‹ Cahiers de jeunesse 18451846 Ernest RenanChapitre 36 sur 60 · CAHIERS I»E JEUNESSE · texte numérisé non relu

CAHIERS I»E JEUNESSE

d'anciens auteurs, et cela imphilosophiiiuemenl : a fortiori, combien ridicules ceux qui ne s’occupent que des sophistes.

(iramtnairienx, sophistes devenus à leur tour thème de dissertation, eux qui avaient pour propre de poser ces thèmes sur les autres. JM'velopper ceci en tjradation : le présent e/face le ridicule de cela. Sic était d'autrefois, on en riraii comme, ou rit des sophistes. El pourtant cela a du pris'.

11 y a une certaine contradiction entre la manière dont les trouvères du cycle carlovingien représentent les rapports de Charlemagne et de •SCS vassaux, et celle dont les représentent les chroniqueurs. Voyez les passages de ceux-ci que rapporte M. Guizot (Vœilis. en France). Ils semblent suppo.ser dans les vassaux un silence profond sous Charles, un respect qui eût étouffé l'idée seule de révolte. Les trouvères, au contraire, nous représentent sans cesse une aristocratie hère, contre laquelle Charles est en lutte perpétuelle, auxquels il peut à peine tenir tète, jX)ussant la liberté jusqu’à l’insolence, et triomphant souvent de l’empereur, comme dans Ogier.

C’est probablement un tour (jue les trouvères

NKI'HTHALI .

donnèrent aux faits pour plaire aux seigneurs féodaux, dont ils recevaient les faveurs ; outre que cela représentait la royauté d’alors. Ils durent mettre du temps de Charlemagne ce qu’ils voyaient sans cesse de leur temps. Aussi de tous les poèmes relatifs à Charlemagne n’y a-t-il que Roland et de Xarbonue qui n’aient pas pour objet des révoltes de vassaux. Gérard de Vienne, Im Quatre l'da d'A;jmon, 0(jier, sont tous bâtis sur ce thème. El encore dans les deux premiers, le roi n’est pas offensé, mais il est effacé. (Cf. Cerusez, leçon tinale, récapitulation sur les chansons de gestes.)

Que le mol de fjrnnd homme renferme une variété infinie, et c’est justice. Le but étant l’avancement des choses, les rôles ont dft être partagés, et les grandeurs diverses. Par exemple, les fondateurs de sociétés, Minos, Zalmoxis, Moïse, etc., quels lyjxis à jiart! El faut-il donc, [jour être grand, ressembler à nous? Et ceux-là étaient-ils moins grands? Je les trouve plus grands. Bizarre communauté de but qui placera le tyqjo Orphé-e à céité de Laplace ou de Kant.

Saint Gall, dans son discours au peuple de Constance pour refuser l’épiscopat, fait absolument comme Étienne dans son discours aux Juifs : il leur reprend chronologiquement toute l’iiistoire lie la religion. J’ai fait observer ailleurs, à propos de plusieurs autres discours des Actes des apôtres, que c’était là une sorte de discours typique, une sorte de lieu commun chrétien, comme ceux des Grecs. Il paraît que cette habitude se prolongea beaucoup. Cela était en effet naturel, à une époque de peu d’érudition, d’encyclopédiser ainsi ce qu’on savait, et de le coller comme une décoration, ou un sceau de science {rappelez-vous les sceaux pendants du moyen âge) à ce qu’on voulait dire, quoique cela n’y eût aucun rapport.

Nous plaçons toujours le bonheur où nous ne sommes pas, jiarcc que nous ne l’avons pas où nous .sommes. C’est une perpétuelle piperie que nous entretenons avec nous-mêmes. Paris, Bretagne, Bretagne, Paris. Car on oublie le passé

NEPHTHAU.

et on sent le présent. (Cf. le même foil dans les portraits de Léonard et Bernardin de Saint-Pierre dans M. Sainte-Beuve.) En Europe, leur bonheur là-bas; là-bas, leur bonheur en Europe.

.Note.

C’est une fausse manière d’envisager l’histoire que de la croire composée d’élats stables et de transitions. En suivant cette façon de voir on est amené à tout apj)eler transition. Par exemple, la Fronde, transition à Louis XIV, et Louis XIV, est-ce stable? Non, certes : il n’y a pas dans l’histoire d’état stable: la courbe n'est pas ainsi ^

mais bien ainsi C'est une marche continue, tout faisant transition. .Mais pourtant l’humanité demeure longtemps sur certaines idées, comme pour les couver. Oui, mais c’est un oiseau de paradis, qui couve en volant.

C'esl, dit-il, transition « ta royauté absolue; mais royauté absolue est-elle donc stable? Il est sot de délimiter ainsi des buis partiels « l’humanité. Elle a un but général, mais elle ne s’arrête à aucun but partiel.

CAIIIKRS DF, JEUNES.SF,

Ckilui qui veut aller de Panama à Carthagène par mer est plus près de Carthagène au rap Horn (ju’à Panama, et pourtant il n’a fait qu’y tourner le dos à pleines voiles. De même pour rhumanité. Reculer est pour elle avancer.

On étend trop facilement aux développements [des] nations modernes les inductions tirées des nations anciennes (grecque et romaine). Sans doute, il y a des lois générales du développement de tous les peuples. Mais deux exemples ne suffisent pas pour éliminer ce qu’il y a de particulier dans leur développement, et n’en conclure que le fonds commun. L’Allemagne, pur exemple, échappe à la plupart de ces lois. La France aussi.

Le sauvage n’a pas l’idée de la stabilité des lois de la nature, (if. le récit des sauvages sur La Pérouse dans l’expédition de DU Ion. Ils leur sup-

.NEPHTH.U.I.

posent sans plus de difliculté un nez de deux ou trois palmes, c’était le bout de leur chapeau, etc. Les Barbares de môme; voyez leurs poèmes, celui de Beo\vulf, des Saxons, par exemple; tout est surnaturel, incroyable : ils ne vivent pas dans le naturel : ils n’en ont pas l’idée. (Cf. leçon de M. Ozanam sur ce sujet : deuxième sur les Saxons, c’est frappant.) Les nations orientales en sont là aussi, mais c’est le religieux qui les élève au surnaturel, et chez les peuples du Nord, c’est l’imagination, le tour d’esprit; car tout cela ne.se rapporte pas à Dieu, mais à des êtres fantastiques, devant lesquels Dieu s’efface. On ne pense que fées, serpents, dragons, etc. De grand Dieu, d’Allah ou de Jéhova, il n’y en a pas.

Quand on voit la nature soigner l’accroissement de l’être vivant, puis l’abandonner à sa période décroissante, on dirait que son but est le centre plein de sa vie. Mais ce n’est là qu’un ix)int. Le but est donc toute la vie, et il faut la prendre toute tout de bon.

11 y a, à mon sens, trois grandes époques dans l’histoire de la critique littéraire. Dans la première époque, elle n’est qu’un répertoire de lieux communs (Rliét. de Corax, Protagoras, Gorgias ; Cf. Thèse de M. Benoît). Gorgias a pourtant déjà un traité sur l’opportunité, xaipô; ; -2° Aristote introduit par sa Poétique et sa Rhétorique la théorie philosophique de l’art : mais elle est encore chez lui dans des formes barbares, peu esthétiques, quelquefois mesquines; 3° L’Allemagne fonde proprement l’esthétique.

La quantité a évidemment pour élément l’inliniment petit, l'élément inünitésimal. Cela est capital. Comment alors distinguer le p(u,s du moins!'* c’est un mystère. — En ce sens, je trouve l’appel lalion de quantités continues et discontinues peu juste : car le nombre a aussi bien pour expression l’élément infinitésimal que l’étendue. Par exemple, de six à sept je marche par l'infini des fractions intermédiaires, entre lesquelles il n'y a

Qigiiiitt: by (jpogle

NEPHTUALI .

pas plus de distance discontinue qu’entre les points infiniment petits d’une ligne. Étendue et quantité sont absolument parallèles.

Platon et Aristote admettaient-ils la spiritualité de l’ûme, la création, etc. ? Questions mal posées. Car le problème ne se présentait j>as à eux sous cette foce. Laissez-les dans leurs moules, et ne les déformez pas en les passant aux nôtres. Il y a là une réforme à faire à l’histoire de la philosophie. Voici ce qu’on fait : on a là les moules, les casiers modernes, certains nombres de questions posées pour nous ; puis on coule les anciens dans ces [moules], et on voit ce qu’ils donnent. C’est mat, car cela altère leur couleur. Et puis cela ne met en jour souvent que leur accessoire. Car .souvent notre capital était leur accessoire. Alors on juge mal ; car on n’a pas la proportion où tout cela était chez eux. Laissez-leur leur moule; ce qu’ils n’ont pas dit, ne cherchez pas ce qu’ils en ont pensé. Par exemple, la spiritualité, la création, si grands ■problèmes pour nous, ne se posaient pas pour eux, au moins sous cette forme; aussi il faut

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