‹ Cahiers d'un artisteChapitre 7 sur 14 · UNE JOURNÉE A CORLÈE ( H A U T E ~ M A RN E · texte numérisé non relu

UNE JOURNÉE A CORLÈE ( H A U T E ~ M A RN E

... Le berger de Codée, qui patauge dans l'eau grasse et le purin, s'acheminant avec son troupeau

vers la plaine, muet, immuable, impassible sous le ciel gris et humide, regarde, défiant, l'autre troupeau : les hommes du dépôt, qui s'exercent aux armes, jusqu'au coup de sifflet qui les fera partir pour la mort.

Au loin, le canon gronde.

Des ordres brefs, un cliquetis de mousquetons, des pas lourds, des jurons se mêlent au tintement des clochettes que portent à leur cou les brebis.

Tu naquis, berger, dans le fumier d'un bourg lépreux de l'Est, où personne ne venait troubler ta paix végétative ; et voici ce village, ces plaines à l'entour, transformés en casernes, en polygones, en terrains de manœuvre, et, berger, tu maudis l'ordre, la relative propreté que le règlement militaire impose à ta région.

Berger, tu contemples avec philosophie cette agitation vaine : tant de mal, pour supprimer la vie dont tu sais, toi berger, fils de berger, qu'elle continue cependant, puisque l'herbe repoussera, que le blé jaunira Tan prochain, après que la faux l'aura coupé, aussi dru qu'auparavant, et sans qu'il y ait rien de changé dans l'Univers !

On dit que la viande est coûteuse partout en France. « Ça fait mal au cœur! » penses-tu; pourquoi tant de viande, berger frugal? C'est que les hommes doivent se maintenir forts; on les gorge de chair, de sang, de graisse. On gave ces millions de gladiateurs, pour qu'ils soutiennent la lutte sur le sable stérile de l'arène. On porte des quartiers de bœuf et de mouton dans des voitures de boucherie. Ecoute le tonnerre des convois sur les grand'routes pavées; c'est le repas de ceux des ergastules. Une pique leur passe

la chair sanglante, gluante et lourde, la viande fraîche, à travers les barreaux de Tergastule. Ergastule, ou fosse aux lions. La viande devient rare pour les civils : mais ont-ils besoin qu'on leur refasse les tissus, les muscles et les os? Tout pour les gladiateurs !

Pléthore de vie, réservoirs d'énergie, bouillonnement de sève, appétits d'ogre, jeunesse herculéenne, munitions humaines, réserves d'adolescence, virilité! Mangez, jeunes héros, et faites-vous un sang, couleur du jus des groseilles; cuvez votre vin, dormez! Prodigieux trésors de vie organique, enfouis dans ce cratère de la guerre ! Pour ce creuset, toute la viande, tout le vin, tout le pain qui cuit à pleins fours dans les fermes ! Tout au grand fondoir! Le charbon aux fabriques d'armes, d'obus, de moteurs, de carrosserie, de caoutchouc, de tout! Huiles, pétroles, provision de plusieurs peuples, la mort vous réquisitionne pour convoyer jusqu'au fondoir la chair humaine et les viandes qui la rendent plus drue.

Civilisation!...

Le berger de Corlée conduit son troupeau et attend. Il a vu tant de nuages s'accumuler sur son capuchon, et se reformer après l'averse ! Le berger sait que derrière l'édredon des nuages, une autre immense plaine bleue comme les champs de mai, mais plus claire vers l'horizon, s'assombrit là-haut, dans le cobalt où sommeillent les étoiles de la nuit. Le berger a suivi la rotation ascendante et décroissante de la lune, mais chaque mois à un autre étage, et dans un autre plan du firmament, selon les phases de la course du

satellite autour de la terre. Il y a tant d'années que le berger compte les vingt-sept jours, les sept heures et les quarante-trois minutes de l'immuable révolution ! Il a connu d'autres guerres, — son père a été soldat, tout cela est bien loin... — et, que ses petits reviennent ou ne reviennent pas de celle-ci, quelqu'un après lui paîtra d'autres moutons, vers la plaine ira avec eux, et les rentrera, le soir, dans l'eau grasse et le purin du village, où les sifflets se seront tus, où régnera de nouveau une paix végétative sous le soleil, les étoiles et les lunes, sans que personne puisse dire exactement pourquoi — un instant qui parut très long — ces silencieuses campagnes furent envahies par des hommes qui semblaient porter en eux l'étrange passion d'en vouloir à la vie !

Paris. 29 juillet, soir»

Une belle soirée, le ciel est mauve, il n'y a pas un souffle de vent; j'aperçois, en longeant les quais de la Seine pour rentrer chez moi, d'abord un peu de fumée au-dessus du quartier de Grenelle, puis une flamme qui bouge, avance vers Issy, puis disparaît derrière les maisons. Deux gamins montrent du doigt, sans s'émouvoir, cet incendie d'un microcosme volant dans l'immensité. C'était le fameux pilote Marion avec un certain M. Mignon, passager amateur, dont le biplan Voisin allait s'écraser à terre, et déjà presque carbonisé.

2 août.

Les arbres trop feuillus cachent les maisons d'en face, des losanges de ciel, à travers les branches et les treillages, descendent vers le couchant sur les campapagnes où nous devrions être depuis longtemps ; les arbres nous enserrent dans une muraille de verdure, où l'on oublie, ce soir, que Ton est encore à la ville. Les lierres sur la maison rouge et blanche, les lauriers taillés, dans leurs bacs d'impruneta, les fenêtres ouvertes et le tic tac de la machine à écrire, les ciseaux à égaliser les pelouses, Taboiement du chien Pipo, forment un cercle de quiétude où Ton s'attarde.

J'aurai vécu ces jours dans la floraison dernière du jardin où se meurt le vieil Ernest, toujours dédaigneux de la guerre, et qui ne se couchera que si les pots où il enfonce des boutures, lui glissent des mains. Quand il se sent trop mal, il respire un coton imbibé d'éther. Il a parfois des hallucinations et veut chasser un jardinier, successeur imaginaire à son règne sur ce petit empire où il ne sera jamais remplacé.

« L'aiguille s'arrête sur le cadran, et la clé manque », écrivais-je, il y a un an aujourd'hui.

Le baron G. m'apprenait que la guerre durerait des années, si elle ne s'achevait au bout d'un mois. Quand il parlait d'années, j'essayais d'imaginer quelque chose, mais ce n'étaient pour moi que des mots. — Les Russes ne seront prêts qu'au printemps prochain, — disait-il. Qu'en savait-il, cet oiseau de mauvais augure'* Il savait bien d'autres choses...

Nous sommes dans la seconde année de la guerre. Les Russes reculent. Ils résisteront jusqu'à Petrograd. Sarrail, pardonné, va partir avec quinze mille hommes pour les Dardanelles. Les Anglais pensent à la Mésopotamie. On entend, de Saint-Germain, le canon de l'Aisne, mais Paris est encore le cœur du monde et je ne veux plus le quitter. Mon premier volume paraît demain, avec le ton dramatique et l'agitation des lettres à Miss T., maintenant imprimées; il se range, déjà marqué de rides, sur les rayons de ma bibliothèque, à côté des divers mémoires de 70-71, près de la Revue indépendante, de la Revue blanche et autres curiosités d'antan. je relis dans le Parnasse contemporain, que me donna Mallarmé, mon professeur d'anglais à Condorcet :

Des avalanches d'or du vieil azur, au jour Premier et de la neige éternelle des astres Jadis tu détachas des grands calices pour La Terre jeune encore et vierge de désastres,

Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin, Et ce divin laurier des âmes exilées Vermeil comme le pur orteil du séraphin Que rougit la pudeur des aurores foulées.

L'hyacinthe, le myrte à l'adorable éclair Et, pareille à la chair de la femme, la rose Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair, Celle qu^un sang farouche «t radieux arrose !

Je relis les Eblouissements , de Rimbaud, le Pâmassiculet, les Taches d'encre, quelques-unes de ces plaquettes sur les planchettes de laque noir et or. Je veux relire, en ces jours d'anniversaire, refeuilleter les

albums de photographies d'un demi-siècle, voir les images de tant de disparus qui se promenèrent dans ces allées, le dimanche. Je fus un jeune homme de toutes les curiosités ; je fus « un jeune homme distingué » hélas ! je ne sais pas ce que je suis, à l'absurde âge de cinquante-cinq ans.

Serions-nous les mêmes qu'auparavant, nous les presque-vieillards, sur qui ont passé les biplans de guerre, vus au travers des branches d'arbres décharnés, puis bourgeonnants, puis vert-tendre, puis maintenant tirant sur le brun sombre de l'automne?

Serons-nous toujours d'avant la guerre? Auronsnous changé? Pourrons-nous recommencer? Quoi aimer? A qui oser dire que l'on aime? Qui? quoi? Le sais-tu ? Absurde moment !

L'excitation est tombée, et reste le malaise de la courbature. Le soir, on prend le frais dehors. Il y a un an, c'était le gris de plomb d'Offranville, le tocsin, la chute dans l'effroi, « la descente dans le puits », disait-on. J'ai cru que tout était fmi; oui, en me relisant, je le constate. Il y avait les saints en instance d'être canonisés, mais encore à la porte du Paradis, qui attendaient, les pieds dans le Purgatoire. Qu'ai-je cru ? Péguy tombait comme les clochetons de Reims. Tous tombaient. Ils tombent encore et tomberont, s'endormiront dans l'asphyxie, ou brûleront comme des torches. Quoiqu'on meure, quoiqu'on saigne, quoiqu'on souffre autant que jamais, il y a des hommes, parmi nous, qui reviennent du front, que nous retrouvons et reconnaissons, leur voix résonne telle qu'avant, ils ont bonne mine sous leur uniforme,

et ils vous demandent à venir prendre le café après dîner, à la fraîche. Odon sonne à ma porte.

Dans les Champs-Elysées, à cinq heures, un retour du Pré Catelan, une foule de voitures à chevaux qu'on a dû teindre en blanc, des couples endimanchés dans des berlines de noces. La mariée, avec des fleurs d'oranger, se penche sur l'épaule du mari à plastron blanc et à chapeau mécanique. C'est une famille sans « poilus ». Mais le Pré Catelan est hôpital!

Encore quelques malles et des enfants qui vont aux bains de mer.

Aux Ambassadeurs, des gens chics prolongent la saison de Paris. A Deauville, il ne manquera que les courses. On établit sa vie pour la guerre; ainsi, une femme d'oificier dans une garnison, où le stage pourrait bien être long. Quoique les projets ne tiennent pas, on en fait pour l'hiver et pour un autre printemps, où il y aura des modes nouvelles. Le soldat paysan du Sud dit :

— Si ils nous embêtent trop, on les laissera se débrouiller avec les « Boches ». — Qui est-ce, ils ? Qui est-ce, on? Ils grommèlent en retournant au dépôt, comme des ouvriers à l'usine, le lundi matin.

Le Seigneur Tout-Puissant, avec sa barbe couleur de lumière, cogne, lime, soude des cubes, des cylindres, fond des métaux, leur donne des formes inconnues de nous, à des fins dont il garde pour soi le secret. Nous ririons peut-être de Lui, si nous savions

Ses desseins, car tout créateur est un monstre dont les hommes rient, tant qu'ils ne l'ont pas à la longue admiré, sans d'ailleurs le comprendre plus, et, parfois, sans même essayer.

C'est ainsi que s'implantent les Vérités.

Les grandes œuvres se créent dans le mystère, dans l'obscurité, puis apparaissent parmi les haros, les protestations, les cris, ou dans l'indifférence de ceux qui devront les subir, qu'elles galvaniseront, ou qui périront par elles.

8 août.

Guillaume 11 doit, aujourd'hui, faire son entrée solennelle dans Varsovie. On amène les carrosses de l'Impératrice. L'autonomie de la Pologne va être décrétée. Les Russes reculent encore. « On commence », écrit la Galette de Lausanne, « à évacuer les Archives des Ministères, à Petrograd que les Allemands comptent atteindre par Riga ; la flotte est prête. « La paix a », dit-on, <^ failli être signée, il y a quinze jours, entre la Russie et l'Allemagne, sous l'influence du parti germanophile, puissant dans une fraction de l'aristocratie. » Notre grand Etat-Major réclame X.ooo obus, pour septembre, afin de tenir tête aux Allemands dont le retour sur ce front apparaît comme probable, car ils sont prudents et ne s'avanceront pas plus loin dans les steppes, à travers la Russie, mais se retrancheront comme ils ont fait chez nous. Etrangeté de la position de l'Entente, vis-à-vis de l'Angleterre « qui commence ». Que compte faire l'Angleterre?

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