CAHIER D’AGINCOURT
Art. 11. — Nous croions qu’il vaut mieux que les corvées continuent de se faire à prix d’argent, pourvu qu’il n’y ait point d’abus dans les adjudications et qu’on ait soin de les réprimer par des loix, qui ne peuvent être trop sévéres. Le& communautés où les pauvres font le plus grand nombre des habitans, comme ils le font à Agincourt, y gagneront certainement. Comment en effet emploier à de longues corvées de pauvres gens qui n’ayant de pain qu’en faisant des journées, ou ne l’espérant que de la culture de quelques petits héritages, ne travaillent en ces corvées que malgré eux, ou n’y travaillent pas même du tout, du moins pour la plupart? L’ouvrage par adjudication se fera plus promptement et par cette raison même pèsera moins sur les pauvres.
Art. 12. — Il convient d’examiner de très près les octrois de la ville de Nanci. Les droits d’entrée entr’autres sont bien onéreux.
Art. 13. — Les ordonnances au sujet de la clôture des prairies doivent être, ou supprimées, ou tempérées du moins, de manière que les laboureurs qui méritent ici une grande attention, puissent nourrir leur bétail et que le pauvre habitant, qui n’a qu’une vache presque toujours à bail, laquelle l’aide à se nourrir avec sa femme et ses enfants, puisse du moins la trouver elle-même à peu de frais en certains temps de l’année. On sait que la loi des clos est oppressive de la classe du peuple, qui mérite le plus de commisération. [En marge et d'une autre main , le Nota ] :
Nota : Après avoir examiné derechef l’Édit du Clos, nous en demandons l’entière suppression et révocation, car il ne rapporte aucun avantage à l’État et il est une source intarissable de procès qui ruinent la plus grande partie des habitans des campagnes. Approuvé par la communauté.
Art. 14. — Le dégât causé dans les grains par les pigeons est énorme. Il est de la plus indispensable nécessité de l’empêcher en faisant revivre et exécuter les loix qui fixent le nombre des nids et qui ordonnent de tenir fermés les colombiers pendant les semailles et les récoltes. Et comme il parait que tous les nouveaux efforts, que l’on pourra faire pour arretter le mal, seront aussi inutiles et aussi impuissans que ces anciennes loix, le vrai et seul remède est de les supprimer
BAILLIAGE DE NANCY
partout : sauf à accorder quelque indemnité aux vrais et légitimes propriétaires de colombiers.
Art. 15. — La défense faite aux Lorrains d’avoir des armes à feu leur est infiniment injurieuse. Il convient de demander qu’elle soit levée. Nos souverains actuels doivent être enfin pleinement et même depuis longtems convaincus de notre fidélité envers eux. Nos Roys doivent voir enfin que les soupçons, par lesquels on a autrefois surpris auprès d’eux cette défense sont injustes et une atroce calomnie. Ils ne peuvent plus douter aussi que les seigneurs n’en désirent et n’en aient jusqu’à présent obtenu la continuation que parce qu’ils craignent pour cette quantité prodigieuse de leurs pigeons et de leur gibier qui dévastent les campagnes.
Elle est en même tems très nuisible à la province. On ne voit point de ces Messieurs, qui jouissent du privilège exclusif d’avoir des armes à feu, en faire usage contre les loups qui attaquent nos troupeaux et qui, n’étant plus traqués, se multiplient de toutes parts. Tous les ans nous avons des bêtes étranglées. Et il n’y a pas bien longtems que le Sr François Drouville, admodiateur, eut dans une seule nuit plus de soixante brebis, ou dévorées, ou égorgées, par quatre loups, qui attaquèrent son troupeau, qu’il avait parqué. Il convient du moins de permettre au peuple de faire à ces animaux une guerre, que les seigneurs négligent de leur faire. Enfin, si l’on craint de multiplier par cette permission les assassinats, cette crainte parait mal fondée. Les scélérats prennent d’eux cette permission et sont toujours armés : ceux qui sont attaqués, n’ont point d’armes pour se défendre. Dès que ceux-ci pourront en avoir, les scélérats appréhenderont de n’être pas les plus forts : et par cette raison même le nombre des assassinats devra diminuer considérablement. Enfin la Lorraine sera à cet égard sur la même ligne que le reste de la France. On remarque ici en passant que le rédacteur du présent cahier ne parle pas ici pour lui, c’est-à-dire afin de se procurer un fusil pour la chasse. Il en a un et a droit de l’avoir. Mais il n’est pas chasseur. Jamais de sa vie même il n’est allé à la chasse. Son fusil, encore vierge, est seulement chez lui un porterespect.
Art. 16. — Voici enfin l’article le plus intéressant de tous. On sait, et ce que nous allons dire est trop connu pour avoir
CAHIER ü’aGINCOURT
besoin de preuves, on sait que le seul impôt payé par les seigneurs, c’est-à-dire les vingtièmes de leurs terres, depuis son établissement a pesé uniquement sur leurs fermiers. A mesure que l’impôt a haussé, les baux ont été de même augmentés. Ils vont l’être encore ; et ils le seront toujours, jusqu’à ce qu’enfin tous les cultivateurs soient ruinés et que les terres pour le coup demeurent incultes. Nous prions messieurs les députés aux États Généraux de chercher un moyen pour prévenir un si grand malheur. Nous n’en connaissons point d’autre que de faire porter par le souverain des loix si sévères et si bien exécutées, qu’elles arrettent enfin le luxe et le jeu des grands qui sont les deux premières sources de l’appauvrissement des campagnes; de prier ensuite le Roy d’éloigner de lui tant de seigneurs qui ne l’obsèdent que pour le tromper et ruiner l’état. Il doit les renvoyer dans leurs provinces. Et s’il leur reste encore quelque sentiment d’humanité, s’ils ne regardent par leurs fermiers comme des bêtes de somme et d’une autre nature qu’eux, s’ils ne sont pas eux mêmes des tigres à figure humaine, ils commenceront enfin, en voyant leurs fermiers de plus près, à avoir pitié de gens qui sont si précieux à l’État. Ils rougiront d’être plus longtems les tyrans de ceux qui sont leurs pères, qui le sont de tout le royaume, puisqu’ils ne travaillent que pour le nourir et que, sans eux, il périroit. Et si l’on ne peut réussir à les rendre sensibles aux malheurs des campagnes, dont ils sont les auteurs, il faut du moins par tout moyen possible les forcer à ne plus faire de malheureux : et ce moyen coactif ne peut être qu’une loi qui flétrisse et couvre d’opprobre le luxe, le jeu et tous les besoins factices de ce qu’on appelle les grands et de tous ceux (le nombre en est infini aujourd’hui) qui veulent les singer. La nouvelle forme de gouvernement, que l’on projette d’établir, aura manqué son but, dans le point le plus capital, si elle ne parvient pas à cette réforme.
Art. 17. — Nous ne disons rien, parce que nous aurions trop à dire, de la permission de commerce accordée à la noblesse. C’est à la fatale époque de cette concession qu’ont commencé les monopoles, la cherté excessive des vivres, les famines, etc... Notre soupçon n’est que vague et indéterminé et ne peut tomber sur personne en particulier. Mais combien n’y a-t-il pas d’hommes puissans et riches, dont les richesses
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ne font qu’irriter le désir d’en ramasser sans cesse d’autres et, pour y parvenir, il leur est si aisé d’emploier le monopole. Nous ne pouvons, du moins cette année, nous persuader que le défaut de récolte soit la cause de la cherté des grains. Nous ne sommes point aveugles. On suppose trop de stupidité au peuple.
Approuvé cejourd’hui, quatorzième mars mil sept cens quatre vingt neuf, sur les onze heures du matin, en la maison curiale, par nous tous, maire, gens de justice, membre de la municipalité et habitans d’Agincourt soussignés.
[. Signature de] :
Nicolas Barail; Charles Barail; B. Gérard; Nicolas Mangin; J. Gaucin; Joseph Miler; François Gardel; N. Cler; Jean Dubois; Charles Harotte (?); Pierre Maxan; Vanier, député; Joseph Fort, sindic\ François Fort; Joseph Liénard; Jean Morieuse; Adrien Antoine; Christophe Frecot (?); François Arnoult; Joseph André, greffier ; Maigret, curé d'Agincourt et rédacteur du présent cahier.
On a oublié f1) dans le cahier deux articles : lesquels sont : la suppression des huissiers priseurs et la modération des honoraires des gens du Boy au sujet des inventaires et des différentes authorisations dont ont besoin les veuves et les pupilles. Ce sont les députés de la communauté qui font cette observation, qui ne manquera d’être faite par la plupart des autres communautés.
On a encore jugé à propos d’ajouter les articles suivant : Nous pensons qu’il faut encore modérer les frais de justice, abréger les procès, favoriser les arbitrages, demander d’opiner par tête et non par ordre dans les États Généraux, d’abolir le casuel, demander que tous les sujets de Sa Majesté contribuent à l’impôt suivant leurs facultés, supprimer toutes les charges qui seront reconnues plus onéreuses qu’utiles à l’État, soumettre à une révision sévère toutes les pensions et ne conserver que celles qu’on reconnaîtra avoir été bien méritées et proportionner les récompenses au degré de services rendus et aux facultés de l’État, supprimer les gabelles, les banalités,