une inquiétude.

Dans le pays de X., certains hommes ont semé la panique, avec leurs récits de guerre, disant aux parents : — Pas un n'en reviendra ! Constatant que tout est en place chez eux, ils se demandent : pourquoi n'y pas rester? Un sentiment régionaliste se réveille en eux, combat un peu la pensée qui assimile leur région, leur patelin à la Patrie, Et le mot « Patrie » est évité, sous un ciel sans nuages.

Les « terriens » sont-ils conscients d'être les sacrifiés? leur bon sens a-t-il deviné? Ils meurent, ils vont mourir jusqu'au dernier, les illettrés aux mains caleuses, qui retournent la terre, l'ensemencent, en extrayent le fruit de vie, ces silencieux accoucheurs de la terre nourricière, pendant que les autres, qui ont l'habitude de la parole, parlent, s'arrangent, se casent déjà pour la paix dans des postes meilleurs. Ainsi la guerre du Droit et de \3l Justice aurait eu ce résultat : une sélection; et une fois de plus se serait accomplie une injustice (au sens social du mot), alors que Jacques Bonhomme croit simplement défendre sa porte contre les voleurs...

Dans le port d'A..., un pêcheur est revenu en permission pour trouver sa femme allaitant deux jumeaux noirs comme certain soldat sénégalais, longtemps soigné dans un hôpital voisin, et que les hasards de la guerre leur donnèrent pour père. Le Maire ne voulut pas inscrire ces négrillons à l'Etat civil, afin que le brave marin, honorablement connu dans le bourg et qui s'était distingué dans son bataillon, n'eût pas à subir cette honte ; mais celui-ci s'en retourna sans avoir pu décider son épouse infidèle à abandonner les enfants de l'amour : elle les aimait et n'entendait pas qu'on la séparât de ses moricauds.

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