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F. Dupanloup : Conférences sur le peuple juif

L'homme a conscience de sa personnalité. Or le corps organique n'est pas une personnalité.

Note. Nul corps ne l'est : il n'y a qu'une substance matérielle, existant sous des individus ; mais l'individualité matérielle n'est qu'un mode, un fait (v. n® 35). A fortiori le corps organique, qui n'est qu'un agrégat transitoire d'atomes en passage. Nul n'appellera une ville, une maison une substance, on y aurait autant de droit qu'à appeler le corps humain une substance. — C'est un entonnoir, où passe de la matière. L'entonnoir peut- il dire : cette eau est à moi, elle est de moi? Il n'y a qu'une forme, là est l'unité, la personnalité; et cela ne peut être matière (ex diclis). Donc il y a une âme immatérielle. — Pourtant qui sait si la perception de l'individu, l'âme, n'est aussi qu'un fait sur une substance unique, résultant de l'organisation de la matière? Nous ne le comprenons pas ; mais on n'oserait dire qu'impossible. Au moins il faut admettre la spiritualité de l'âme ou être panthéiste. Une substance sur laquelle l'individualité apparaît comme un fait. L'âme, si elle existe, serait donc cette forme, qui sert d'entonnoir à la matière.

Il y a de la substance là-dessous; mais ce n'est pas une substance.

Il est certain qu'il y a oertains devoirs, qui ne soM pas susceptibles d^une légitimation a priori. Par exemple l'amour de la patrie. Quand on envisage cela rationnellement, cela paraît un pur préjugé sans fondement, et même ridicule. Cela est vrai, il n'y a que le point de vup. qui soit faux. Cela explique le ton railleur et superficiellement profond des philosophes du xviiic' siècle là-dessus. Héritiers du faux de l'idée de Descartes, ils voulaient que tous nos devoirs eussent raison ; or cela est impossible à montrer de tous, et alors ils les sabraient. M. Guizot a beau dire, il y a plusieurs penchants en nous qui n'auront jamais raison, à moins qu'on ne dise que le seul fait de leur existence en nous est une raison suffisante, ce qui est le vrai. — Donc il y a des devoirs purement relatifs, fondés sur un simple fait psychologique, et les Écossais ont rendu un immense service h la philosophie en apprenant cela au xviii* siède. Ainsi l'amour de la patrie est un devoir et n'est pas rationnel a priori. — Mais n'y a-t-il pas d'autres devoirs en l'homme, susceptibles d'une légitimation a priori, par

exemple l'équité, la véracité, les devoirs envers Dieu ? Les Écossais, suivant leur idée, ont dit : Non. Ces devoirs comme les premiers sont fondés sur un fait psychologique. La question est difficile, car je suis porté à croire qu'aucune déduction rationnelle ne peut fonder un devoir, il faut pour cela une faculté spéciale. Néanmoins peutêtre faudrait-il distinguer deux classes de devoirs en l'homme : !<> Devoirs relatifs, fondés sur un simple fait psychologique et non susceptibles d'autre légitimation rationnelle que celle-ci : Il faut obéir au fait psychologique; 2® Devoirs absolus, susceptibles d'une légitimation rationnelle a priori. — Les philosophes anciens voulaient tout faire rentrer dans la seconde classe; les Écossais ne reconnaissent que la première.

Rien ne montre mieux la manière dont l'homme primitif moulait le Non-Moi sur le Moi que l'application des genres masculins et féminins aux objets inanimés. 11 a voulu y voir aussi des sexes. Cette remarque est d'Adelung* {Introd.

1. Adelung (Johann Christoph), auteur d'un ouvrage intitulé : MithridcUes, oder aUgemeine Sprachenkunde, mit dem c Voter unier > als Sprachprobe in beynahe fUnfliunderi Sprachen und Mundarten. Berlin, Vos», 1806-1817.

au Mithrid.) qui prétend qu'il a été déterminé à cela, selon que l'objet était agent ou patient.

Le mot nfe?3 en hébreu, tout comme ^tfp?, se prend pour moi-même, etc. Ainsi dans la langue des Kalmouks, pour dire : toi, on dit : ton corps. (V. Mithrid. d'Adelung, I, p. 813.) Ainsi encore en Talmud u'H^ et ana; ainsi surtout ^lu ; ''ç^a pour moi-même.

Les Tahitiens, comme les Grecs modernes, les Arabes, les anciens de la Bible, improvisent souvent en vers. Voyez-en un exemple en Mithrid. d'Adelung, I, p. 634. Ils ont la rime.

Je ne sais si l'on ne conçoit pas un être étendu, qui soit substance, être individuel. 11 est vrai qu'étant étendu, il est divisible ; mais cette divisibilité ne tombe que sur l'une de ses qualités, et se réduit à dire qu'une substance peut avoir du

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plus et du moins dans ses qualités, ce qui est Note, évident. — Yoilà une molécule étendue et que Dieu a faite substance; Dieu ne la conçoit pas divisée et existante; ce serait une contradiction. Dieu la conçoit bien divisée, mais alors elle est anéantie. — Mais Dieu conçoit une autre substance, qui n'est que la moitié de son étendue. De même je conçois une mémoire double d'une autre, et pourtant le sujet de la mémoire est bien simple. En un mot, Dieu conçoit la qualité-étendue divisible et un autre être qui n'en ait que la moitié ; mais il ne conçoit pas la substance restant substance divisée quant à son étendue. S'il la conçoit, il conçoit que par là elle perdra son titre de substance.

Je ne crois pas beaucoup à tout cela ; je viens même d'éprouver en moi un fait singulier, et qui me caractérise bien ce que fait la dispute dans la recherche de la vérité. Je craignais de pousser trop loin mes idées, de peur de voir crouler mon château. C'est que j'ai eu la sottise de disputer là-dessus avec M. Le Hir, et le hasard m'a amené à souteixir ceci. Dieu, tu .sais que cela ne fiait pas coutume en moi et que je respecte le vrai.

Mais il suivrait de ce concept^ ou que la substajice est comme un être spùituel surajouté au corps, ce qui irait à

tout composer de corps et d'âme; ou que ce n'est qu'une abstraction et alors tout ceci croule par le foiui. En vérité, flous ne comprenons de substance individuelle que sous la condition d'être inétendue, ou il faut dire qu'il n'y a qu'une substance et alors toutes les substances individuelles ne sont que des phénomènes, des résultantes.

C'est une hypothèse singulière, mais séduisante, Note 1. que celle de Stahl, adoptée et exposée par M. Bautain {Phil. moral,, I, p. 115). L'àme, cause organisatrice, agenie de l'organisation du corps, sans en avoir conscience. A ce point de vue, la spiritualité de l'âme ne me répugne plus ; car ce qui me blesse en cette doctrine, c'est Vwaion de ces ► deux substances; cela m'a l'air des hypothèses

fautives où on suppose plus d'agents qu'il n'en Éaïut, par ignorance. Mais ici ce n'est pas proprement une union ; il n'y a qu'une substance en l'homme, c'est l'âme ; mais cette âme se fait une forme, se symbolise dans le monde, etc. Ajoutez que cela est parfaitement d'accord avec ce que je crois avoir démontré sur la substance en l'homme, qui en aucune façon ne saurait être le corps. (Cf. supra, n*** 35 et 50.) Il n'y a pas alors un corps et une âme ; il y a un corps de Vâme (V. Bau-

tain, I, p. 117.) Je viens de trouver ce que je cherchais depuis longtemps, et la spiritualité de Tàme (ou plutôt l'existence de l'âme) a un sens pour moi. Mais je tiens toujours mon principe, auquel j'avais raison de tenir : il n'y a qu'une substance en l'homme. J'avais raison, mais je viens de découvrir que le corps n'est point une substance. C'est une forme transitoire, et en flux perpétuel de molécules qui s'échangent dans le moule où l'âme les fait passer. — L'âme informe le corps, ou plutôt assemble des molécules, qui ne lui appartiennent pas^ mais dont elle se sert en passant, pour se faire une forme extérieure. La seule difficulté qui me reste, c'est sur la naissance. Car alors la conception d'une âme serait une création de substance, et non un simple fait matériel organique, comme on l'a toujours supposé. Note 2. En effet on a toujours pensé que l'embryon commençait ; puis qu'à un moment quelconque l'âme y venait. Cela m'a toujours paru absurde. Mais l'autre, la naissance de la substance est aussi bien bizarre. Cette hypothèse de Stahl, etc., entendue comme j'ai dit, supposerait, je crois, l'éternité des âmes, pour être bien satisfaisante. Du reste, le but de cette formation du corps par l'âme, ne serait pas seulement de se manifester

extérieurement, mais encore de développer sa vie, de se créer des moyens nécessaires d'action ; sans cela Tempire de fait qu'exerce l'organisme sur l'âme serait inexplicable? L'âme se forme un corps, mais c'est qu'elle en a besoin, et, quand [il] vient à lui manquer, tant pis pour elle. Elle pourra bien n'être pas détruite pour cela, mais elle retombera dans l'état où elle était avant que son corps pût encore la servir convenablement, c'est-à-dire perdra la conscience. Ainsi donc on pourrait induire de là, au moins négativement, l'immortalité de la substance de l'âme, mais non l'immortalité de sa conscience.

Pareille explication devrait s'appliquer à tout ce qui a vie, animaux, plantes. Tous réaliseraient par une forme extérieure l'idée de leur être ; et en eux tous serait un principe actif. Ce serait là une explication générale de la vie, partant de l'idée divine, et se terminant aux manifestations réelles et extérieures, homme, animal, plante, etc. — Fidèle à sa théorie, M. Bautain voit dans les instincts et mouvements organiques, indépendants de la volonté, des actes de cette force secrète de Tâme, qui agit sans conscience. Ainsi les besoins naturels ne sont que des expressions de ces instincts. Celte manière de voir est belle et sédui-

santé. Du reste la preuve de cela dépend de la physiologie. G*est à elle à nous dire s'il y a dans la vie organique quelque fait auquel ne suffisent pas les simples lois mécaniques et chimiques de la matière. Dites-en autant des instincts conservateurs, médicateurs, de M. Bautain (V. §33, etc.). De là aussi sa manière de placer toujours l'idée avant l'organisation dans la constitution morale de chaque être, en quoi il a raison (V. p. 153), — D'après cela, la définition de Thomme serait : Un être se manifestant, agissant et se développant sous et par une forme matérielle. Cet être ne peut être lui-même un corps ; autrement la question recommencerait ; je l'appelle donc un esprit,

/. — Lisez tout le % 28 de Bautain, &est le plus remarquable du livre,

2, — 3/. Bautain le suppose lui-même page 422 au bas ; mais c'est une grosse contradiction ou inadvertance; la vieille manière de parler Va séduit et lui a fait oublier que cela n'avait plus de sens en son hypothèse.

M. Bautain a des idées lumineuses sur certaines branches de recherches à créer dans les sciences. Voir par exemple page 121, page 147, etc. Voyez

surtout page 161. Là il donne l'idée d'une vraie science nouvelle à créer, science dont j'avais aussi eu l'idée. C'est une pliysique générale, une physiologie du monde, s'occupant non de l'analyse des éléments, mais de leur synthèse dans le monde, qui serait à • la physique et à la chimie telles qu'elles existent ce que la physiologie est à Tanatomie. — C'était le point de vue des anciens ; il les a conduits à faux, car il ne fallait pas commencer par là; mais nous devrons maintenant finir par là. En un mot, il y a un rapport du composé comme il y a un rapport du simple ; la chimie étudie le rapport du simple ; la physique les rapports des composés; mais celle dont je parle, parlerait de rapports des composés de composés.

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