‹ Cahiers de jeunesse 18451846 Ernest RenanChapitre 20 sur 60 · V. Bautain, l'hil. mor., t. II, p · texte numérisé non relu

V. Bautain, l'hil. mor., t. II, p

Vraiment non, je ne puis approuver les psychologues qui font l’homme parfaitement bon en naissant. Et pourtant je n’admets pas (in meo

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philoxopho) la théorie chrétienne, au moins dans son exposé cru et dogmatique. Il faut dire que l’homme va en s'améliorant. Toujours l’erreur de considérer l’humanité comme un sujet identique, comme si les premiers hommes et ceux qui existent maintenant étaient le même être, au point de vue du fait psychologique.

Voyez en M. Bautain {Phil. mor., t. II, p. 79 et suiv.) une excellente idée sur la distinction de la perception dans l’homme, et dans les autres êtres de la nature, qui peuvent avoir des perceptions. — Deux regards de l’intelligence ; 1“ regards hors de sot ; on voit l’objet dehors ; 2' regard en soi; on se réfléchit, là on analyse, on acquiert Note, la science. Le premier est le spontané de M. Cousin ; le second son réflexe. Or l’animal, etc., aurait la première vue, et non la seconde, propre à l’homme, et cela car il est l’image de Dieu, qui se réfléchit en son verbe. (Voir p. 80.) Celte vue est excellente.

Voyez encore Bautain, même volume, page 159, une même distinction pour l’activité des animaux.

En un sens, le philosophe ne reçoit rien de l’autorité. Non sans doute que les autres ne lui apprennent-, mais c’est en l’amenant à voir-, ils sont causes occasionnelles de sa vue philosophique. — Au moins pour les faits historiques, direz-vous, il reçoit. Non; car c’est sa philosophie qui lui ordonne de croire de tels témoins.

Les théologiens dans la question de la transubstantiation ont tout à fait confondu le sens philosophique et vulgaire du mot substance. En vulgaire, on dit : la substance du pain, mais en philosophique, cela n’a pas de sens. Il n’y a de substance que dans l’atome simple et individuel. — Or les théologiens ont pris substance au premier sens, et ils brouillent tout avec cela, en raisonnant comme au second sens. Tant ils sont grossiers en philosophie, même en métaphysique.

Principe métaphysique que je crois vrai. —

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Dans un être actif, mais non libre, et non développable en faits successifs, comme l’atome primitif, tout ce qui y est, toutes propriétés appartiennent à l’essence. Car cette essence est roide et ne peut briser sans changer. Dans l’être libre, ou développable en faits successifs (la plante, par exemple), une modification succède à l'autre, la substance reste. Dans l’autre, non ; le changer, c’est le briser. Car tout ce qu’il est, il l’est par nature et immédiatement par nature, et non en vertu du développement de cette nature. Tout est premier en lui, rien de conséquence. La nature est tout; le développement rien, car ce développement par hypothèse n’existe pas. Or ces deux choses seulement font les diversités des êtres.

Je concevais l’atome simple comme force, en tout actif, aussi bien dans sa force indéterminée, que dans la détermination de cette force (supposé qu’elle soit polarisée, voir n“ 24), à tel ou tel sens; mais je crois qu’on pourrait peut-être restreindre son activité à la première force, et regarder la détermination comme pcissive, et déterminée de Dieu dès l’origine, par un fait unique.

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et persévérant par l’effet de l’inertie. Alors cette détermination ne serait pas l’effet de l’essence (ou de la volition nécessaire) de l’atome, mais l’effet d’un fait extérieur persévérant. Alors tous les atomes seraient identiques quant à l’essence. Voir plurn de his, et de n“ 24 apud D. Billion, ut qui simul hœc elaboravimus.

Voici mon principe fondamental de vie intérieure religieuse. Le religieux n’est pas une faculté à part, une case à part dans l’homme (comme semblent le faire Cousin, en l’étouffant sous les autres, et Bautain, en étouffant le reste sous lui), mais c’est une face de tout, de tous les devoirs, de tout exercice de faculté, etc. Si on admettait le premier point de vue, il faudrait la théorie de nos plus durs mystiques, M. Olier, etc. Couper, trancher tout dans l’homme, et ne laisser que le religieux. Car tout le reste n’étant pas le religieux, et le religieux seul ayant une valeur réelle, le reste est futile, et il n’y a que des superficiels qui puissent, en admettant ces principes, cultiver la science, l’esprit, prendre intérêt à la vie, etc. Les mystiques les regardent en

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pitié, et ils ont raison ; car cela augure en eux une tôle bien faible, peu de rigueur de conséquence, une modération flasque. Mais, dans l’autre principe, il faut conserver et cultiver tout l’homme, ne renoncer à rien, mais tout élever au religieux. A cette limite, le sacré et le profane disparaissent. Distinction qui n’a de sens que pour les esprits bornés. Tout est sacré par une face, par toutes mêmes, si l’on veut, profane par une autre. (Voir Cousin, Cours de 1818, versus finem.) La science des faits pourrait correspondre au profane, et la philosophie au sacré, mais mieux vaut dire que ces deux mots n’ont pas de sens, comme tous les mots qui expriment des distinctions non réelles.

Le littérateur, le philosophe, l’artiste, le savant, disent tous que leur partie est le tout; tout est pour eux littérature, philosophie, art, science. Ils peuvent n'avoir pas tort, et les grands génies qui, parmi eux, ont dit cela, n’avaient pas tort, certes. En effet, ces différents mots désignent non des matières différentes intrinsèquement ; leur matière commune, c’est

l’ôtrc (le monde, l’homme et Dieu) ; mais des points de vue différents; en sorte que le grand littérateur, le grand philosophe, le grand poète, etc., sont universels quant au sujet de leurs travaux, et ils peuvent fort bien dire que leur art est tout. Mais les petits en ces divers genres ne l’entendent pas ainsi, et restreignent, en effet, leur matière, non seulement leur point de vue. Le sublime serait d’embrasser le tout à tous ses points de vue. 0 Dieu! donne-le-moi, et je souffre tout. Mais le désolant est de n’êlre {>as sûr ; et le serait-on de soi, peut-on l’être du dehors?

Ce qui caractérise l’apparition d’une nouvelle école de philosophie, c’est moins une nouvelle manière de résoudre les anciens problèmes, que l'apparition de nouveaux problèmes. L’esprit humain est une mine inépuisable, qu’il s’agit d’explorer. C’est la philosophie qui l’explore.

Chaque école y pousse une mine, une galerie en son sens. L’école suivante entrera-t-elle par l’ouverture de sa devancière, et cherchera-t-elle à pousser sa mine un peu plus loin ? Non ; mais elle en ouvrira une autre ; ce qui en somme est

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plus profitable pour l’exploration de l’esprit humain. Ainsi, l’école écossaise ne cherche pas à résoudre les problèmes du cartésianisme, mais ouvre une nouvelle veine de problèmes. Transportez ce concept en théologie. Les Pères ont vu des problèmes à leur guise dans le dogme chrétien. Les scolastiques en ont vu à leur guise. De là cette forêt de questioncules dont sont hérissés les scolastiques, et dont on ne trouve pas trace dans les Pères. Quel ridicule de s’y arrêter ! Cela était bon de leur temps. Mais il serait temps d’ouvrir une nouvelle veine. Et le fonds tout de même serait unique, le dogme chrétien ; comme en la philosophie l’esprit humain ; ce qui n’empèche pas la variété des veines des problèmes. C’est là un point de vue d'orthodoxie raisonnable; quant aux vieux scolastiques, il n’y a rien à en faire.

Ces orthodoxes m’indignent avec leur mauvaise foi scientifique. Ils rient des solutions de M. Glaire', de M. Garnier^ contre les mythologues,

1. (ilaire (l’ablé .loan-Baptiste), no an 1798. mort en 1879, de- |)uis 1841 doyen de la Faculté de Tlirélogic de Paris.

2. Adolphe (Jarnier, né en 18U1, mort en 1364, avait succédé à Jouffroy é la Sorbonne.

ils haussent les épaules, ils auraient honte d’y faire attention, ils lisent la brochure pendant ce temps. Ah! superficiels!... Ils se ferment les yeux là-dessus, ils appellent cela des antiquailles, et Dieu sait s’ils ont raison. Mais ne voient-ils pas que c’est leur dogme? Oui, mais ils s’en font une affaire de parti. Que cet état du clergé français est remarquable ! Il se ferme les yeux sur des parties essentielles de son dogme ; ainsi il m’est scientifiquement évident que l’explication orthodoxe de l’Écriture est insoutenable. Mais ces superficiels ne regardent pas cela, ils sont làdessus d’une ignorance honteuse, et ils crient contre les rationalistes et les mythologues.

Quelques-uns d’entre eux ont étudié ces matières, et pour être orthodoxes, ils sont obligés de passer Noi.'. par d’affreuses petitesses. Leurs confrères s’en moquent, ils leur imposent l’orthodoxie, et quand les autres, pour être orthodoxes, sont ridicules, ils s’en moquent, et s’ils ne sont pas orthodoxes, ils les diffament, les déchirent, déclament en généralités contre eux. Ils se figurent par exemple, qu’on pourrait donner de meilleures réponses. 0 sottise! ô ignorance! Oui, du jour où on étudiera sérieusement la Bible en France, il ne restera plus à la vieille orthodoxie que ces esprits avortés.

nouvelle moisson.

qui n’ont pas le sens critique à son plus infime degré, de vrais talmudistes. Car en vérité, nos exégètes et les rabbins, c’est tout un. C’est là où il faut les battre. Il y a là une horrible mauvaise foi, une superficialité, un tour d’esprit horrible, un crime ou une ineptie.

\oHà leur ton, des généralités déclamatoires, là où il faudrait de l’analyse, un sol a priori, décidé à ne im céder à toutes les difficultés qu’on lui montrera. O Allemagne! qui t'implantera en France! Mon Dieu, mon Dieu, pourrai-je fairece que je veux? moi si faible, si pauvre, isolé là au monde, ne connaissant personne? Mais Luther a été comme moi. Jésus, soutiens-moi.

Il y a deux classes d’hommes parmi les orthodoxes ; les hommes qui n’analysent pas, mais se tiennent à certaines généralités vagues et inexactes, qui envisagent le christianisme comme une action et un moyen d’action. Ainsi nos évôques, les acritiques (Dupanloup, Combalot', etc.); 2» ceux qui l’analysent, nos théologiens non exégètes, (|ui y voient une sorte de science (Garnier, Glaire, etc.). La position de ces deux classes

1. Coml>alol (Thcodore), né en 1798, mort en 187.7, prédicateui et [Kili'miste. ’

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Nüti- i.

vis-à-vis l’une de l’autre est bizarre. Les premiers imposent aux seconds l’orthodoxie, qui est nécessaire pour leur action, et dont ils ne voient pas les inconvénients. Les seconds, fort timides, car ils dépendent des premiers, sont orthodoxes, et tombent pour cela dans d’inconcevables petitesses, alors les premiers s’en moquent et soupirent a])rès de plus grands hommes. Ils font des projets magniflques, de faire revivre la science t'cclésiastique, etc., etc., de hautes considérations, (mais la critique toujours de côté), ils appellent des hommes et ne voient pas que ces mi.séres sont le défaut des dogmes et non des hommes, que les réponses de nos exégètes sont aussi bonnes (jit'elles •peuvent être. .Mon Dieu, mon Dieu, rends ma jMinsée pour moi, ou donne-la-moi aussi bien rendue que tu me la donnes forte et vraie! .Mais ces superficiels sont décidés à ne pas critiquer. Ils ne voient pas qu’ils veulent deux choses contradictoires, un esprit haut et philosophique et l’orthodoxie. Ils trouvent mauvais qu’on ne soit pas orthodoxe, et mauvais qu’on soit petit.

Expliquez-moi, |«ir exemple, .Monseigneur, l’histoire de Samson d’une façon orthodoxe, et sans faire rire. Vous y prendrez garde. On laisse ces cho.ses-là sous un voile respectueux. Autre tour

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qu’ils prennent pour ces choses, et qui est le plus impayable de tous, c’est de dire : ces difficiilli'slà ont été cent fois pulvérisées. Puis on renonce à Guénin et Bullet, dont on se garde bien de Notes, citer les misères, qu’on ne voudrait pas copier, de peur de se couvrir de ridicule. On renvoie à des auteurs dont on se moque, sûr que le lecteur n’ira pas à la recherche. O mauvaise foi ! û superficialité ! Oui, il y a de ces choses sur lesquelles on convient de dire : Ah ! c’est une difficulté cent fois terrassée, quoique jamais on n’y ait répondu ; et on traite d’esprits rétrogrades ceux <jui y reviennent. Bien ne m’exas|>èrc plus contre les oi’thodoxes que ce [irocédé. Car c’est eux qui sont nécessairement et logiquement rétrogrades, et ils Jettent aux autres le titre qui leur convient, par un de ces tours d’hommes superficiels qui se reposent sur la superficialité des autres. Kemarquez ces derniers mots; [cela] peint tout un état intellectuel de ces hommes. Jésus, je t’ai [lourtant reçu ce matin, mais ceci est pour ma partie rationnelle.

Dim.incli(î 20 juillet 1S45.

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