CAHIERS DR JEUNESSE
Il est dit dans Théocr., /d., 4, v. 10 (voir note de Ca.saubon et de Geoffroy, etc.) qu’Egon, entreprenant un voyage de trente ou quarante jours, emporte avec lui vingt brebis pour se nourrir. Cela montre bien le mode de boucherie de ce temps. On tuait au besoin, et l'animal ne servait que pour la circonstance actuelle. Nous retrouvons exactement la même chose en Orient, et dans l’Odyssée.
Je commence à croire que les folies et que j’attribuais en propre aux commentateurs des livres sacrés appartient à tous les commentateurs, à toute cette race de suceurs qui s’attachent aux grandes œuvres, et veulent de force en extraire un jus qui souvent n’y est pas. .\ussi ils n’en laissent qu’un squelette desséché. — Ils arrivent tous à supposer dans leurs auteurs une sorte d’infaillibilité, de vérité absolue. — Par exemple, Parus commentant le passage d’Anacréon, Od., 43, V. 3, où il dit que les cigales boivent la rosée
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pour toute boisson, cite un grand nombre de textes, où il est dit que les cigales mangent la rosée pour toute nourriture. Terrible difficulté! Il en cite alors une série d’autres qui ont dit comme son poète, que les cigales fcoieent. — Puis il profiose cet admirable projet de conciliation : c’est de supposer que les cigales boivent et mangent la rosée. On dirait exactement la méthode de Cornélius a Lapide, ou autre de son espèce. C’est juste le principe que dans les contradictions apfiarentes qui ne sont pas des contradictions absolues, il Note 1. faut affirmer les deux simultanément; absolument comme on affirme simultanément les deux généalogies de Jésus-Christ. — Cela me rappelle aussi cet autre trait d’un commentateur de Dante, qui à l’endroit où le poète dit qu’il tint dans l’enfer plusieurs discours qu'il est beau de taire, Ote 2. comme il était beau alors de les dire, se pose le quœres : quels étaient ces entretiens? Ceci ressemble encore de la manière la plus frappante aux quœres des commentateurs catholiques. (Ouvrez au hasard Cornélius a Lapide.) Toujours cette manie de supposer une vérité intrinsèque dans l’auteur : ce petit membre de phrase est un aphorisme irréfragable; cet autre aussi... donc. — Comparez les commentateurs alexandrins d’Ho-
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mère, leurs et leurs àKofiai. — On peut
noblement commenter; mais il faut avouer qu’un petit es|irit qui s’en mêle tombe dans d’étranges petitesses; car il faut de force trouver un ]>etit article à chaque mot de l’auteur. Or cela tue. — Pour d’autres exemples curieux de la sottise des commentateurs (cf. la note de Nicolas Heinsius, Juro per Tlieocriti Veneres au v. 84 de la 1''° /d. de Théocrite, ou celle de Tonp* au v. 11 de la 4' /d.) — Les deux endroits sont dans les notes d’Edwards. — Ces sottises me tuent; je ne puis m’en sé|»arer, tant je les sens vivement, et ne puis aussi les exprimer.
1 . — Jamaix on ne xongr à dire :sv\on lui. Voyez lex remarqiiex anuloyiiex que j'ai faitex xur In dijinilioii de la traqp'die par Aristote, et sur le dissentiment des commentateurs à cet égard.
'L — Commentateurs de Dante : se demandent ce qu i! disait en enfer quand Dante le lait. (Passage que J'ai entendu d'Ozanam.)
Sur l’usage de l’antiquité de désigner les chansons ]iar leurs jiremiers mots, comme dans les
1. Auteur d'une édition de Théocrite avec AValckenaèr et Briink, en 1810.
L'igfecd-byXiie)Ogle
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litres des Psaumes. (Cf. Théocr., Id., IV, v. ‘üi et 33; et Virg. Ciijum pecus. lùjl. V, v. iSGet 37. Cf. notes, (/uæ collegil Edwards, Reiskii et Palmerii et Wartonii).
.V un certain point de vue, la littérature n’est qu'une critique de formes et l’histoire littéraire une histoire de mots. Quel n’est pas en effet le creux de la plupart des objets qu’on lui donne'? Bizarrerie qu’une science sérieuse comme l'histoire littéraire et la critique ait pour objet des fariboles, comme un rondeau ou un madrigal, ou des faiseurs de cela. La critique est ici plus sérieuse que son objet. Cela m’étonne toujours. Quoi ! je porterai un nom qui me sera commun avec La Fare et Chaulieu ! En vérité, je ne vois guère en tout cela que le mérite historique. Cela est bien ou mal dit, voilà tout; car pour y trouver du plaisir, cela n’est rien, et d’abord il n’y en a pas en dehors de l’érudition. Et quand il y en aurait, ce ne serait pas un mérite; car rien de ce qui est plaisir n’est intellectuel : il faut entièrement et absolument bannir ce mot du domaine de l’intelligence. Aussi comme je trépigne contre
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ces sots, qui présentent la littérature comme un amusement, dont on se lasse moins que des autres, et auquel on revient plus volontiers (M. Saint- Marc- Girardin). Horreur! Ma fin serait donc quelque chose qui devrait être assimilé à une soirée ou à une partie de plaisir ! Et si ce n’est pas ma fin, qu’est-ce qui l’est? La morale? Mais elle est sèche et incomplète si elle n’est pas alliée à science et philosophie. Et pourquoi plutôt la morale que les autres perfectibles de l’homme? Or la fin seule est digne de regard : seule elle n’est pas vanité. Mettez-y donc beaucoup de choses.
Je souffre horriblement aussitôt que je peux trouver en moi quelque chose d’affecté, un ton pris, surtout visant au bon et au sublime. Oh! alors tout me devient suspect, et comme j’aimerais mieux mille fois la mort que de renoncer au grand, je suis dans une cruelle alternative. Il e.st remarquable que je redoute l’affectation pour le beau, mais que je ne la redoute jamais pour le bon. Je ne me reproche jamais de me moraliser de propos délibéré, comme je me reprocherais de
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me poétiser de propos délibéré et facticement. Quant au vrai, cela n’aurait pas de sens.
Il faut décidément que je prenne sur ce point mon parti, et que bon gré mat gré je marche au beau. Qu’importe que j’aie été aftedé une minute? Et au fait, quel mal y a-t-il à cela, au sens que je l’entends? Cette affectation n’est autre chose que la volonté réfléchie et délibérée de viser à quelque chose de grand et de beau. Les vulgaires s’en moquent, comme de tant d’autres choses, et ici encore les rieurs ont cet incroyable avantage d’ètre crus sur parole. Épouvantable tyrannie qu’exercent ces gens I Ce sont tous des hommes peu idéaux, communs, sans élévation, entichés d’idées positives et sans poésie, et c’est à de telles gens qu’on remet le sceptre pour juger si telle chose est ou non de bon aloi. Laisse-les, laisse-les se moquer de ces naïfs efforts que fait une âme pour s’élever. Ils n'en sont pas capables, et leur rire ne prouve rien. Cuirasse-toi contre ce rire, car tu peux être sûr qu’on rira beaucoup de toi.
Quand vient la richesse de détail, le seul moyen d’y mettre de l’ordre, c’est la division et
le classement divisé. Par exemple, les sciences. Il en sera de même pour les bibliothèques. Elles me repré.scntent parfaitement le syncrétisme primitif où se trouvent pêle-mêle omnia scibilia. On reconnaîtra bientôt que le seul moyen sera de former des bibliollièciues à diverses fins, des bibliothèques spéciales |)our les mathématiques, les auteurs classiques, etc. Alors le lecteur saura où s’adrcs.ser.
Nous n’admirons proiirement que ce qui consonne avec nous. Quand nous trouvons dans un auteur exprimée avec force une pensée que nous avons eue, alors nous admirons. Cela ne veut guère dire autre chose que : « Il est de mon avis, c’est juste ce que je pensais. » Au moins j’éprouve cela personnellement d’une niauière fra|'panle. Admirer, c’est d’ordinaire me retrouver. — De même, ce que nous admirons surtout dans les anciens, c’est quelque pensée ou quoique expression qui se rapproche de nous d’une manière plus saillante. Par exemple, une jihrase qui souffre d’èlre traduite en une phrase au tour moderne. Au fait, j’ai observé ceci surtout dans les super-
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ficiels, et l’admiration que je décrivais tout à riieure, je l’éprouvais surtout dans mon commencement; maintenant j’admire plus hors de moi.
Chose frappante quand on songe que tous les caractères, les faits généraux d’un siècle se louchent et se tiennent, et qu’un jour, par exemple, on montrera synthétiquement que tous les faits qu'il est aisé d’observer dès maintenant en celui-ci sont tous fleurs d’une même tige. On verra alors comment aux siècles antérieurs il dut succéder un siècle vif et passionné pour l’actuel, peu .soucieux de l’avenir (chacun travaille pour soi), et pourtant ne parlant que d’avenir. Comment alors une foule de rapports qui avaient lié l’ancien monde se relâchèrent, par e.xemple la famille, comme institution, la religion, le lien gouvernemental. De ce côté ce fut un siècle de dissolution.
Oneques ne vis rien de plus sot, de plus pédant, d’une fadeur plus exaspérante que ces professeurs du collège Henri IV et, je crois, tout ce
genre professeur vu à la distance de la pension au collège. Manie d’affecter le savant vis-à-vis de ces enfants, avec qui rien de plus facile que d’en acquérir la réputation ; car celui-là est savant qui sait ce que nous ne savons pas; manière de faire le difficile et l’insatisfai sable, tant on a le goût pur et le sentiment vif du beau; manière d’affecter une sévérité d’Aristarque qui se vante de trouver vingt fautes dans ce qui p>asse pour assez bien ; manière d’attacher une raleur supérieure à toutes ces nippes classiques et de se poser en savant consciencieux et approfondi vis-à-vis des personnes de leur société (ici j’induis, car je n’ai pu observer), manière de s’adonner tout entier, avec un zèle d’agrégé tout frais, à ces misères. Vie horrible, type dégoûtant. Rien de plus fade que ces grammairiens. Ils me soulèvent le cœur, et pourtant je leur pardonnerais peut-être si à cela ne se joignait la sotte prétention de se poser comme les premiers hommes, les hommes solides... Ce professeur de sixième surtout (M. Vérien) me fait cet effet d’une manière spasmodique. 11 donne ce matin à ses élèves (de sixième) une version d’IIorace, et y ajoute pour éclaircissement d'un ton doctoral et savant cette addition lumineuse et profonde ; « Vous saurez que les poètes
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prennent la partie pour le tout. » Aussi bien le type se complète-t-il en lui par des publications pédagogiques. — Le professeur de seconde, lui (M. Theil), affecte une autre manière : il donne dans le grand genre auteur, et n’entretient ses élèves que des grands ouvrages qu’il a sur le chantier, et dont il reçoit les épreuves tous les jours de chez Firmin Didot. — Il a aussi une affecta- .\oie 1 . lion toute remarquable de singer l’enthousiasme, et la haute inlelligence des moralistes, tels que Duclos, Vauvenargues, etc., ces médiocrités révoltantes, types de la France étiolée. (J’ai fait remarquer ailleurs que cette mode était générale maintenant dans l’Université. Voyez les épigraphes de la thèse de M. Benoit.) On voit qu’il a la prétention vis-à-vis de son petit monde de s’y rattacher. Lisez aussi dans la préface de ses morceaux choisis sa manière adroite de se rattacher à Rollin. .Note 2 . 0 Dieu ! quel comique ! — Le professeur de rhéto-
rique (Feugères) a, lui, la maniede singer l’homme grave, qui n’a pas besoin pour aliment de choses fortes, qui se contente d’une nourriture légère et substantielle. Aussi rien de plus creux que tous les sujets sur lesquels il exerce ses élèves, etc. Tout cela joue en moi une comédie singulièrement vive; je regrette que je ne me sois pas