LE PEINTRE D'HISTOIRE
9 août.
M. H. W. H. junior, le milliardaire américain, possède, sur la côte orientale d'Espagne, une maison dans laquelle il se retire pour jouir de la solitude, quand la fatigue causée par son incessante chasse à l'or, épuise ses forces et détraque ses nerfs. Il quitte New- York sans bagages, sans serviteurs, et ne donne pas son adresse. Le secrétaire particulier de M. H. W. H. est seul à connaître la retraite choisie par son maître, entre le ciel et l'océan, sur un roc à pic, où l'aloès pousse mais ne se développe pas. Des moines ont construit dans ce lieu grandiose et désolé un monastère qui pourrait être, vu d'un bateau sur la mer, le palais de Klingsor, car, aux fenêtres, des miradors, des terrasses à créneaux sur les toits, la blancheur des murs aux lignes sobres, donnent à l'édifice, sans style défini, une apparence mauresque.
Les religieux quittèrent leur couvent, à cause d'un accès si difficile, que les mules, elles-mêmes, refusent d'y porter les vivres indispensables à un frugal régime. Les saints hommes faillirent mourir de faim, certain hiver de tempêtes. J'ai omis de dire que ce monastère forme une presqu'île ; une bande de rochers, plus bas, la relie à la terre ferme. Les jours d'orage,
les vagues s'enflent jusqu'à recouvrir le chemin qui conduit au pied de ce Mont Saint-Michel de l'Ibérie.
M. H. W. H. junior a mandé, dès la veille de la guerre, une tireuse de cartes en qui il a foi, souhaitant savoir combien de temps dureraient les hostilités. La chiromancienne a prédit dix ans de guerre, l'Europe en flammes, l'Amérique participant au conflit, le monde en révolution. H. W. H. a fait mettre dans les journaux, et placarder dans son office, cette note :
« H. W. H. junior prie ses amis, ordonne à ses « clerks », de ne jamais faire devant lui allusion à la « guerre, jusqu'au dernier jour, si ce n'est pour les « stricts besoins du « business ». Toute personne « qui croirait être agréable ou utile à H. W. H. en lui « en parlant, serait — si elle est dans les bureaux : « renvoyée ; si elle se considère comme étant avec « H. W. H. en relations mondaines : rayée de toute « liste d'invitations.
« H. W. H. a le regret de faire savoir à ses collègues « des clubs qu'il se privera de fréquenter dans ces « lieux, pour la susdite raison. H. W. H. pense agir en « patriote, puisque la moindre émotion nerveuse pri- « verait peut-être le financier des moyens qu'il compte « dévouer au service de la Nation. »
. A Christmas, H. W. H. junior est venu sur son yacht à Carthagène ; de là, dans son biplan, il a volé jusqu'au monastère. Il se repentit de n'avoir pas meublé ses trois cent trente-deux chambres ; il songea un instant à en faire ajouter trente-trois autres, où il pût coucher, chaque nuit d'une année, dans un lit différent, si le cœur lui en disait. Quoi qu'il ne parlât pas de la
guerre, il songeait à être économe. Son architecte avait installé en l'absence de H. W. H. : chauffage à l'eau, électricité, collections de tableaux espagnols, de porcelaines hispano-arabes, de tapis et de cuirs de Cordoue, et une bibliothèque, de cinquante mille livres rares, écrits dans des langues mortes ou vivantes que leur propriétaire n'entend pas.
Un salle, un hall, un patio à plafond vitré, de dixhuit mètres de large sur vingt-deux de long, est le centre de l'édifice; une porte donne sur la cour d'entrée, une autre — en face, mais point dans le même axe — sert de communication avec le reste des appartements; d'une fenêtre, vous pourriez faire tomber la cendre de votre cigare dans la mer; l'autre fenêtre offrirait à votre vue une perspective merveilleuse de cimes neigeuses sous un ciel éternellement bleu.
Les murs de ce patio étaient blancs. H. W. H. s'avisa qu'ils pourraient recevoir un décor. Il mande mon ami S., le peintre d'histoire, et lui donne toute licence de prodiguer son génie sur ces murailles vierges.
C'est dans Paris que cette œuvre colossale fut conçue et sera exécutée, pendant que l'armée allemande est à vingt lieues de la capitale.
Mon ami, le peintre d'histoire, tient à la main un fusain et un album, quand j'entre chez lui; ses aides, sauf un, sont tous sur le front; l'atelier, d'habitude encombré comme une scène de théâtre pendant le changement de décor, est, aujourd'hui, silencieux et presque vide. Les toiles viennent d'être apportées; mais les couleurs manquent. Quelqu'un me raconte le
cas du financier de New- York, me montre les esquisses et se met en devoir de me dire la donnée de cette composition.
— Supposons que S. ait à décorer les murs d'une maison de retraite, dans un pays où la paix n'a pas été troublée. La porte principale s'ouvre, on tourne à gauche et l'on voit d'abord quatre panneaux :
Prologue. — Le grand magicien, unique personnage en ronde bosse, est debout sur un tréteau. II examine la carte d'Europe. Une horrible tumeur bosselle la carte, dans une région de la Germanie, à Leipzig : c'est le monument de la Bataille des Nations.
Le grand magicien s'apprête à extirper cette tumeur.
(Dans toute la décoration les scènes sont combinées de façon que le premier plan soit formé par les nuages, et que ce qui se passe sur terre soit lointain, et vu comme à vol d'oiseau.)
I. Le Chant du Départ. — La République française appelle tous ses enfants. Les Vertus nationales, qui sommeillaient, se lèvent et mettent en branle de grosses cloches qui sonnent le tocsin. Sur terre, dans un paysage séquanien, un village sur une colline; les femmes portent aux maris occupés à la récolte, l'ordre de mobilisation. Le prêtre embrasse le franc-maçon, le riche embrasse le pauvre, et les hommes réconciliés se dirigent vers des gares où des trains sous pression en suivent d'autres qui filent déjà vers l'horizon.
IL LEx voto de la Bataille de la Marne. — A l'aurore du 7 septembre, saint Louis et sainte Geneviève descendent du ciel sous un dais porté par les anges.
Jeanne d'Arc se lance en avant sur son palefroi qui bondit par-dessus les nuées.
Au loin, la Marne, traversée par une route où les taxis parisiens du général Galliéni roulent vers le front.
m. — L'antique Sagesse, notre Pallas, accrochée aux branches d'un arbre, au centre du panneau, commande aux Victoires qui planent dans l'air, de descendre ici-bas; déjà elles chevauchent comme un escadron d'amazones aux casques ailés, rasent tertres et faîtes de forêts, au-dessus des régiments anglofrançais qu'on distingue blottis dans la terre. Ce panneau encadre une fenêtre.
Puis, nous tournant vers la gauche, nous voyons :
IV. — La Prudence ordonne à Mars d'épouser la Patience. Celle-ci prend le poignet du Dieu de la Guerre et le force à planter dans le sol un gland qui deviendra chêne.
V. — Dans le ciel, bataille de l'Olympe contre le Walhalla. Apollon est vainqueur. Le monument de la Bataille des Nations explose et s'écroule.
VI. — La dernière Victoire va chercher la Paix qui dormait sur la côte d'ibérie dans la retraite du monastère, et lui offre définitivement le sceptre du Monde. A vol d'oiseau, on verra l'Arc de Triomphe des Champs Elysées et Joffre passant dessous, à la tête de ses troupes, drapeaux et fanions claquant au vent.
Epilogue. — Le grand magicien a fini son opération chirurgicale. 11 nous montre une carte d'Europe guérie et tirant son chapeau, le magicien s'en va. Son
œuvre achevée, les hommes respirent,
Au-dessus de la porte, au fond du hall, et faisant trait d'union entre les deux cartes de géographie, un grand livre est ouvert : c'est la partition de la IX* symphonie de Beethoven, autour de laquelle les Victoires chantent l'Hymne à la Joie, dont les vers, de Schiller, célébrant la fraternité humaine, viennent d'être interdits à Leipzig.
Ces panneaux imitent des tapisseries en camaïeu bleu et jaune.
H. W. H. junior, à son prochain voyage, méditera sur les symboles de ce qui sera la vérité de demain.
10 août.
Quelqu'un a déposé sur mon bureau un mémoire dactylographié, anonyme, l'un des mille écrits de propagande qui se colportent en faveur de la paix. Qui a déposé ce mystérieux papier chez moi? On a choisi, pour le répandre, l'heure que l'on croit propice à la panique, et où les journaux mettent le lecteur au courant des propositions de paix.
Nous dînions hier chez Mrs. R. W. B., de l'Ambassade des Etats-Unis, pour rencontrer M. Guillemain, qui part pour notre légation d'Athènes, et certains chefs de la police britannique, lesquels nous avons besoin de voir avant de quitter Paris. Ennuis, retards pour le permis d'automobile; d'ici à la province anglaise de Normandie, la circulation sur les routes devient très difficile.
C'était un grand dîner à l'américaine. Etonnement
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de se retrouver, en août, en plein Paris de guerre, assis à côté de femmes décolletées et d'hommes qui étaient la semaine dernière encore à New- York. Comme au cinéma quand paraissent des films transatlantiques, il y a un moment de désarroi, vous êtes dans deux mondes, mais vous oubliez, malgré vous, le charnier européen.
L'idée de renoncement, de résignation, d'acceptation, que le voisinage de la mort impose à toutes nos pensées habituelles, apparaît, pour quelques instants, comme une faiblesse de neurasthénique.
Après le dîner, j'écoutais Mrs. K. W., faunesse aux chairs blanches, aux cheveux d'or rouge, si belle dans un « déshabillé oriental » vert Véronèse. Elle mordait son sautoir de perles, lourd bijou qui tombe jusqu'à ses pieds, et respirait une rose de laque carminée. Cette créature de luxe et de joie discutait, comme une infirmière, avec un major anglais, certain système de poulies qui doucement soulèvent le blessé de son lit pour le déposer dans les ambulances automobiles.
Cette femme jeune, née dans un monde dont le bien-être et le gaspillage sont l'idéal, répandait des effluves de santé resplendissante, et il y a quelque chose d'inquiétant et de contre-nature, dans la nouvelle activité qu'elle se donne sur les champs de bataille. Elle m'a dit : — Votre grand romancier X., mon ami, mon « adviser » en philosophie, me parle trop de Dieu; il affirme qu'il n'y a rien de vrai, en dehors de la foi du catholique; que les prêtres sont plus utiles que les médecins. M. X. trouve que la vie est une horreur, embellie par les types supérieurs d'individus;
que les abominations et les duretés de la vie préparent les élites. Osez-vous, monsieur, dire à celui qui souffre^ qu'il concourt à produire des élites?... Mon ami M. X. me conseille de parler aux blessés, de l'autre vie en Dieu, après! Mais, dans celle-ci, je veux qu'ils souffrent moins!... Vous viendrez voir nos ambulances automobiles, monsieur?
Pendant que chantait, au piano, une protégée de notre hôtesse, une Belge qui ambitionne de grands rôles au Metropolitan Opéra de New- York, Mrs. K. W. m'entraîna dans le fumoir pour causer plus tranquillement. Elle reprit : — Le point de vue américain n'est pas celui des Français : mais les Français nous sont si « sympatéthiques » ! Nous vous admirons tellement ! Ce que vous appelez « résignation », cela serait « splendid », mais il ne faut pas que cette morale conduise à la mort... Je veux qu'il y ait une place à prendre entre « l'ascétism » de la religion, en qui je crois comme M. X., et le « matérialism » des « trop heureux de ce monde...
Les femmes américaines sont souvent instruites et ne négligent pas de vous le rappeler. Mrs. K. W. me fit un petit cours d'histoire, elle discourut longuement de Rome, des noirs temps du moyen âge, qui démolit les ouvrages de l'Antiquité païenne; des périodes barbares, du renoncement, de l'austère discipline chrétienne, suivie du rebondissement vers la joie dyonisiaque de la Renaissance, productrice des chefsd'œuvre, du progrès, affirmation de l'homme, de sa maîtrise sur la Nature.
— Vous ne retournerez pas à la vie pastorale, ni
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aux Fioretti de François d'Assisi ! dit-elle ; vous aurez un « socialism »; ce mot sonne pauvre, mais il est moins triste qu'un « christianism » sans la foi. Pour que le « socialism » soit un progrès, selon notre idéal américain, il faut qu'il soit énergie productrice, création de la richesse. La vie simple, c'est une horreur, monsieur ! une horreur ! Je veux des automobiles pour tout le monde, pour tous les ouvriers, pour tous nos blessés!... Je veux de la gaieté et de la beauté... Je ne crois pas, comme M. X., que les élites soient « la production » de la souffrance, ou des fleurs sur la fumier...
L'aimable jeune femme était lancée; rien n'arrêtait le flux de son babillage touchant. Elle m'apprit bien des choses sur l'Amérique et sur la France. Il paraît que nous avons un nationalisme exclusif, que nous voulons nous saigner aux quatre veines, sans songer que l'Europe s'enfoncera dans un « barbarism stérilisante », comme dans ce moyen âge que Mrs. W. K. appelle « an awful nightmare ». Il faut que l'Europe cesse bientôt de tuer; Mrs. W. K. déclare que si l'honneur commande un suicide, l'Europe se rabaisse au niveau d'un banqueroutier.
J'ai fini par faire comprendre à cette dame, qui vous écoute en vous regardant dans les yeux, comme si vous y cachiez des secrets, — mais ce n'est là que de cette politesse qui consiste à paraître violemment intéressé par ce que vous dit votre interlocuteur — je lui ai fait avouer que l'heure n'était pas venue encore, pour l'Entente, de songer à la paix...
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15 août.
Temps gris, orageux, désagréable.
Notre ministère a encore faiïli tomber. Millerand est heureusement inébranlable. Il ne partira qu'avec les autres ministres, qui n'ont pas envie d'un tel repos. Grand péril politique. Imbroglio balkanique. La Serbie remue. Aux Dardanelles, il faudrait se hâter et prévenir une action des Allemands. Hervé commence à attaquer le Généralissime, parce que Sarrail n'est pas parti pour les Dardanelles. Le roi Constantin est de nouveau malade. Percival Landon est à Paris avec Kipling. Ils vont sur le front pour étudier les troupes françaises, pendant que Barrés va faire connaissance avec les Anglais, afin, parallèlement, d'essayer de faire comprendre à leurs nations respectives, les efforts que fait chacune d'elles. Il est plus que temps!
J'invite Kipling à dîner avec Landon. ■ — Mais ils partent demain. — Mon permis m'arrive subitement; il faut aussi partir; que ne puis-je accompagner Kipling î
Une lettre du front
(f, Ma chère Madeleine,
« Parmi les spectacles extraordinaires qu'il m'aura été donné de voir et dont je me rappelle ma promesse.
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rarement tenue, d'écrire le récit à ton époux, il en fut un qui dépassa en inattendu tant d'autres que j'eusse été tenté de dépeindre. Pourquoi Jacques n'était-il pas à ma place? Je serai malhabile à communiquer mes impressions. Essayons tout de même.
« Je ne sais ce qui nous a valu l'honneur d'être conviés à une cérémonie religieuse, par l'évêque d'Arras, Mgr Lobbedey, celui qui a tant fait parler de lui dans la région.
« D'abord le personnage : une tête de lion, un peu vulgaire, fort, très rouge de teint, mais si ^if, avec des yeux noirs si mobiles, qu'on oublie l'épaisseur de ses traits; un de ces prêtres qui pourraient aussi bien avoir conduit des soldats à l'assaut, que donné la communion. Il y en a, d'ailleurs, pas mal de ce typelà. Je l'ai vu dans son costume d'apparat, maniant sa crosse comme une hallebarde.
« Donc il invita nos « poilus » à un service solennel. Ils se rendirent presque tous à l'église de X., où nous pensions qu'aurait lieu cette messe, ou ce salut. — Quelques-uns redoutaient une homélie, un prêche, mais on a si peu d'occasions de rompre la monotonie des jours de guerre, que d'aller à l'église, c'est un peu comme d'aller au cinéma, pour ces braves gens. Ils ne demandent qu'à se distraire. A l'église on nous dit : — Ce n'est pas ici que Monseigneur vous attend, mais à la Trappe... — Quelle Trappe? Il y a donc encore des moines en France, et si près de la ligne de feu? Les hommes étaient stupéfaits; ils furent bien plus ébaubis encore, quand ils apprirent qu'il s'agissait de nonnes, de sœurs cloîtrées. Chacun a plus ou
moins entendu parler des Carmélites, qui ont dit un éternel adieu à leur famille avant de prononcer leurs vœux, et dont la voix n'est plus jamais entendue que venant de loin, de derrière des grillages et des rideaux. Je vous avoue que je pensais : Tévêque d'Arras doit être descendu dans le hameau de Belval; il se servira d'une salle du couvent, peut-être nous réunira-t-il dans la cour, mais je ne pensais pas voir, moi guerrier hirsute, des religieuses, des recluses, à quelques mètres de moi, que j'aurais pu toucher... Pardon! rassurez-vous, ma chère Madeleine, personne n'en aurait eu envie. Nous avons été emportés, pour quelques instants, très loin de la vie réelle, je crois que j'ai rêvé. Dans la cour du cloître, un autel était dressé, avec des feuillages, des fleurs.
« Quand nous sommes entrés, ces dames, comme des fantômes blancs, attendaient sous un porche. Mitre en tête et crosse à la main, l'évêque a dit :
« — Sur le mémorial de l'abbaye, la Révérende Prieure pourra inscrire cette minute unique dans l'histoire de son ordre. L'Ere des grands cataclysmes est rouverte. Comme en l'An Mille, les évêques de France brisent les sceaux des cloîtres. J'ai voulu que les défenseurs d'Arras, cette Pompeï de l'Artois, fussent accueillis dans tout mon diocèse, ici même, dans cette demeure, dont nul avant eux, et nul après eux, n'a franchi, ni ne franchira le seuil sacré...
« Et après avoir glorifié le sacrifice de tous les soldats et des chefs, dans des phrases fort éloquentes, Mgr Lobbedey évoqua les pèlerinages locaux qui vont devenir des pèlerinages nationaux : Vermelles, Sou-
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chez, Carency, Neuville. Il donne rendez-vous aux Français sur la colline de Lorette reconquise, autour de la petite chapelle reconstruite.
« Ensuite, ce fut la bénédiction. Devant l'ostensoir, qui ressemble à un bouclier d'or, toutes les têtes étaient courbées, d'une foule bleu horizon et des voiles blancs, tous prosternés. Imaginez cela, ma chère amie! L'encens, la clochette, le fracas lointain du canon. Et puis ce furent des chants, des voix de « poilus » répondant à des voix blanches de vierges. Enfin, le plus incroyable : un cortège de nonnes, blancs fantômes en théorie, une à une; beaucoup parmi elles cachaient leur visage dans leurs mains, aussi blanches que les voiles. Une à une, avec une grâce et une majesté de reine, les moniales franchissent le portail où elles ne passeront plus jamais, maintenant dans l'ombre et le silence de leur fn Pace.
« Qiiand la dernière eut disparu, l'orgue que tenait encore un organiste... militaire (un officier de hussards), la musique s'éloigne, se perd — une porte est fermée.
« Je ne vous ai pas dit que, pendant l'allocution, nos trappistes se tinrent debout ; je les ai bien regardées ; elles tenaient leurs paupières rigoureusement closes, comme si la volonté de l'évêque ne suffisait pas à les dégager de leurs vœux de réclusion et d'oubli du monde. Une, surtout, m'a paru d'une beauté mystique de madone primitive. Il s'est passé là, je vous assure, ma bonne Madeleine, une sorte de miracle. Je ne pense pas qu'un seul de nos hommes se soit senti, un instant, en présence de femmes. Je les ai fait parler
ensuite, j'ai surpris leurs propos : leur langage, et le mien aussi, sont devenus d'une verdeur toute martiale ; pourtant, en quittant le hameau de Belval, ils étaient comme les vieilles dévotes qui viennent de recevoir la Communion. Ils avaient vu l'au-delà.. . »
Mon ami Michel m'envoie ces notes sur les Anglais avec lesquels il vit et que je vais, demain, voir aussi dans leurs camps :
« je suis parti de Rouen; tu sais ce que c'est. J'y rejoins les camions que je dois accompagner. Ils sortent d'un paquebot rebondi, ils s'alignent sur le beau cours qui va du pont Corneille au pont du chemin de fer, sur la rive gauche de la Seine. Ordre de départ et contre-ordre. Les obus qui doivent charger nos camions n'arrivent pas. Huit jours d'attente. Mon capitaine est un joyeux Irlandais Ulstérien, de bonne famille, gentry, ayant un fond rural et militaire; un sien grand-oncle a perdu les deux jambes à Waterloo. Six officiers avec lui : disparates, des ingénieurs provinciaux instruits comme des contremaîtres, aucune harmonie, on a tiré leurs noms au hasard d'une liste. Ils ne savent rien de la guerre, sinon qu'étant Anglais, ils vaincront les Allemands. (C'est déjà quelque chose !)
« 8 ou 9 mai, départ. Lusitania sunk. Ces deux mots-là courent de bouche en bouche; les Tommies eux-mêmes s'en émeuvent. La mer est leur chose, un
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coup porté sur la mer leur fait mal. Un à un nos camions s'ébranlent. Cinquante mètres entre chacun et ils sont soixante-huit; ils vont lentement : long défilé de ces monstres, et en route à travers la Normandie, ta Normandie de mai. Nos monstres gris, allongés sur quatre kilomètres, faisaient figure sinistre à travers les vergers de pommiers en fleurs. Mais le beau trajet! Une nuit, en avant de Neufchâtel, nous dînons, couchons dans nos camions, viandes rouges et vins, thé lourd et bons propos du capitaine. Il plaisante à l'irlandaise; un Ecossais, fin, délicat et buveur, lui répond à l'écossaise, comique en deux mots et sans hausser la voix; puis voici mon capitaine, verre en main, debout :
« — The King ! »
« Tous : « — The King ! »
« — God bless Him ! »
« Tous : « — God bless Him ! »
« Un moment de recueillement : « I like to do that», déclare le capitaine. J'étais bien loin, bien loin! et pourtant les poteaux indicateurs portaient des noms familiers : AufTay, Saint-Victor... J'allais à Ofifranville, chez toi. Le lendemain, idem. Beauté du jour, défilé des monstres, fréquents repos, viande, vin; les hêtres de la forêt, leur verdure fraîche comme une floraison, le dur patois des Tommies; je suis plus loin que l'Angleterre, je suis en Ecosse, car ma division est, comme origine et fond, écossaise.
« Nuit à Abbeville. Troisième jour : nous montons, nous montons, la guerre est devant nous. Un moulin à vent dans la plaine immense, un autre moulin, déjà
l'aspect des Flandres. A H..., rumeurs de victoire; elles étaient fondées : on prenait Carency. Viande et vin dans une hêtraie au-dessus de H... Ah! nous n'allons pas vite et j'espère que nos obus ne sont pas attendus. Nous montons, nous montons encore, nous nous enfonçons dans les campagnes vers la droite, et voici des Indiens dans les fermes. Voici les armées. Cette nuit encore, nous la passons en saltimbanques. Je fais quelques pas en avant du convoi, je prête l'oreille, j'entends un martellement bizarre, la respiration d'un monstre au souffle court : le canon; j'y étais! « je ne te raconterai pas ainsi toutes mes journées. Comment choisir? D'abord à l'arrière, installation dans un gros bourg flamand. Première impression : le silence, l'ignorance de la guerre : on n'en parle plus. Depuis un an bientôt, ces Flamands entendent l'artillerie, mais ils ne savent rien. Comment sauraient-ils? Les journaux viennent tard; les soldats parlent une langue inconnue et ces soldats sont eux-mêmes silencieux, apathiques. L'apathie est contagieuse. L'ignorance prolongée, sans espoir, engendre l'apathie. Cette dépression est aggravée par des deuils innombrables en ces pays où les familles sont nombreuses; mais en ces tristesses point d'amertume ; la soumission que tu sais, la nôtre, double ici : soumission à un double mystère, la fatalité de la guerre et la présence de cette impénétrable armée étrangère, alliée, qui est ici, chez elle, chez nous, pour elle, pour nous. Aucune mauvaise humeur; je crois même qu'on l'aime. Elle est convenable, ordonnée, elle paye; cela va; mais il reste un abîme que la victoire commune comblera.
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Aujourd'hui, cela est triste, comme d'être contraints de vivre coude à coude, sous un même toit, avec des personnes que Ton respecte, mais qu'on ne connaît pas.
« Je me trompe : il y a l'amour! et l'abîme est comblé. Pour ces lads écossais, toute fille est « lassie », et pour ces filles des Flandres, ces beaux mâles empressés et rieurs ne restent pas des étrangers. On cause gentiment, difficilement, lentement, mais on se devine. Comment? Je ne sais. Dix mots suffisent. Les interprètes ne sont pas désirés. Ce peuple et cette armée : imagine ces deux éléments, ces différences radicales, pourtant cette vie silencieuse et sans heurts. Des mois d'épreuve l'ont imposée, réglée. Amphibie inclassable, je plonge dans ces deux éléments, aussi lourds l'un que l'autre, mais qui ne se confondent pas plus que l'huile et l'eau.
« Deux ou trois jours après mon arrivée, ma division entière, venant de je ne sais quels villages, allant je ne sais vers quels villages, défile devant moi. Division jeune, neuve, spectacle d'une beauté matérielle incomparable, et de haute beauté humaine assurément; perfection, opulence des étoffes, des cuirs, des armes, des chairs mêmes, toutes pleines de la même plénitude, rose du même rose; c'est trop! c'est une débauche de matérialité, ce ne sont plus des visages, c'est un défilé de dos nus. Ce n'est pas une armée en campagne : est-ce une parade de figures de cire, une exposition universelle, section des équipements militaires? Mais non ! C'est une armée, ce sont des hommes, braves, honnêtes, et qui demain se feront tuer, ce sont
des volontaires î C'est la force territoriale, l'élite du peuple britannique, des adolescents glabres et leurs aînés, jusqu'à des quadragénaires moustachus dont j'ai vu les frères, les pareils, dans les lithographies victoriennes; et ces officiers à la démarche aisée, vont, sac au dos, canne en main, comme pour une ascension, marchent contre leurs hommes sans aucun souci de parade hiérarchique. Pourtant, comme ils sont séparés de leurs inférieurs et différents! Non chefs, au mode militaire qui est le nôtre, mais supérieurs par naissance : les premiers, les guides, les responsables. Et, si souvent, quelle élégance virile : tel jeune officier de Highlanders, qui se plaît à monter à cheval toujours en kilt, et tient son genou nu serré contre la selle : je l'ai vu quelque part sur quelque bas-relief antique, à Rome; je l'ai vu en capitaine de Trajan. Il était bien charmant, bien heureux. Et tel autre, qui portait sur son kilt une chamarrure de rubans verts. Eh! l'homme aux rubans verts! Cela reporte loin, par delà un, deux, trois siècles, et il est très vrai qu'elle est d'un autre temps, lointaine, légendaire, cette Angleterre obstinément rurale malgré son industrie, cette Angleterre instinctive, innocente, ignorante des autres peuples.
« Déjeuner au mess; l'un de ces messieurs, pesant animal, géant aux yeux bleus, m'interroge : c'est la première et la dernière fois que j'aurai surpris en lui un éclair de curiosité. « — Lille, dit-il, est-ce à nous ou aux Allemands? »
« Ils savent donc une seule chose : ils vaincront. Incapables, étant sujets « Britons », de concevoir une
humiliation infligée à la race britannique. « England, wake up ! »
« Retournons maintenant aux indigènes, au peuple diminué par l'absence de ses fils, endolori par les deuils, stupéfié par l'occupation étrangère. Grave, parcimonieux et dévot, prudent, courbé par d'ancestrales coutumes, il observe et juge à sa façon cette jeunesse riche et gaspilleuse. Officiers et soldats, tout le monde joue. Il y a beaucoup de riches embusqués dans les convois. Argent, billets, changent de mains, pendant qu'un phonographe colossal, dûment remonté dans un angle du mess, emplit la chambre de rythmes héroïques, sentimentaux ou dansants. Nos Flamands observent tout cela : scandale pour ce vieux peuple de la glèbe, respectueux de la peine et du pain. Le pain et le fromage sont jetés, qui moisissent dans les prés.
« M. Corneille, fermier, et moi, marchions de compagnie. M. Corneille s'arrête. Je m'arrête. Et j'entends un soupir, un soupir qui monte du fond de la poitrine de M. Corneille, du fond des siècles.
« Voyez! » fait-il.
« Et il m'indique de la main un pain souillé dans l'herbe.
« Je voudrais encore te parler de mon capitaine, un « great man », plein de joie et de vie. Tu connais la fameuse histoire de la meute? Il l'avait introduite en France, la meute avec laquelle les officiers de cavalerie anglaise chassèrent à courre l'hiver dernier dans la forêt de N. Par là, connais l'homme!...
« Second village : me voici logé chez des paysans
flamands du plus rare intérêt, la dévotion la plus enracinée, la pratique la plus avisée, quelque chose d'immuable et de fin, mais à la base, et dominant tout, ce formidable instinct de la paysannerie, cet instinct de gain, de mise en réserve, cet instinct qui amoncelle et qui cache, et cette sentimentalité, cet amour violent qui s'attache uniquement aux choses et aux bêtes contenues dans la maison. J'ai été heureux, après six semaines, de sortir de là; j'en avais assez de sentir autour de moi cet instinct que d'abord j'avais à peine aperçu.
« Mais comme il était intéressant, ce paysan sagace et froid, admirable de politesse, intéressant dans ses jugements et dans sa manière de vivre en face de cette armée de boys malappris, de joueurs de football qui ne savent dire ni au revoir, ni bonjour : — Pour moi, ce sont de petits toutous, — disait-il. Et M. Corneil de Saint-Venant disait : — Pour moi, ce sont des enfants. — Quant à la manière de vivre, c'était un tenace aguet du gaspillage anglais : une grange pleine de boîtes de fer-blanc vides, un énorme tas de fumier qu'on estimait à 4 ou 500 francs, trente mètres carrés de terre de route. Je ne sais comment cet homme réussissait à diriger vers son domaine toutes les corvées, tous les détritus utiles de l'armée anglaise. Et le pain! Le pain fournit toujours les plus belles formules. Cet homme me disait un jour :
« — Le pain, le pain ! Les premiers Anglais que j'ai eus ici, chez moi, ils mangeaient là sur ce banc, et puis, quand ils avaient assez mangé, ils jetaient n'importe où ce qui leur restait dans la main. Je ne pouvais
pas voir ça. Un jour, je me suis levé, j'en ai pris un par le bras, je lui ai dit :
« — Qu'est-ce que vous faites, malheureux! yous gâtei le pain, vous aure^ faim! Alors j'ai mis un panier près du banc, et je leur disais à tous, je leur faisais comprendre : ce que vous aure^ en trop, mette:^' le là. A la fin, ils le faisaient tous...
« Et il ajoutait, après un silence, et avec quel accent :
« — J'en ai des sacs pleins, c'est pour mes cochons.
« Ah ! cet homme ! Mais ce ne sont pas les Flamands, ce sont les Anglais que tu me demandes de peindre.
« Maintenant, j'ai quitté les Flandres, je suis en Picardie, je suis habitué à ces immenses routines, je vois moins, je m'amuse moins. Le temps ne passe pas moins vite. 11 file, c'est le néant. Tu imagines peut-être combien cette guerre, ces armées, se confondent avec la nature, combien cette guerre infinie prend les allures d'un phénomène de la nature, imposant et paisible. L'horrible besogne (dreadful business), je ne la vois pas et nul n'en parle. C'est comme une convention. On revient des W. C, on n'en parle pas; on revient des tranchées, on n'en parle pas davantage. Restent les allées et venues de la troupe, sa vie, si régulière, si silencieuse. Tu connais le silence des rues de Londres comparé au vacarme des rues de Paris. Même différence entre les deux armées qu'entre nos vieux fiacres et leurs cochers à Paris, et les han'soms et leurs cochers, à Londres. Depuis que je suis avec les Anglais, je n'ai pas entendu un commandement, pas une réprimande, pas un haussement de voix.
pas un... Et puis, la répétition, la répétition, la perpétuité des faits. C'est la nature, c'est la mer. Quand je marche sur les routes parallèles au front, je me souviens de ces routes qui, sur le sommet des falaises, longent la mer invisible. Le canon : son bruit ressemble au bruit de la mer. Te souviens-tu du tapage que faisaient à Dieppe, à la haute mer, les vagues qui frappaient dans le creux de la gobe? Et les fumées : elles sont lentes, par les jours sans vent, magnifiques de sérénité. Ce sont d'autres écumes. Et les cimetières : cimetières de marins, tournés vers le mur, cimetières de soldats... Cette guerre a même ses oiseaux comme la mer! L'autre jour, à la fin du jour, je galopais dans les chaumes. Au-dessus de nos têtes deux grands avions montaient la garde. Je me sentais, malgré cette grosse jument entre mes jambes, un insecte errant parmi les herbes.
« Ne te laisse pas dire de mal des Anglais. Leur armée est belle. Moins matinale que la nôtre. Mais elle perd moins de temps. Pas un soldat ivre (les officiers, c'est autre chose, mais les portes sont closes). Ils font tout ce que peut faire un peuple qui croyait à la vertu de sa fameuse ceinture et dont toutes les habitudes de vie, de pensée, sont surprises et bousculées par le cataclysme où je suis paisiblement ton
Michel.
« P. -S. — j'ai mal fait d'écrire si souvent : Anglais. Il faut dire : Britishers. Ah! les Ecossais, qu'ils sont écossais! »