‹ Cahiers de jeunesse 18451846 Ernest RenanChapitre 22 sur 60 · CAHIEItS UE JEUNESSE · texte numérisé non relu

CAHIEItS UE JEUNESSE

d’ailleurs s’il y avait création, il est à peine croyable qu’elle fût amenée par de telles causes occasionnelles. Donc ou les âmes sont éternelles, ou l’individualité n’est qu’un fait. IjSl théorie vulgaire est inadmissible.

Cinq innùi rT intervalle. — Vacances.

Sortie du Séminaire.

Fait bizarre, qui montre comment c’est par la mémoire de l’intérieur que nous mesurons le .Note. temps. Quand j’entends parler, quand j’assiste à un cours j)ar exemple, que le professeur s’arrête, et que mes réflexions poursuivent vivement quelque objet pendant son court silence, qu’il recommence ensuite à parler, il me semble un réveil, et qu’il a été fort longtemps en silence: je mesure aux pensées qui ont rempli l’interruj)tion...

C'est une consolation pour moi de remarquer qu’au milieu des cruelles actualités qui me tourmentent, j’ai assez de courage et de foi à la science fMjur poursuivre si froidement ma ligne spéculative.

Cf. f/3cke et notes du cours de M. Garnier.

NOUVELLE MOISSON

Tours de points de vue où les anciens devaient complètement différer de nous. Par exemple, on ne conçoit pas que ces Grecs étaient pour la plupart artisans ou cultivateurs, et qu’alors ces monuments, ces trophées, etc., appartenaient à des cultivateurs et à des artisans. 11 n’en est pas de même chez nous, où la nation est représentée par Note. une certaine classe, le peuple ne regardant pas les Tuileries, par exemple, comme son œuvre; tout cela n’a pas de sens pour lui.

C’est bien là l’esclave desherilë de la rustion.

Toutes les littératures ont eu leurs écoles grammaticales antagonistes : littérature grecque; écoles d’Alexandrie et de Pergame. Littérature hébraïque : écoles de Tibériade, de Babylone, de Sora, de Nehardea, de Poumbeditha. Littérature arabe : écoles de Coûta et de Basra. (V. Comment, de Hariri, p. 537.)

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Ces siècles-là ont alors dans l’actuel une valeur critique. En un sens, la critique est supérieure à la composition, car elle est science et philosophie plus réflexe et plus analytique. Jusqu’ici la critique s’est tenue humblement en servante et pedis seqita ; peut-être serait-il temps qu’elle se comprît, et s’exaltât elle-même au-dessus de ceux qu’elle juge. Ainsi ce siècle est peu composant en fait de fictions originales classiques; est-il inférieur? Non, car il est plus philosophe.

Voici, je crois, le fait tel qu’il se passait dans la tête de ces barbares, et ce qui leur fit naître l’idée que le pape disposait des couronnes. Nous sommes tous des voleurs; or, pourtant, il y a une justice; car, au fond, ces peuples avaient de la probité, de la conscience, bien plus que les nations anciennes, par exemple, qui prenaient, ne trouvant rien au monde de plus simple, et ne voyant rien au delà. Celles-ci, au contraire, songeaient qu’il y a un droit, un supérieur qui investit, un grand suzerain là-haut. Or, nous autres voleurs voudrions bien posséder légitimement. Il serait bien commode si quelqu’un pouvait nous

procurer cela. Qui le pourra? Oh! bien sûr, ce grand prèlre (jui esl là-bas, ce saint homme qui porte croix, tiare, etc. C’est Dieu; qu’il nous investisse, et alors nous serons contents. Pas de scrupules, c’est chose convenue. Et comme les simples sont très portés à s’en tenir ainsi sur tout à une décision extérieure (Cf. ce que tu voyais au séminaire où ces idiots demandaient en tout des textes bien nets et qu’il ne fallût pas discuter), on trouva cela fort commode. Ainsi les IS'oÊ-mands à Naples, Robert Cuiscard, le pape qui envoie la couronne à Etienne I"' de Hongrie, etc. Iaîs voleurs trouvaient cela fort commode, et les papes aussi. Et ils dormaient tranquilles après, et puis, une couronne de ce saint homme! Rapprochez la joie das .sauvages quand ils ont reçu un petit présent de nous autres. Ils le portent deux ou Irois jours à leur cou, tant ils s’en trouvent honorés. Jugez combien on consentait volontiers à la vassalité après cela. Étienne I", par exemple, une couronne apostolique qui vient de là-bas, loin, du saint homme!

E. Souvestre dans son livre : le Monde tel qu'il

NOUVKLI.K MOISSON.

•sera, a parfailement saisi un des vices du tour intellectuel et pratique de notre siècle, savoir la inécanicité. On croit trouver des moyens mécaniques et artificiels même pour la psychologie la plus pure. On prétend, par exemple, améliorer l’homme mécaniquement, comme on mûrit des fruits, ou on améliore le vin en cave. Ces prisons cellulaires, par exemple, ce sont des serres à moralisation. Oh î quel monstre! des recettes |K)ur rendre bon!

loir «“ St.

Exemple de la cire de Descartes pour faire comprendre la permanence de la substance sous le flux de la qualité. Mais en vérité, en entendant la substance comme Descartes, pourquoi dire que la cire fondue est la même substance que la cire solide? Je coupe une pierre en deux; cela fait doux substances pour lui, et ma cire fondue, si je la mettais en deux vases, cela ferait deux substances. O inintelligibilité! Se peut-il qu’un homme qui réfléchit ne voie pas cela du premier coup? Et M. Garnier qui n’en est pas frappé! Voyez les notes de ses leçons du 10 et 20 jan-

vier 1846, où il répondit à une lettre que je lui avais adressée.

fil.

Suite de iO.

C’est par un fait analogue que, dans toutes les branches administratives, l’individu est circonvenu de règlements qui ne lui laissent la liberté d’aucun membre. On veut que tout marche par mécanique et par règlements, et que l’individu intelligent soit pour le moins possible, de sorte qu’un homme de bois en fit tout autant, si on pouvait le styler à la manivelle. Ainsi, par exemple, dans l’instruction, le professeur sera si bien délimité par ses règlements, qu’il ne pourra aller ni à droite, ni à gauche, en sorte que les différences des hommes deviennent par là peu importantes. Bon, mauvais, médiocre, c’est tout un. Il y a en tout cela du bon et du mauvais, et cela tient à la grande horreur que nous avons conçue de l’arbitraire. Voilà aussi contre quoi (cet esprit délimiteur, artificiel, de plâtrage humain) M. de Maistre s’impatientait si fort.

NOUVELLE MOISSON

Première visUe rendue à M. Garnier (21 jatmer IS'iO).

Correction à faire aux idées de Th. Reid. l°Sur la perception et la conception. La perception n’est qu’une conception à laquelle la croyance est jointe. Erreur, car alors la perception ne serait plus un fait simple et primitif. 2“ Distinction des qualités secondes n’est pas réelle : toutes les sensations, odeur, vue, etc., nous font percevoir un extérieur. Vue. Ne percevons l’étendue que par la couleur. M. Ampère seul a dit : « ... Dans toutes les langues, la couleur s’objective. Le son de même... L’enfant entendant le son, cherche à le palper. Le son se localise, on distingue d’où il vient ; il s'exerce suivant telle direction. Une voix pleine, celle qui remplit l’espace, une voix perçante, celle qui s’exerce suivant un sens. — « Donc il y a là une réalité extérieure. » — Je lui répondis : « J’avais toujours cru en effet que l’ouïe, etc., nous faisaient connaître quelque chose d’extérieur, mais non pas un corps. — Je me suppose, par exemple, privé du sens du tact, et n’ayant que l’odorat. L’odeur me ferait conclure une existence non-moi, mais ne me ferait

pas conclure un corps. » — Il me ré|)ondit :

« Sans doute, si vous appelez corps quelque chose d’étendu, ces sensations ne donnant pas d’étendue, ne vous donneront jias de corps. Cela dépend des habitudes de langage. »

La conversation roula sur Kant : M. Garnier l’apprécie peu. Ce qu’il a de bon est loi’t commun et fort ordinaire. Il ne se distingue que par une terminologie nouvelle. Il n’a pas été plus loin que Hume.

M. Cousin. Caractère de sa philosophie, toute fragmentaire, de beaux aperçus sur une foule de sujets philosophiques, mais pas de système formé. 11 travaille actuellement à un giand ouvrage en six ou sept volumes, où il résumera toute sa |)hilosophie. (Son cours de 1818 est un cadre assez exact de ses idées ; c’est pour cela que Je me chargeai de le rédiger'.) Lorsque je me trouvais à l’École iS’ormale, on me demanda plusieurs fois de rédiger un ensemble de ses i<lées. Cela me fut impossible. Contradictions entre les diverses parties. C’est une âme ardente, un esprit prompt, une imagination riche qui saisit avec feu tout ce à quoi elle pense sur le moment. M. Cousin

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