‹ Cahiers d'un artisteChapitre 6 sur 14 · RETOUR DE PERMISSION · texte numérisé non relu

RETOUR DE PERMISSION

Orléans.

y4 Desvaux, sergent /«^ bataillon de chasseurs à pied, 4^^ compagnie,

« Mon cher Desvaux,

« Ne t'en fais pas d'y avoir coupé encore à ta permission quoique ça aurait été mieux ensemble tous les deux. Y a seulement trois jours que j'y suis, ça semble déjà long. Je ne sais si ça serait autrement pour toi, dans ton ménage ; pour moi, ah ! là, là.

« Des fois on dit qu'on voudrait que ça soye fini, quand on est là-bas au feu, mais des fois qu'on saurait comment que ça se passe à l'arrière, on ne serait

pas si pressé de revenir. Je t'en dis pas plus que ça des gosses et de la mère. Y a des choses qu'on aime pas écrire, quelquefois que la lettre ne parviendrait pas à destination, mais bon sang de bon Dieu, ils en ont un culot, ces feignants de l'arrière ! Ils sont tous malades qu'y disent. Les autres ont rappliqué, tu sais bien ceux à qui je devais de l'argent, les O., et puis les J. En famille, je te demande un peu, c'est y pas dégoûtant. C'est pas leur affaire, on sait bien^ qu'ils rentreront dans leur pognon. Ils vous racontent des histoires qu'on ne peut pas seulement les écouter, c'est tous les emm....ts qui recommencent, j'ai demandé à ta Dame qu'elle m'avance ça. Tu ne m'en voudras pas, dis, vieux, tu sais qu'on est solide. J'ai fait un papier pour ta Dame. Elle est en bonne santé et les petits aussi, j'y ai mis du vin en bouteilles, c'est une heure de gagnée à pas être chez moi sans se chercher des noises. Ils vous embêtent tous à vous faire raconter des choses que tout un chacun sait par cœur. Enfin je te recauserai de tout ça quand on se reverra. On voudrait déjà être à la compagnie. Au revoir, vieux, je te fais bien des amitiés, ton frère d'armes.

« Jean D. »

Madame M. a reçu ceci de son mari, au retour du congé qu'il a passé auprès d'elle :

« Ma chère Emilie, « Je sens que je n'ai pas été ce que j'aurais dû être pendant les quelques jours dont je me faisais une fête

à l'avance. Trop franc pour cacher complètement mes sentiments, j'ai tout de même fait sur moi un effort que tu m'as reproché comme de la froideur. Oui, j'ai été froid. C'est même le moins que je pouvais être. Je pourrais aussi te dire, et ce serait vrai, que Paris m'a surpris. Je ne m'y retrouvais pas, tout m'y déconcertait ; je pourrais donc attribuer à cette gêne les silences, le peu d'entrain que tu m'as reprochés. Mais ce n'est pas cela encore. Aujourd'hui, de nouveau dans une région où les cœurs battent librement, environné d'honneur, de noblesse, je me vois obligé, avec un désespoir qui te toucherait peut-être, de t'écrire ce que mes yeux auraient dû te faire comprendre. Quand nous nous sommes dit adieu à la gare, j'espérais que tu avais compris, qu'un mot sortirait de ta bouche. Je n'attendais que ce mot, pour pardonner, sinon tout oublier. Au nom de l'amour que nous avons eu l'un pour l'autre, je te conjure de réfléchir. Pour mes enfants, pour nos enfants, je t'en conjure ! Si nous ne les avions pas, je n'aspirerais qu'à la balle libératrice. Si je pouvais être sûr que, sans moi, tu serais capable d'élever ces pauvres petits, je t'assure que je serais heureux de te rendre ta liberté et, ma foi, il n'y a que trop de chances pour que tu la retrouves, cette liberté que tu as cru avoir ! Ma pauvre Emilie ! Que la nouvelle de ma mort n'était-elle vraie, au lieu de fausse? Déjà la vie se serait réorganisée pour toi ! Pour que je t'écrive ainsi, avec calme, sinon avec douleur, imagine tout ce qui s'est déroulé dans ma cervelle, depuis huit jours ! Avec calme? Est-ce avec calme? Oui, par rapport à toi, ma pauvre femme! Non, par rapport aux petits.

« Si je ne craignais pas de fixer sur toi des yeux qui n'ont d'ailleurs encore rien vu, je t'ordonnerais de laisser ma mère prendre soin de l'éducation, au moins de Lucette ; Jojo est si petit ! D'ailleurs, ceci n'est que le premier cri, après mon désolant retour. Je vais réfléchir et t'écrirai plus longuement. Embrasse pour moi les petits.

« Ton mari,

« P. -S. — Ma pauvre Emilie ! Si je pouvais encore croire que tu as un tout petit semblant de quelque chose dans ton cœur, pour le père de nos enfants, je t'embrasserais tout de même. »

A La Chapelle sont passés des grands blessés échangés contre des prisonniers allemands.

Je m'étais levé tôt pour me rendre à La Chapelle, à l'heure du rendez-vous. La chaleur m'avait tenu éveillé depuis avant l'aurore; chaleur étouffante d'août; aurore déjà plus tardive et que ne pavoise pas l'unanime salutation au soleil des oiseaux enivrés de leur propre voix. Premières sensations fugitives d'un automne prochain, auquel on songe à nouveau, dès la fin de juillet, dans les grandes villes. Paris était irrespirable. J'ai hésité à aller jusqu'à La Chapelle. Quand le train fut entré en gare, j'eusse voulu n'être pas venu. Je

me suis tenu à l'écart, comme s'il y avait indiscrétion à regarder. Tout de même j'ai vu ceci :

J'ai vu des hommes sans bras, sur des brancards qu'on descendait des wagons dans la foule des femmes venues à leur rencontre, et deux de ces mutilés se frottaient contre leurs bébés nouveau-nés qu'ils n'avaient pas encore vus, comme pour sentir et reconnaître leur propre chair; l'un de ces malheureux mordait à pleines dents dans les langes de son petit, arrachait le linge et, pris d'une sorte de fringale, suçait, léchait, haletant comme un affamé... Puis il eut un hoquet, renversa la tête et perdit connaissance. Quand je suis parti, on ne l'avait pas ranimé. Peutêtre est-il mort dans un spasme de tendresse.

Cette foule était muette. Le quai de la gare, où l'on s'apprêtait à faire une réception joyeuse au convoi de ces Parisiens rapatriés, avait l'aspect funèbre des attentes à la porte du cimetière. J'ai écouté, j'espérais surprendre des paroles : ce ne fut qu'interjections, pleurs, soupirs, gestes gauches, beaucoup de silences, des scènes déchirantes avec des moribonds, au milieu des infirmières qui apportaient des bouquets et des coupes de vin de Champagne, auxquels personne ne prêtait attention...

28 juillet.

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