DEUXIÈME CAHIER NOUVELLE MOISSON
«AU lumièic nous voyons la lumière. « (PS. XXXVI, 10.)
Deuxième cahier >.
La fondation de la société et de la famille a évidemment sa raison psychologique dans la constitution de l'homme. En est-il de même de la fondation des nations ? Sans doute il y a des facultés de Thomme qui n'acquièrent leur plein développement que moyennant cette forme de société. Pourtant le fait primitif de sa fondation ne me semble pas avoir été un résultat de cette constitution psychologique, la forme nécessaire de la réalisation d'un besoin. Voici comme je
1. Renan a intitnlé le premier cahier TOfph ; il emploie le môme mot pour le titre du deuxième cahier, mais transcrit en caractères syriaques, et il ajonte, en syriaque, la mention Deuxième coûter, jL jv^ signifiant volumen, codex, rouleau.
conçois son origine. La famille existait primitivement. Dès lors les intérêts des diverses familles durent se contrebarrer. Or, dans cette lutte, il dut nécessairement arriver que plusieurs familles par le fait de leur voisinage, et aussi par suite de leur parenté, eurent des intérêts communs à défendre contre d'autres familles qui avaient aussi un intérêt commun. De là Tunion des familles, les nations, — Ce fut d'abord une fédération, où chacune était libre : mais dans telle expédition, telle extrémité, un homme par sa supériorité avait été porté au pouvoir ; il le garda, de là la monarchie, la centralisation. — Ainsi la société n'aurait pas eu dans l'origine une raison psychologique, quoique cette raison existât dans la nature de l'homme. (V. Dugald Stewart, nescio ubiy aut Th. Reid, qui secundum punctum ostendunt^ et Bautain, Phil. mor.y I, p. 256.)
Voici pourquoi les vieillards sont maintenant si Note, peu respectés. Cela aura lieu à toutes les époques où l'humanité marchera vite. — En effet, le vieillard ne marche plus (V. Bautain, Phil. mor., § 39). J'ai soixante ans en 1840; je serai encore
pour les idées de 1840 quand j'aurai quatrevingt-dix ans en 1870. Or, en 1870, le siècle sera énormément loin de 1840, en sorte que je serai de deux ou trois siècles d'idées en arrière : or cela impatiente la jeunesse de voir ces cippes-là vivants : on se résigne volontiers à pardonner aux morts : même il y a dans ce pardon une certaine vanité philosophico-pédantesque qui plalt beaucoup, et où notre siècle excelle d'une façon tout à fait comique (respect pour le passé I nous sommes des géants, nous autres ; pardonnons à ces pauvres idiots; ils n'étaient pas cause de n'avoir pas tant d'esprit que nous ! Les éclectiques excellent surtout en ceci). Mais les vivants impatientent.
Voir Jouffroy, Cours de Droit Naturel. Du sceptimme actuel [1831-1833],
Autrefois j'ai été souvent choqué de voir l'homme venant au monde, et soumis à telle ou telle destinée, telle ou telle loi civile, etc., sans qu'on l'eût consulté et demandé s'il y consentait. J'aurais même trouvé juste (quoique le bon sens pratique me lit juger du premier abord la chose impossible) que ceux qui ne veulent pas partiel-
per à la vie civile, eh bien! on les laissât libres, ne participant ni aux avantages, ni aux inconvénients ; ce que, je le répète, je percevais contradictoire de fait ; mais enfin, me disais-je, si c'était possible, ce serait juste. — En vérité, c'est un enfantillage. C'est le Contrat de Rousseau. — 11 faut en tout cas admettre que l'homme soit coaroté par bien des nécessités auxquelles il ne peut se soustraire. Nul ne trouve mauvais d'être »é, d'être né homme, ni avec telle loi intellectuelle (il y a bien ici une différence, car ces lois intellectuelles sont absolues, et ne peuvent être autrement). Nul ne trouve mauvais d'avoir des facultés affectives, etc. Or la société est-elle moins dans la nature de l'homme que tout cela ? Si vous ne vous plaignez pas de la constitution de vos facultés, ne vous plaignez pas de la société. Il faut se prendre tel qu'on est. Or, on est sociable.
L'idée de M. Bautain sur le péché originel {PhiL mor., I, p. 260) est parfaitement d'accord avec la théorie de M. Icard, et avec la raison* Suivant M. Bautain, l'homme ne natt pas méchcuit (malice positive), il natt animai, avec les instincts
et les penchants de Tanimalité. Or cela est un désordre, et ce désordre est le péché originel, qui n'est par là rien de positif.
Le procédé de l'Église, toujours raffinant, au pratique surtout, chargeant de scrupulosités ce où la primitive Église marchait droite et simple, et cela par des procédés en apparence fort logiques (ces généralités correspondent, dans mon esprit, à certains faits, par exemple : arguties scolastiques, ressortant fort naturellement en apparence du fond du dogme, du moment où on le moule à nos concepts, et auxquelles pourtant les anciens ne pensaient pas, scrupules pour la messe, la confession, etc., etc., qui bien sûr n'auraient pas eu de sens du temps de Clément d'Alexandrie et des Pères philosophes, etc., etc.), ce procédé, dis-je, est identique à celui qui engendre mes scrupules intellectuels, ie pars d'un point de vue juste et bon; mais je veux le trop préciser, le catégoriser, prévoir tous les cas, en éliminer tout l'inexact, et alors cela devient faux et gênant. — Cette identité m'apparatt avec un jour étonnant. Mais qui peut commander à
son esprit? Je comprends bien comment les hommes, surtout ceux qui sont peu intellectuels, sont malheureux sans savoir pourquoi. — L'esprit humain est une machine trop compliquée pour qu'un homme puisse le bien gouverner, il en est embarrassé, et d'une fausse direction prise par les facultés naît nécessairement de la fièvre. Voilà l'utilité de la psychologie.
On se moque de la science rabbinique, et on a raison. Mais en vérité en quoi diffèrent-ils de nos théologiens? Je trouve qu'ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau. — Mêmes habitudes intellectuelles. N'attacher de prix qu'à leur science, tout le reste ne signifie rien; tous les non-théologiens sont des hommes superficiels, qui n'y entendent rien. Rien n'égale un bon théologien (un bon talmudiste, disent les autres), qui sait bien argutier. — Je crois voir M. Gallet, type du théologien, un rabbin catholique. — Et en Note, vérité, quelle différence entre ces questions sur la matière des sacrements, etc., et certaines questions du Talmud ? Ajoutez que les commentateurs catholiques que les théologiens acceptent pour
leurs frères sont de purs talmudistes. Cornélius
a Lapide S qui pourtant a écrit à un siècle où la
raison était plus développée, est un pur rabbin.
— Ouiy toute la différence est du plus au moins.
Ajoutez que la forme est identique, formules
scolastiques du Talmud et des rabbins. (V. Not.
sur Chiarini.) Sans doute, il est arrivé que, par
aventure et comme par accroc les théologiens ont
touché la philosophie, et alors ils ont trouvé du
beau et du vrai. C'est que telle est la nature de
la philosophie que de force on la retrouve partout,
et qu'on y est ramené par toutes les recherches,
même les plus puériles. Mais on peut en dire
autant du Talmud. Il y a des pages fort belles.
Du plus au moins, je le répète. — Ceci du reste ne
s'applique qu'aux petits théologiens classiques;
les grands ont été philosophes, mais ce qu'ils
ont de beau appartient à la philosophie. Je ne
parle pas non plus des Pères philosophes.
Remarquez aussi l'emploi singulier de certains mots de part et d'autre, le jeu de mots dogmatique, par exemple N^n *, la couronne pour la Loi; Baptismus fluminis, fiaminis, etc.
1. Cornélius a Lapide, ou Corneille de la Pierre, jésuite théologien, né en Belgique en 1566, mort en 1639.
2. Tagga, mot d^origine persane, souvent employé dans le Talmud, désignant une couronne, une tiare, et les couronnes ou ornements des lettres hébraïques.
Il y a deux manières de concevoir l'homme.
1** En vertu de certaines lois physiques se forme dans un sein de femme un être organisé qui par des degrés insensibles et inscrutables acquiert la vie, et parvient peu à peu à la conscience de son individualité et de sa vie. La liberté et la pensée sont alors des faits résultant de Toi^anisation. C'est un mystère, mais en tout cas, il en faut admettre un. — L'homme alors est un corps oi^nisé qui produit la pensée et la liberté. — 2** Un être un, substantiel, indivisible, existe, mais sans conscience de lui-même. En vertu des lois qui le régissent, il se manifeste sous une forme sensible, en s'appropriant successivement des molécules sous une certaine forme, qui s'appelle le corps. C'est par cette manifestation, sous cette forme, que cet être parvient à son plein développement de pensée et de liberté. L'homme alors est un être qui se développe sous et par une forme sensible.
La première de ces hypothèses exige qu'on admette un fait inconcevable ; c'est comment la matière par son organisation peut produire la conscience d'une identité, la liberté et la pensée.
Mais die est plus scientifique, car l'homme est alors nn pur effet de lois, et non une création dans le temps. L'individualité n'est alors qu'un fait, la substance une, et par conséquent le panthéisme est la conséquence de cette première hypothèse.
La. deuxième est plus psychologique, plus concevable; mais elle exige une donnée inscientifique, c'est la création d'une substance dans le temps ou bien qu'on admette la préexistence des âmes, ce qui est au moins gratuit. Oui, cela répugne aux notions de lois, la formation de l'homme serait un miracle. En tout cas, l'homme n'est qu'une substance ; dans le premier cas, il est corps j dans le second, esprit; mais non corps et esprit, ce qui est à la fois inconcevable et inscientifique. Voir cahier 1, versus finem.
Une difficulté m'a longtemps arrêté dans ma cosmogonie; la voici, et comment je la lève. — Je répandais d'abord des atomes pondérables dans tout l'espace; séparés par d'immenses distances, leur attraction devait être très faible, et l'éther répandu entre eux devait avoir une prépondérance considérable, en sorte que tout était à l'état
gazeux. Puis, par des diminutions successives de la force expansive de l'éther, j'expliquais le rapprochement des atomes pondérables, dont la force attractive augmentait par là. De là, la formation des systèmes nébuleux, solaires, planétaires, globes, etc., et sur chaque globe, des corps solides, liquides et gazeux. Mais une difficulté m'arrêtait. Comment expliquer cette diminution successive de la force de Téther? Il faut bien aussi lui donner une cause. Or, s'il remplissait unifor^ mément l'espace, en vérité, on ne la conçoit pas. Voilà comment je lève cette difficulté, en modi- Note. fiant le système ci-dessus énoncé. Au lieu de concevoir le monde premier dans un état de grande expansion, je le conçois au contraire dans un grand état de concentration, en sorte que les atomes pondérables et toute la masse d'éther fussent d'abord comprimés dans un fort petit espace, ce qui devait produire un prodigieux dégagement de calorique. Du reste, il suffirait de supposer l'éther seul ainsi comprimé dans des bornes au sein de l'espace. On peut pourtant supposer que les molécules pondérables l'étaient aussi, et que ce serait par la force expansive de l'éther répandu entre elles qu'elles se seraient écartées dans l'espace occupé par le système
pondérable de Tunivers, non par le choc de Téther, puisqu'il n'a pas de masse, mais par la force répulsive.
Tel fut l'état natif du monde, mais l'éther en vertu de sa force expansive dut immédiatement chercher à se répandre dans l'espace environnant. De là une grande diminution de calorique et le refroidissement successif. C'est donc par le rayonnement de la chaleur dans l'espace ou par la diffusion de l'éther que j'explique ce refroidissement. Ce refroidissement continue donc encore et continuera à l'infini, puisque l'espace est sans bornes, et que l'éther avec sa prodigieuse vitesse n'en atteindra jamais les limites. Mais ce refroidissement qui d'abord dut s'opérer sur une échelle fort rapide, a dû par la suite beaucoup se ralentir. D'abord parce qu'en se répandant, sa force expansive a diminué, comme la vapeur d'eau perd de sa force plus elle se répand dans un grand espace. De plus, cette expansion s'opère maintenant sur une circonférence immense, en sorte qu'un accroissement prodigieux de cette circonférence, par exemple celle qui aura lieu en mille années, fera moins d'effet sur le tout que celle qui dans l'origine s'opérait en quelques secondes, en sorte qu'au centre du système,
occupé par les globes poiidérableSy cette dinuB-ution sera à peu près insensible. €*est à ce moment que rhomme naquit.
Néanmoins, ce refroidissement continuant toujours, il arrivera, au bout d'un nombre inimaginai^le de siècles, que la force de Tétber perdra le degré d'élasticité nécessaire pour faire équilibre à la force d'attraction moléculaire. Alors œtte force, libre de s'exercer, rapprochera les molécules pondérables et comme elle va s'augmentant en raison inverse du carré des distances, il s'ensuit qu'elle rapprochera les molecales jusqu'au contact parfait; alors, elle deviendra m/înie, et les molécules ainsi unies seront physiquement inséparables. De là, une molécule composée de deux autres, et qui aura une force attractive double, attirera ,par conséquent les autres, et ainsi toute la masse pondérable s'agglomérera en une masse solide et pleine, une seule molécule; l'élher au contraire devenu impuissant remplira l'espace. Que si de plus Ton admet l'hypot/bèse dynamique de la constitution des corps, qui fait de chaque molécule un simple centre dynamique, il s'ensuit que cette jonction de plusieurs molécules en une ne sera que leur destruction quant à l'étendue. Donc alors toute
étendue pondérable disparaîtra, et il ne restera que l'éther. Tous les corps pondérables seront ^réduits à un point mathématique, faute de force «xpansive qui contrebalance la force attractive des différents centres.
Voir n^ 40.
On conçoit quil nest pas nécessaire de supposer une force comprimante à l'origine. Ce fut le simple fait de la création. La masse moléculaire fut créée en un espace restreint ; ses botmes étaient sa seule farce comprimante, ei son expansion commença immédiatement.
Il y a beaucoup d'éléments dans l'humanité qui ne sont que restrictifs, destinés à arrêter son mouvement. Ainsi plusieurs parties gouvernementales, etc., etc. Or pourtant, il ressort de l'analyse de l'humanité qu'elle est faite et organisée pour le progrès. Comment expliquer cela? C'est qu'en effet elle irait trop vite sans cela, elle n'apprdbndirait pas assez chaque point de vue. Le mode de sa marche est celui-ci. C'est de s'attacher exclusivement à telle ou telle face des choses, pour le travailler de son action ; le mâcher, le digérer, s'en assimiler tout ce qu'il contient de bon, et en
éjecter tout ce qu'il y a de mauvais ou inutile. C'est le phénomène pur de la digestion. Or si elle ne gardait pas assez longtemps le même point de vue, elle ne prendrait pas le temps de faire son analyse à loisir. Or pourtant elle est très remuante; elle veut toujours passer à autre chose; car le point de vue où elle est Tennuie sitôt qu'elle y est; elle court à un autre. Il est bon qu'il y ait là quelqu'un pour lui mettre des entraves et ralentir sa marche, ou même pour lui couper les ailes, sûr qu'il est qu'elles repousseront plus fortes. Grâces donc à l'inquisition, aux institutions du moyen âge, etc. — Je pense même que le progrès de notre siècle n'est pas pour cela de bon aloi. Il n'approfondit pas assez, il marche trop vite, et peut-être sera-t-on obligé de revenir par la suite à ce qu'il aura mâché, digéré et jeté; car jeté trop vite, il y a là beaucoup de nutritif qu'il n'a pas pris le temps de s'assimiler. Or cela est un grand mal, il serait bon qu'on le mit un peu au constringent. — Oui, il ne faudra pas renoncer à l'idée du progrès, supposé que dans cent ans on en revienne au point où nous en sommes, car, je le répète, nous digérons trop vite. Grâces donc à toutes ces attaches qui nous tirent en arrière, au clergé, à la scolastique, etc. C'est
un vilain rôle, mais il est utile. Ces hommes sont détestés, mais ils rendent un vrai service.
Rapporter au n? 8.
Une chose importante à noter dans la formation des divers systèmes, c'est que tous se sont probablement formés par des masses abandonnées sur l'équateur d'une sphère primitive. Ainsi les satellites, et Panneau des planètes qui en ont, les planètes autour du soleil, tous les corps de la voie lactée en forme de meule aplatie : telle est la figure de toutes les nébuleuses. Toujours les corps situés sur un môme plan.
Il y a deux manières dont les peuples ont envisagé la religion : 1* Tolérance universelle. Toutes les religions sont bonnes, chaque nation a la sienne, dieux locaux, seulement il y a des dieux plus forts les uns que les autres. On ne s'élève pas encore à l'idée d'un être pur et supérieur. On va même jusqu'à des dieux de famille.
— Toute la Bible en est empreinte ; les peuples étrangers aux Juifs le professent naïvement, et les Juifs eux-mêmes en ont bien quelque teinte. (Le Dieu de Jacob; seulement le leur est celui qui a fait les cieux et la terre, ceci les distingue ; ils ont un Dieu particulier, national ; mais ce Dieu, c'est le grand Dieu.) On trouve ce système chez tous les peuples sauvages (Océanie, etc.), et en général il a dominé jusqu'au christianisme, et encore aujourd'hui là où règne le fétichisme. 2** Religions exclusives. Il y a um vraie religion, et les autres fausses. La première apparition de ce système a lieu chez les Juifs, à l'époque de la captivité, il se fortifie et apparaît dans toute sa force sous Antiochus. Le christianisme le porte à son plus haut point, et aujourd'hui il domine toutes les religions régulières, christianisme, judaïsme, islamisme, bouddhisme, lamaïsme, etc. L'ancien système était bon et simple, plus moral et plus aimable. (Voir Krummacher, Le saint nom de Dieu^ le Parsi, le Juif et le Christ, etc.). Le second témoigne des idées plus fixes et plus avancées. Un Dieu ferme et vrai ; non cette fluctuation polythéiste. — Une idée souveraine et absolue de la vérité, qui est ou n'est pas, une vue ferme et dure, scolastique, scientifique, demandant oui ou
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non, et déclarant sans flotter que deux contradictoires ne sont pas vraies en même tei»ps.
Gela fait honneur à ces temps, car ils sont préoccupés de la vérité. Les autres n'y pensent pas ; le réflexe a succédé à Tittstinct là aussi.
Voir »« /5.
J'ai trouvé (fin de op*?, Moisson^ cahier 1) qu'il n'y a de substances que les substances inétendues, je viens de trouver qu'il n'y a de forces que les forces libres. Toutes les autres ^otei. sont des causes occasionnelles. L'homme est une cause efficiente, une force réelle; mais la force matérielle n'est qu'un à propos de quoi Dieu agit. Essayez de la concevoir autrement; vous serez forcé de la concevoir libre. — Appliquez cela au système dynamique sur la constitution des corps. — Il faut alors opter en ce système ou entre faire les centres dynamiques des êtres libres; c'est alors la pure monadologie de Leibnitz ; ou entre les faire pures causes occasionnelles, à propos desquelles, autour desquelles la force de la nature (l'efficient des lois, Dieu) attire. Alors il n'est pas nécessaire de faire de ces centres des
substances ; il suffit d'en faire des points mathématiques ; des positions dans l'espace, autour des- Noti 2 quelles s'exerce la force de la nature. Le corps n'est alors qu'un pur phénomène, et il n'y a réellement nulle substance matérielle, ce qui bouleverse, et mène au scepticisme. Donc la monadologie n'est pas si absurde. — Dieul quand pourrai-je éclaircir mes vues sur tout cela? Là est la clef du monde. Les mots substance et force.
/. — Uerreur des occasionnalistes est d'avoir appliqué leur système à Vliomme, Lui commence le mouvement . 2. — C'est Dieu qui fait continuellement le corps.
Voir n« /4.
(Suite du n*> //.;
Cette différence tient à ce que nulle religion avant la judaïque et la chrétienne ne s'est dite révélée d'en haut. C'étaient des cultes instinctifs, non réguliers, chacun faisait son Dieu et son culte à sa manière, suivant son tour d'esprit. Mais depuis la captivité, on les envisage autrement; c'est une révélation de Dieu. Ce point de vue est donc juif; et depuis il a été essentiel à
toutes les religions, et c'a été par leur révélation qu'on a cherché à prouver leur révélation. La question adressée à leur fondateur a été : Prouve ta mission. Gela fait donc deux époques bien nettes dans l'histoire des religions : Première époque : religions instinctives, ne se donnant pas pour révélées, ni exclusivement vraies ; cet esprit règne seul jusqu'à la captivité et s'est continué depuis parallèlement avec l'autre système; aujourd'hui on ne le trouve que chez les peuples sauvages. Deuxième époque : religions réfléchies, se donnant pour révélées et exclusivement vraies. — Cet esprit commence vers la captivité chez les Juifs, s'élargit par le christianisme et devient loi universelle pour toutes les religions nouvelles des peuples réflexes. Ainsi le mahométisme, les religions modernes. Ces deux souches de religions se distinguent encore à d'autres caractères ; par exemple à ce que les premières ont admis le polythéisme, ce qui se comprend; c'était le culte spontané. (Voir Cousin, Cours de 1818.) — Toutes les secondes ont pour base l'unité de Dieu, et c'est du moment où ce dogme a été profondément conçu par les Juifs que leur religion a pris cette couleur ; car auparavant elle se teignait fort de l'esprit général. — Mais pour classer les reli-
gions, il vaut mieux les classer par le caractère de leur méthode que par leurs dogmes. — Cela servirait de base à un ouvrage précieux sur l'Awtoire des religions. Que de recherches inappréciables d'importance^ giwsses d'induction, sont enfouies par rineppiicatk^n de nofxpesiédel
Il n'y a pas de milieu. Ou faites l'atome cause occasionnelle, et alors il n'y a plus de substance matérielle, ou faites-le cause eflRciente, et alors Note, c'est la pure monade de Leibnitz. Or, la première hypothèse me semble inadmissible. Car nous voyons dans l'univers une gradation de causes ; l'homme... l'atome. (Ici mon raisonnement sur les dégradations. Voir travail sur la spiritualité de l'âme.) Donc aussi à l'intérieur, il y a une cause qui va en diminuant de conscience et de liberté, jusqu'à l'atome, où sa conscience est tout à fait obscure. — De plus, que devient dans la première hypothèse la notion de substance? Je dis à la vue d'un corps, il y a là une substance ; non, en cette hypothèse, il y a un fait produit par la cause universelle, qui est alors la seule substance en dehors des âmes. Il est vrai pourtant
que ce n*est pas le scepiîersme sut l'existence des corps, car il y a encore en cette hypothèse une réalité extérieure en dehors du moi. Mais ce n'est qu'un fait. — Alors aussi la substance serait vraiment la force ; c'est le principe de Leibnitz, de Maine de Biran, etc., dont du reste noQ& sommes partis, pour arriver à ce points posant qu'une substance qui n'agit pas n'est pas une substance.
£h tm mot, la questmi e»i de savoir si Vaiome est cause ou simple occasion d'un fait. Newton avouait hautement que par son attraction, il n'entendait exprimei^ qu'un fait, non une cause, pour éviter les qualités occultes. Ces qualités occultes étaient en effet ridicules; car ce n'étaient ni de simples faits, ni des causes efficientes; or, il faut Vun ou Vautre,
(SuUe du précédent,)
En somme, je trouve le système de Leibnitz plus probaWe; il faut faire vivre et agir l'atome. Il y a des perceptions et des volitions obscures et toutes spontanées, comme l'embryon dans le sein de sa mère. — Cela change toutes les idées que je m'étais feiites sur la force et la cause dans le
monde physique. J'imaginais tout le physique comme cause occasionnelle, et la cause (extranaturelle) en dehors. (Dieu sans doute), ayant tout l'effectif, et agissant suivant les lois. Maintenant je vois la force, la cause dans tout atome (Dieu n'en a pas moins tout, comme créateur). Gela explique mieux le mélange de l'organique et de rinoi^nique. Car enfin, Thomme est cause, l'animal est cause, et, par les dégradations, je suis amené à dire que la plante aussi, en un sens, est cause, et pourtant je n'y vois que du physique. Donc, le physique n'exclut que la liberté et non la causalité intrinsèque.
Mille faces du monde, mille points de vue, mille tours de science, également vrais, mais non également beaux. — Le point de vue ancien, non analytique, voyait l'ensemble du monde, le point de vue scientifique moderne voit tout sous forme de loi. C'est exact et scientifique ; mais non beau. Le fait, dit-elle, est tout. Par exemple, dans le corps, il y a l'étendue; cela suffit. Mais qu'est-ce? Quel est le sens de ce mot? Qu'y a-t-il d'être làdessous? qu'importe? le fait seul importe. En un
sens, notre science est un peu subjective. — Les molécules s'attirent : fait. Mais, qu'est-ce qui est cause de ce fait? Qu'importe? — Il est vrai que ces questions ultérieures sont transcendantes, c'està-dire non résolubles par l'expérience. Néanmoins, elles sont abordables. De là deux sciences, ou plutôt deux faces de la science unique, celle du monde; science des faits, science des causes et des substances. Celle-ci est la philosophie au sens restreint, ou la métaphysique.
Il me semble que, pour discuter la possibilité de l'amour pur, il faut distinguer deux sortes de motifs à l'amour : 1® Je suis un être aimant, et il Note, y a des i^aisotis en moi pour que je le sois; ainsi, motifs de l'existence en moi de la faculté d'aimer. — 2** J'aime telle ou telle personne, et j'ai des motifs de l'aimer. Ainsi, il y a les raisons pour lesquelles j'aime en général, et les raisons pour lesquelles j'aime telle ou telle personne, ou telle ou telle idée, chose, etc. — Les seconds motifs peuvent, je crois, être désintéressés, en tant que motifs ; car le moi trouvera toujours sa part dans l'amour, mais sa place peut n'être pas dans le motif. Les premières raisons ne le sont pas. Ce
qui fait que je suis aimant, c'est le besoin de ma aatnre, cberchant à s^assimiler ce qui hii manque, à se compléter. (V. Buxtaia, PhiL mor. 1. 1, § 69, tmfo'o.) En un mot, cette faculté a une cause finale dans le moi. Si l'homme aTait été fait par suite d'une Tolonté spéciale et séparée du tout, je conçois qu'on pourrait trouver en lui des acuités isolées, n'ayant d'autre cause finale qu'ellesmêmes. Mais il n'en est pas ainsi. L'bomme s'est fait par le développement des lois du tout ; dès lors, toutes ses facultés sont une résultante du reste de sa constitution. Voilà une veine de recherches immenses qui s'ouvre; tout consiste dans le progrès philosophique à ouvrir de ces veines nouvelles : tant qu'on reste au même point de vue, on ne voit rien de nouveau à trouver. Mais il faut changer de point de vue (Écossais, philosophie allemande moderne), découvrir dans le reste de la constitution humaine la cause finale de chaque faculté spéciale. — Daas le cas actuel, je le répète, la cause finale est intéressée, en sorte que si j'aime, je suis spontanément intéressé (ex diciis) ; mais ce qui m'engage à aimer telle ou telle personne peut être désintéressé.
Équivoque de raison et motif, la petisée est bonne nemmoims.
Bonne analyse d*un fait psychologique négligé.
On donne comme propre aux affeotîons bienveillantes un sentiment agréable qui les accompagne, — et aux affections malveillantes un sentiment désagréable. Il semble pourtant au premier coup d'oeil, qu'il y ait aussi des affections malveillantes qui soient accompagnées d'un sentiment agréable. Par exemple, on se plaît à la lecture d'un discours, qui excite la haine, l'indignation. C'est là un des motifs des plaisirs du théâtre. Il m'est arrivé souvent d'être préoccupé d'une pensée d'antipathie, de haine, d'indignation contre telle personne ou chose, et de ne pouvoir m'en d^arrasser quand je le voulais, et cela parce que j'y trouvais du plaisir, j'y trouvais du goût, j'en étais comme friand. J'explique pourtant ce plaisir, non par l'affection malveillante elle-même, qui avait bien quelque chose de désagréable, mais par le sentiment de justice, sur lequel cette affection malveillante s'appuyait, en sorte qu'il y avait là, dans la racine, comme une.contrepariée bienveillante, qui produisait le sentiment agréable. Ainsi, dans l'indignation contre un
tyran, il y a l'affection malveillante avec son sentiment désagréable; mais le motif de celte indignation est l'amour de la justice, le zèle pour l'opprimé, etc., affection bienveillante, accompagnée du sentiment agréable. De plus, il y a le plaisir de se trouver généreux, qui, au fond, se confond avec le sentiment agréable susdit, et en est, en tout cas, la racine.
Voici comment j'explique le plaisir qui accompagne le sentiment de la pitié. Les Écossais se contenteraient du fait ; mais il a sa raison, et le psychologue ne doit pas se contenter de poser des faits les uns à côté des autres, il doit, autant que possible, les dériver les uns des autres. — Dans la pitié, je me mets à la place de celui qui souffre, je crois souffrir comme lui. Puis par un retour expérimental, qui suit immédiatement le premier fait (et en effet si l'on s'arrêtait à ce premier fait, il n'y aurait que du pénible dans la pitié), je reconnais l'illusion, et j'éprouve la même chose que dans le passage du malheur au bonheur, c'est-à-dire un sentiment des plus doux. Tu as un analogue parfait dans le réveil d'un
songe pénible. Alors le principe de ce sentiment agréable de la pitié serait le même que celui par lequel le passage du malaise au bien-être est doux, combiné avec une illusion sympathique. Alors aussi ce sentiment serait tout intéressé, un pur retour sur le moi ; une congratulation sur soimême. — Je crois pourtant qu'il y a quelque chose de plus, savoir la joie de se trouver bien fait, généreux, etc., et autre chose encore. Oui, tous ces faits ne sont pas de simples juxtapositions faites par le créateur, comme les Écossais l'ont envisagé. En /aiY, cela est vrai ; cela n'est pas arbitraire quant à la cause, comme ils ont semblé le penser. Ils ont bien senti et bien développé la cause finale^ mais, outre la cause finale, il y a la cause d'existence, et celle-là est encore en l'homme (voir n" 17). — Ils ont eu tort, s'ils ont cru qu'elle n'existait pas; ils ont eu raison, si en attendant que la science y amène, ils se sont arrêtés au fait, attendant qu'il engendrât l'hypothèse, et s'ils ont eu horreur des causes insuflSsantes (comme celles que j'énumérais) qu'on cherche à assigner. On peut dans ces cas-là assigner telle ou telle cause; mais le mal est de dire : voilà tout. La machine de l'esprit humain est trop compliquée pour qu'on puisse parler ainsi.
Cela est bien^ disent les Ëcossais, qui est en k nature. Or, les affections malveillantes, la haine, ia colère, etc., sont tout aussi naturelles, aussi psychologiques que les affections bienveillantes, Tamour des parents, par exem{>le. — Donc cela est bon ; les Écossais sont forcés de Fadmettre, et de chercher à montrer, en eflfet, comment le mal ne naît que de l'abus. — Aa moins cela est important à signaler comme fait : d'après le système écossais, la colère, la haîoe est tout aussi bonne que Tambour. Le christianisme seul a détruit cette haine naturelle, qui semble licite. En cela sa doctrine morale a dépassé la nature. — Les anciens, en effet, ne blâmaient pas la vengeance, plusieurs la regardaient comme une vertu. Les peuples primitifs, sauvages, anciens Germains, etc., de même. Faire du bien à qui fait du bien; faire du mal à qui fait du mal, voilà Véquité, la morale naturelle, psychologique, l'égoïsme pur. (Voir Bautain, Phil. mor., t. I, § 81 et § 82, p. 446.)
Le ridicule seul ne prouve rien. Car ou il natt
de ToppcsitioD de son objet au sens commua, on. ait sens particulier. (Voir Bauitatn, Phil. fn&r.^ t. I, p. 458.) — Dans le second cas^ la chose est évidente; dans le premier il fout prouver que celte opposition existe, et pour cela entrer dans l'intrinsèque de la question, sans s'en tenir à l'écorce extérieure du ridicule. Avec d'atitres preuves, il vaudra; seul il ne dit rien. Donc., quand le ridicule n'est que dans la forme, c'està-dire quand des preuves réelles sont traitées sous forme de ridicule, elles valent, mais non pûi' le ridicule. — Les catholiques protestaient d^abord contre le ridicule (xvin* siècle), car ib ne savaient pas en faire. Maintenant on a trouvé le fin mot, on sait que cette arme est pliable en tout sens, et ils y appellent. De là le ton ridicule de ces jeunes superficiels.
La connaissance spontanée a pour objet le positif. Puis, par la vue antithétique du négatif, on passe au réflexe, qui ne consiste qu'en cela. J'ai vu d'abord l'infini, mais obscurément, car spontanément. — Puis j'ai vu le fini, et par là j'ai connu clairement l'infini. — Les empiristes triom-
phent à montrer que ceci est primitif. Ils ont raison ; car ils ne parlent que de la connaissance claire ou réflexe. Hais le spontané a précédé. (Voir Bautain, PhiL mor., I, p. 472.) Pourtant il y a certaines idées où les deux termes antithétiques ont toujours été et seront toujours en antithèse, sans progrès, par exemple cause et effet ; substance et phénomène.
Chose bizarre que Dieu ne puisse ressortir de la psychologie. J*ai des facultés pour mes semblables, pour les idées supérieures, etc., mais je n'en ai pas pour Dieu. (Voir tom^n Bautain, p. 506.) — Dieu est métaphysique, et ne peut ressortir de la pure expérience. — De là résulte ou le panthéisme auquel même ceci donnerait une sorte de vériflcation psychologique, qu'il n'a guère encore, ou la nécessité d'une révélation ; car, en vérité, la simple nature ne dit rien, et la métaphysique, ah! qui y croit?
23 bis.
Logiquement et psychologiquement parlant.
nous ne pouvons être que reconnaissants envers Dieu (et par conséquent pas d'amour pur) à raison de ses bienfaits. Repassez tous les motifs d*amour de Dieu, ce ne sont que des motifs de reconnaissance. On n'aime réellement que ses semblables. De là la nécessité de V Momification de Dieu, supposé qu'il voulût se faire aimer. — L'excellence de la personne (que fait si fort valoir Fénelon pour l'amour pur, et qui en effet serait en dehors de la reconnaissance) n'est pas vraiment un motif d'amour, mais d'admiration.
Très important^ vraie découverte, je crois.
Explication de la différence intrinsèque des corps et surtout de la cristallisation dans le système dynamique. — Il faut supposer une polarisation de la force dynamique, comme dans la lumière. Elle acquiert des pôles, par exemple.
Note, s'exercera suivant un hexagone xj^ ; les atomes s'orientent entre eux. — Le rayon a des côtés^ disait M. Arago. — Alors deux sortes d'atomes : ceux qui ne polarisent pas, ce sont ceux qui forment les corps ordinaires, qui ne cristallisent pas, et ceux qui polarisent, et forment les corps cris-
Utilisants. — La cristallisation est alors un résmlUt de la polarisation des forces dynamiques, «t non de l'atome.
Voir n» 26.
Celte polarisation serait un fait primitif du corps, résultat de ses perceptions-volitions; de même qu'il y a des étires qui se développent en arbres de tdle sorte, de même oeum-là se développent en telle forme. Ils iire$U dans ce sens-là^ par leur instinet secret.
Pourrait-on rapprocher pipi> (pâle) de <^j;^ (de syr. désirer), comme en 1P? sens de pâleur et de désir; car on pâlit de désir.
Suite du If 24.
Tu diras : cela suppose des côtés dans l'atome inétendu ; donc de l'étendue. — Non ; les divers diamètres d'un cercle ont bien une position relativement au centre, et pourtant le centre n'est pas étendu. — L'atome n'est pas étendu; mais ses effets^ sa force se développant dans Tespaoe sera obligée d'avoir des positions par rapport à lui,
puisque lui-même a une position dans l'espace. Du reste je n'admets pas cette polarisation comme constante dans les cwps pas plus que dans la lumière ; seulement elle peut s'y manifester sous l'empire des circonstances. Seulement plus facilement esï tel corps qu'en td autre. Car la cristallisation est un fait accidentel de tous les corps (du plus au moins), et non un Eedt essentiel de la constitution de certains corps.
Dans le système de l'atome dynamique, l'action de l'homme (je dis l'homme et non l'âme, car cela est mieux), sur le corps, se conçoit sans plus de diflBcultés que l'action de deux atomes l'un sur l'autre. Deux atomes en présence s'attirent par leur force. De même l'âme, étant force, meut la matière.
Difficulté contre la spiritualité de l'âme, ou l'existence de l'âme. — L'analogie de l'univers montre que l'homme est un simple produit de ses lois se développant dans le temps. Il apparut, quand le monde en fut mûr. Or, en cette hypo-
thèse, ce serait son corps qui aurait été ainsi formé, avec sa vie végétative et peut-être animale. Mais s'il y a une autre substance qui préside à la vie intellectuelle, et qui [soit] jointe au corps, cette substance n'existait donc pas auparavant; elle a été créée alors. Or cela répugne aux analogies du monde. Il faut admettre que l'homme fut le résultat des lois du monde, sous des causes occasionnelles singulières, et que la pensée, etc., est aussi un résullat de ces lois. 11 n'y a pas de milieu entre ces deux systèmes: Kote. ou admettre la création de l'homme avec son âme longtemps après celle de l'univers, ce qui répugne au système dts lois, — ou admettre ce système, et expliquer l'origine de Fhomme par la simple physique. — Cela dégrade l'homme, dit-on. — Non, je vous le jure; les faits n'en sont pas moins distincts.
F. Bautain, Phil. mor., t. II, p. 44,
^Vraiment non, je ne puis approuver les psychologues qui font l'homme parfaitement bon en naissant. Et pourtant je n'admets pas (m meo
philosopha) la théorie chrétienne, au moins dans son exposé cru et dogmatique. 11 faut dire que l'homme va en s'améiiorant. Toujours l'erreur de considérer l'humanité comme un sujet identique, comme si les premiers hommes et ceux qui existent maintenant étaient le même être, au point de vue du fait psychologique.
Voyez en M. Bautain {PhiL mer., t. II, p. 79 et suiv.) une excellente idée sur la distinction de la perception dans l'homme, et dans les autres êtres de la nature, qui peuvent avoir des perceptions. — Deux regards de l'intelligence : 1** regards hors de sot; on voit l'objet dehors; 2* regard en soi; on se réfléchit, là on analyse, on acquiert Noie, la science. Le premier est le spontané de M. Cousin ; le second son réflexe. Or l'animal, etc., aurait la première vue, et non la seconde, propre à l'homme, et cela car il est l'image de Dieu, qui se réfléchit en son verbe. (Voir p. 80.) Cette vue est excellente.
Voyez encore Bautain, même volume, page 1o9, une même distinction pour ractivité des animaux.
90 CAHIERS DE JCUNESSE.
En un sens, le philosophe ne reçoit rien de Tautorité. Non sans doute que les autres ne lui appi^ennent; mais c'est en Tamenant à voir; ils sont causes occasionnelles de sa vue philosophique. — Au moins pour les faits historiques, direz-vous, il reçoit. Non; car c'est sa philosophie qui lui ordonne de croire de tels témoins.
Les théologiens dans la question de la transsubstantiation ont tout à fait confondu le sens philosophique et vulgaire du mot substance. En vulgaire, on dit : la substance du pain, mais en philosophique, cela n'a pas de sens. Il n'y a de substance que dans l'atome simple et individuel. — Or les théologiens ont pris substance au premier sens, et ils brouillent tout avec cela, en raisonnant comme au second sens. Tant ils sont grossiers en philosophie, même en métaphysique.
Principe métaphysique que je crois vrai. —
Dans im être actif, mais non libre, et non développaMe en faits sooœssifs, oûBune Tatome {Nrimitif, toui ce qui y est, toutes ppa{iri^éfi apipartiemiâii^t à l'essence. Car cette essence est roîde et ne fieut briser sans changer. Dans Tètne libre, ou développable en faits jsucoessîffi (la plante, parexemple), une modification succède à l'autre, la substance reste. Dans l'autre, non; le changer, c'est le briser. Car tout ce qu'il est, il l'est par nature et immédiatement par nature, et non en vertu du développement de cette nutare. Tout est premier en lui, rien de conséquence. La natore est toot; le développement rien, car ce développement par hypothèse n'existe pas. Or oes deux choses seulement font les diversités -d«s êtres.
Je concevais l'atome simple comme force, en tout actif, aussi bien dans sa force indétermiAée, que dans la détermination de cette force (supposé qu'elle ^oit polarisée, voir n<> 24), à tel ou tel sens; mais je crois qu'on pourrait peut-être restreindre son activité à la première force, et r^arder la détermination comme passive, et détei*niinée de Dieu dès l'origine, par un fait unique.
et persévérant par Tefifet de l'inertie. Alors cette détermination ne serait pas l'effet de Tessence (ou de la volition nécessaire) de Tatome, mais l'effet d'un fait extérieur persévérant. Alors tous les atomes seraient identiques quant à l'essence. \oir plura de hiSj et de n*" 24 apud D. Billion, ut qui simul hœc elaboravimus.
Voici mon principe fondamental de vie intérieure religieuse. Le religieux n'est pas une faculté à part, une case à part dans l'homme (comme semblent le faire Cousin, en l'étouffant sous les autres, et Bautain, en étouffant le reste sous lui), mais c'est une face de tout, de tous les devoirs, de tout exercice de faculté, etc. Si on admettait le premier point de vue, il faudrait la théorie de nos plus durs mystiques, M. Oiier, etc. Couper, trancher tout dans l'homme, et ne laisser que le religieux. Car tout le reste n'étant pas le religieux, et le religieux seul ayant une valeur réelle, le reste est futile, et il n'y a que des superficiels qui puissent, en admettant ces principes, cultiver la science, l'esprit, prendre intérêt à la vie, etc. Les mystiques les regardent en
pitié, et ils ont raison ; car cela augure en eux une tête bien faible, peu de rigueur de conséquence, une modération flasque. Mais, dans l'autre principe, il faut conserver et cultiver tout rhomrae, ne renonce à rien, mais tout élever au religieux. A cette limite, le sacré et le profane disparaissent. Distinction qui n'a de sens que pour les esprits bornés. Tout est sacré par une face, par toutes mêmes, si l'on veut, profane par une autre. (Voir Ck)usin, Ck)urs de 1818, versus finem.) La science des faits pourrait correspondre au profane, et la philosophie au sacré, mais mieux vaut dire que ces deux mots n'ont pas de sens, comme tous les mots qui expriment des distinctions non réelles.
Le littérateur, le philosophe, l'artiste, le savant, disent tous que leur partie est le tout; tout est pour eux littérature, philosophie, art, science. Ils peuvent n'avoir pas tort, et les grands génies qui, parmi eux, ont dit cela, n'avaient pas tort, certes. En eflTet, ces diflférents mots désignent non des matières différentes intrinsèquement ; leur matière commune, c'est
94 CArHfERS DE JEUNESSE.
l'être (le monde, l'homme et Dieu) ; mais des poiafa de vue difTérents; en sorte que le grand littérateor, le grand philosophe, le grand poète, etc., sont universels quant au sujet de leurs travaux, et ils peuvent fort bien dire qiie leur art est tout. Mais les petits en ees divers genres ne l'entendent pas ainsi, et restreignent, en eifet, teur matière, non seulement leur point de vue. Le sublime serait d'embrasser le tout à tous ses points de vue. Dieu! donne-le-moi, et je souffre tout. Mais le désolant est de n'être pas s4r; et le serait-on de soi, peut-on l'être au dehors?
Ce qui caractérise l'apparition d'une nouvelle école de philosophie, c'est moins une nouvelle manière de résoudre les anciens problèmes, que l'apparition de nouveaux problèmes. L'esprit humain est une mine inépuisable, qu'il s'agit d'explorer. C'est la philosophie qui l'explore.
Chaque école y pousse une mine, une gâterie en son sens. L'école suivante entrera-t-elle par l'ouverture de sa devancière, et cherchera-t-elle à pousser sa mine un peu plus loin ? Non ; mais elle en ouvrira une autre ; ce qui en somme est
plus {»*ofi table pour l'exploration de Fesppit homain. Ainsi, Técole écossaise ne cherche pas à résoudre les problèmes du cartésianisme, mais ouvre une nouvelle veine de problèmes. Transportez ce concept en théologie. Les Pères ont vu des problèmes à leur guise dans le dogme chrétien. Les scolastiques en ont vu à leur guise. De là cette forêt de questioncules dont sont hérissés les scolastiques, et dont on ne trouve pas trace dans les Pères. Quel ridicule de s'y arrêter I Cela était bon de leur temps. Mais il serait temps d'ouvrir une nouvelle veine. Et le fonds tout de même serait unique, le dogme chrétien ; comme en la philosophie l'esprit humain ; ce qui n'empêche pas la variété des veines des problèmes. C'est là un point de vue d'orthodoxie raisonnable; quant aux vieux scolastiques, il n'y a rien à en faire-
Ces orthodoxes m'indignent avec leur mauvaise foi scientifique. Ils rient des solutions de M. Glaire*, de M. Garnier^ contre les mythologues,
1. Glaire (l'abbé Jean-Baptiste), né en 1798, mort en 1879, depuis 1841 doyen de la Faculté de Théologie de Paria.
2. Adolphe Garnier, né en 1801, mort en 1864, avait succédé à Jouffroy à la Sorbonne.
ils haussent les épaules, ils auraient honte d'y faire attention, ils lisent la brochure pendant ce temps. Ah! superficiels!... Ils se ferment les yeux là-dessus, ils appellent cela des antiquailles, et Dieu sait s'ils ont raison. Mais ne voient- ils pas que c'est leur dogme? Oui, mais ils s'en font une affaire de parti. Que cet état du clergé français est remarquable! Il se ferme les yeux sur des parties essentielles de son dogme ; ainsi il m'est scientifiquement évident que l'explication orthodoxe de l'Écriture est insoutenable. Mais ces superficiels ne regardent pas cela, ils sont làdessus d'une ignorance honteuse, et ils crient contre les rationalistes et les mythologues.
Quelques-uns d'entre eux ont étudié ces matières, et pour être orthodoxes, ils sont obligés de passer Noie, par d'affreuses petitesses. Leurs confrères s'en moquent, ils leur imposent l'orthodoxie, et quand les autres, pour être orthodoxes, sont ridicules, ils s'en moquent, et s'ils ne sont pas orthodoxes , ils les diffament, les déchirent, déclament en généralités contre eux. Us se figurent par exemple, qu'on pourrait donner de meilleures réponses. sottise! ô ignorance! Oui, du jour où on étudiera sérieusement la Bible en France, il ne restera plus à la vieille orthodoxie que ces esprits avortés.
qui n'ont pas le sens critique à son plus infime d^ré, de vrais talmudistes. Car en vérité, nos exégètes et les rabbins, c'est tout un. G'ast là où il faut les battre. Il y a là une horrible mauvaise foi, une superficialité, un tour d'esprit horrible, un crime ou une ineptie.
Voilà leur ton, des généralUés déclamatoires ^ là où il faudrait de l'analyse, un sot a priori, décidé à ne pas céder à toutes les difficultés qu'on lui montrera, Allemagne/ qui t'implantera en France! Mon Dieu, mon Dieu, pourrai- je faire ce que je veux? mm si faible, si pauvre, isolé là au moîide, ne connaissant personne? Mais Luther a été comme moi. Jésus, soutiens-moi.
Il y a deux classes d'hommes parmi les orthodoxes ; les hommes qui n'analysent pas, mais se tiennent à certaines généralités vagues et inexactes, qui envisagent le christianisme comme une action et un moyen d'action. Ainsi nos évoques, les acri tiques (Dupanloup, Combalot', etc.); 2® ceux qui l'analysent, nos théologiens non exégètes, qui y voient une sorte de science (Garnier, Glaire, etc.). La position de ces deux classes
1. Combalot (Théodore), né en 1798, mort en 1873, prédicateur et polémiste.
vis-à-vis l'une de l'autre est bizarre. Les premiers imposent aux seconds l'orthodoxie, qui est nécessaire pour leur action, et dont ils ne voient pas les inconvénients. Les seconds, fort timides, car ils dépendent des premiers, sont orthodoxes, et tombent pour cela dans d'inconcevables petitesses, alors les premiers s'en moquent et soupirent après de plus grands hommes. Ils font des
Notei. projets magnifiques, de faire revivre la science ecclésiastique, etc., etc., de hautes considérations, (mais la critique toujours de côté), ils appellent des hommes et ne voient pas que ces misères sont le défaut des dogmes et non des hommes, que les réponses de nos exégètes sont aussi bonnes qu'elles peuvent être. Mon Dieu, mon Dieu, rends ma pensée pour moi, ou donne-la-moi aussi bien rendue que tu me la donnes forte et vraie ! Mais ces superficiels sont décidés à ne pas critiquer. Ils ne voient pas qu'ils veulent deux choses contradictoires, un esprit haut et philosophique et l'orthodoxie. Ils trouvent mauvais qu'on ne soit pas orthodoxe, et mauvais qu'on soit petit.
Note 2. Expliquez-nK)i, par exemple, Monseigneur, l'histoire de Samson d'une façon orthodoxe, et sans faire rire. Vous y prendrez garde. On laisse ces choses-là sous un voile respectueux. Autre tour
qa'ils prennent pour ces choses, et qui est le plus impayable de tous, c'est de dire : ces diflBcultéslà ont été cent fois pulvérisées. Puis on renonce à Guénin et Bullet, dont on se garde bien de Note 3. citer les misères, qu'on ne voudrait pas copier, de peur de se couvrir de ridicule. On renvoie à des auteurs dont on se moque, sûr que le lecteur n'ira pas à la recherche. mauvaise foi I 6 superficialilél Oui, il y a de ces choses sur lesquelles on convient de dire : Ah! c'est une difficulté cent fois terrassée, quoique jamais on n'y ait répondu; et on traite d'esprits rétrogrades ceux qui y reviennent. Rien ne m'exaspère plus contre les orthodoxes que ce procédé. Car c'est eux qui sont nécessairement et logiquement rétrogrades, et ils jettent aux autres le titre qui leur convient, par un de ces tours d'hommes superficiels qui se reposent sur la superficialité des autres. Remarquez ces derniers mots; [cela] peint tout un état intellectuel de ces hommes. Jésus, je t'ai pourtant reçu ce matin, mais ceci est pour ma partie rationnelle.
Dimanche 20 juillet 1S45.