‹ Cahiers de doléances des bailliages des généralités de Metz et de Nancy pour les États généraux de 1789Chapitre 166 sur 204 · Ce qui suit n’est pas de la main de l’abbé Maigret · texte numérisé non relu

Ce qui suit n’est pas de la main de l’abbé Maigret

DOLÉANCES — T. IV

BAILLIAGE DE NA.NCY

sité. Il en est un, que tout le monde connoit et sur lequel néanmoins tout le monde s’est tait vu jusqu’à présent obligé de garder le silence. Ce moyen est de suprimer tous les colombiers de la province : du moins ceux qui ne sont fondés sur aucun titre légal et de réduire ceux qui en ont un au nombre de pigeons vou’u et modéré par la loi. Le mieux serait de les annéantir tous et d’attaquer le mal dans sa racine, d’en extirper le principe. Si on n’a recours qu’à des lénitifs, il renaitra bientôt après et recommencera ses ravages. En cas de suppression, on accorderait aux seigneurs, qui ont un droit vrai et incontestable de colombier, quelque chose d’équivalent au profit qu’ils peuvent en retirer. Cette compansation se réduirait à peu de chose. Et le tort qu’ils se font à eux-mêmes et à toute la province est énorme. Ils vendent huit ou dix sous de Lorraine une paire de pigeonneaux et elle leur coûte à eux-mêmes et à tous les autres propriétaires voisins plus d’une pistole. On a fait à Agincourt, pour la première fois l’année dernière un rapport contre le tort fait par les pigeons. Il y a été sans effet. On auroit pu en faire bien d’autres. Si tous les laboureurs n’osent se plaindre ou si leurs plaintes ne sont point écoutées, il est aisé d’en deviner la raison : ce rapport évaluait le dommage causé dans un seul champ de douze jours à huit réseaux de bled. Cette quantité ne peut étonner que les personnes qui ne connaissent pas la campagne . Une forte pluie fait courber les épis, les couche à demie et ce sont les plus beaux champs qui sont exposés à ce danger. Les pigeons viennent en troupe fondre sur ces bleds, achèvent d’affaisser jusque terre les épis, il les brisent même entièrement : en un jour, deux au plus, il n’en reste plus que la paille. Ce malheur arrive et ne peut manquer d’arriver tous les ans. Les terres faibles et dont les épis ont moins de poids, sont les seu’es qui soient sûre d’en être préservées. Il y a à Agincourt deux colombiers. L’un est à peu près dépeuplé; on ne peut compter les pigeons de l’autre. Il seroit plus aisé de les mesurer à la toise. On ne craint pas d’exagérer en estimant la perte faite l’année dernière dans le très petit ban d’Agincourt au moins à soixante réseaux. Le même tort est fait, proportion gardée, dans tous les autres bans de la province. Il est même quantité de villages, où le nombre des colombiers est bien plus grand qu’à Agincourt : il en est un

CAHIER ü’aGINCOURT

voisin du nôtre qui en compte jusqu’à huit. Le calcul des bans est aisé à faire, ce lui de la dévastation devient effrayant.

Il le sera bien plus, si l’on joint à la perte du bled celle de tous les autres grains nécessaires au bétail; bien plus encore, si on examine le tort fait au semailles. Un laboureur vient de semer son champ; un tems orageux survient tout à coup et l’empêche de le herser aussitôt après le grain répandu. Il revient le lendemain : il n’en retrouve plus. Il faut qu’il sème de nouveau, s’il veut moisonner l’année suivante. On sait encore que, dans tous les cas où le mauvais tems ne le contrarie pas, il est obligé de fumer non seulement pour lui, mais aussi pour les pigeons. C’est un tribut qu’il est forcé de payer à ces voleurs et qu’il regarde comme peu de chose, si la sécheresse ne continue pas trop longtems. Mais si la pluie ne vient pas d’abord au secours du laboureurs et ne fait germer son grain, les brigands ailés lui en enlèvent la plus grande partie et tel jour de terre, qui eut produit quatre resaux, n’en produit au plus que deux. Cet inconvénient est terrible. Il est moins apperçue que le précédent et n’est jamais réparé. Cet article paraît être celui qui mérite le plus d’attention. Une conséquence encore que l’on peut en déduire, c’est que, pasant les possesseurs de colombiers, ceux qui ont des terres sont bien aveugles, s’ils ne voient pas qu’on parle ici pour leur plus grand intérest, lorsqu’on semble les attaquer. Si on ne peut réussir à faire supprimer tous les colombiers, il sera moins difficile de les réduire à un très petit nombre. On peut d’abord presque assurer que les deux tiers sont sans titre; en second lieu, il convient d’examiner ceux qui paroissent en avoir un. Vus de près, la plupart pourroient encore d’isparoitre. Un.e infinité de seigneurs ont été divisées, sous divisées encore en un grand nombre de branches. Chaque rameau aura voulu avoir son colombier particulier. Il n’est pas donnée au remontrant d’entrer dans une discussion aussi importante. Elle est au dessus de ses lumières; il se permet seulement de soulever un peu le rideau, qui lui paroit cacher bien des usurpations, source du mal dont il prend la liberté de se plaindre et de demander le remède.

Enfin, à l’égard des seigneurs qui ont un véritable droit de colombier, si on le leur ôtoit, il parait certain que les communautés, charmées de se voir délivrées du fléau qui dévaste

BAILLIAGE DE NANCY

leurs campagnes, consentiroient unanimement à leur accorder une indemnité raisonnable; au reste, en cas de refus, elles pourroient y être forcées, une nouvelle loi n’a qu’à parler. Si celles qui concernent le droit de colombier et fixent le nombre des pigeons sont muettes aujourd’hui, celle-ci seroit exécutée. Les observations du plaignant ont été présentées l’année dernière à Messieurs de l’Assemblée provinciale. Elles n’ont point encore eu de réponse. Il est à présumer qu’ils y ont fait attention, mais qu’ils ont cru n’avoir pas encore assés d’autorité pour réformer l’abus. C’est pourquoi le remontrant a l’honneur d’avoir recours aujourd’hui aux États Généraux.

[S igné] : N. Voinier.

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