‹ Cahiers de jeunesse 18451846 Ernest RenanChapitre 50 sur 60 · CAHIERS UE JEUNESSE · texte numérisé non relu

CAHIERS UE JEUNESSE

exercé à la flexibilité de la forme pour la trans- Nju- 3. porter à rextérieur.

Je me convaincs toujours de plus en plus que cette éducation est radicalement fausse, que ces hommes sont pitoyables et d’une prétention inexprimablement comique. Rhéleun et grammaiiiens, pas autre chose. L’éducation en est au point où elle était dans les premiers siècles de notre ère, livrée à de pitoyables traliqueurs de paroles. Et la morale... pour y suppléer, on se rattache à Rollin; et savez-vous quelles sont les lectures que ces bons et pieux Rollins font eu classe à des élèves de sixième et quatrième? c’est celle des romans d’Eugène Sue (Plick et Plock, par exemple, c’est historique), et de Paul de Kock. Voilà nos Rollins.

Ah! quand je compare à cela mes grands hommes si vrais, si beaux et si élevés au-dessus de toute prétention, ces grands hommes lacérés par la pitoyable admiration de ces médiocres, Platon et Aristote servant à la petite vanité d’un professeur de sixième ou d’un jeune docteur ès lettres! Misère! Vérité, vérité, où es-tu? Mon Dieu 1 que je souffre ! exprime donc ma pensée avec le feu et le fiel qui rongent mon àme en la concevant, faute de pouvoir la jeter au dehors I

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1 . — Ajoutes encore, suivant la vogue courante, l'habUude de revenir sans cesse à Aristote. C’est l'homme à la mode.

2. — Des embarrasseurs, comme on dit en Bretagne. Ce mot est parfaitement e.rpressif.

3. — Encore Je ne les row fjuede si loin ciré f raclés par les élèves qui ne sentent pas ce ridicule ; je suis obligé d'induire des moindres circonstances. — Oh! si je pouvais les voir directement : il y aurait là mille traits précieux à recueillir; car vis-à-vis de ces enfants, ils ne se contraignent pas et peuvent être imlunls sans crainte, même en se moquant d’oux-mêmes, comme cela arrive, souvent, car ces enfants n'ont jxis le tact assez fin jxiur sentir l’affecté et le faux. Alors ils peuvent tirer riche parti de l’ignorance des auditeurs.

27 bis.

Du reste à mon sens, l’éducation est quelque chose de très mort pour la science, et qui s’y [donne] à plein se tue [lour la science. C’est un caput morluum fort pauvre. — Aussi il faut voir comme je m’en moque, en ayant l’air d’y marcher. Ce n’est pour moi qu’un gagne-pain de quelques années, et je prends mon âme à témoin, que je m’en serai toujours moqué. Ozanain, Fauriel, Damiron,etc., voilà mes types, voilà où je marche.

Voir suite au n” 29.

Si on suivait le point de vue éclectique, on arriverait, de peur de se tromper, à émousser toutes les propositions, et à émousser encore ce qui aurait été émoussé, sous prétexte d’éliminer l’exagéré. Pauvres résultats que cela amènerait, sans force, sans vivacité, sans physionomie ! J’aime mieux encore la manière ronde et ferme, qui s’échauffe et prend feu. Il y a beaucoup d’erreur, mais avec beaucoup de vérité, et là-bas, il n’y a rien.

Ce type classique universitaire, quand il est pris sur une haute échelle comme dans M. Le Clerc et les autres sommités, a bien quelque chose de beau et de bon ; car alors il touche à la science, il est science. Or science est de l’idéal (vous m’entendez). Mais, rapetissé dans ces petits hommes, comme il a dû en exister d’innombrables pour l’enseignement, cela a produit le type pédant-professeur, qui, encadré dans le siècle, si différent, produit l’effet du monde le plus grotesque.

Mon Dieu 1 on pourrait peut-être croire à la

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manière âcre dont je parle de ces choses, qui sont parties de la science, que je fais peut-être peu de cas de celte science elle-mênae ou d’une de ses parties ; non certes. Science, science, science pour elle-même, sans vue de l’utile. Il y en a (|ui voudraient transformer nos séances de l’Académie des Inscriptions en séances d’agriculture. Oh ! horreur ! — Ce qui m’exaspère, c'est qu’on soit exclusif, qu’on s’enterre de gaieté de cœur dans l’antiquité, et qu’on se résigne si volontiers à être incomplet. Alors je m’exaspère, contre M. Le Clerc, par exemple. Je ne m’exaspère jK)urtant pas contre Job Ludolf, qui a été bien j)lus exclusif encore dans une branche bien plus restreinte de la science : c'est que celui-ci ne s'établit pas en force qui s’impose. — Ah ! mon type sublime, où es-tu, mon étoile? Herder, mon pewieur-wi, régnant sur tout, jugeant tout et n'étant jugé par personne !

Qu’un ouvrage sorte actuellement de l’Universilé, ce sera une raison pour que toute une classe de personnes dise : Cela n’est pas pour moi ; c'est bon pour les écoles. On le dit même

des ouvrages philosophiques. C’est hou à lire au collège. C’est alTreu.v! Quoi! La philosophie estelle donc affaire d’école ! — Moi, je ferai de telle sorte que je doive et puisse être lu de tous les penseurs ; pour tous les non-intellectuels, d’école ou non, je m’en moque. — Remarquez qu’un livre qui n’est (jue pour l’école n'a qu’une valeur toute relative. Car la science n’est pas pour l’école, comme on serait tenté de le croire à certains tours du siècle, mais l’école pour la .science. La science qui s’arrête à l’école n’est rien ; le but est ultérieur à l’école; les pensants formés, voilà le public des philosophes et des vrais écrivains. Un ouvrag(? qui n’est qu’élémentaire n’est pas un ouvrage dans le grand sens du mot ; seulement il arrive toujours par accident qu’il renferme des choses qui ont de la valeur pour tous. Mais le but est les non-étudiants. Ce qui est pour ceci est entaché de mécanisme et de vue pratique. Car apprendre (enseigner) n’est pas si noble que philosopher (en son sens large).

L’Asie-Mineure non grecque offre un caractère religieux et philosophique fort remarquable.

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C’est une sorte de milieu entre la Grèce et l’Orient, et c’est là surtout et en Égvple , que se fit la fusion des deux esprits, par le clirislianisme, etc. L’Asie-Mineure en effet nous offre une foule de cultes mystiques et orientaux : le culte de Cybèle de Pessinunte, les mystères, Apainée, les fables se rapportant à l’ancienne Phrygie, toutes mystérieuses, le prêtre de Comana, le nu'ud gordien, etc., etc. Les hommes également ont un caractère à part ; Apollonius de Tyane, etc. Là aussi saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, etc. — Tous ces faits ont une couleur à part très caractérisée; ce n’est pas la Grèce et ce n’est pas Pürient, milieu mat, quoique ayant son poétique.

Toutes les fois que l’homme s’occupe de quelque chose pour l’utilitô d’abord, il ne peut s’emp)êcher d’y mêler ensuite quelque chose de non utile, un luxe de science ou de l)eauté qui lui lait honneur, car cela prouve que l’utile n’est pas tout pour lui, et qu’il y a le beau par delà, vers lequel tend tout effort. Par exemple, beaucoup d’hommes n’envisagent les sciences physiques que comme utiles, et pourtant ne peuvent leur

défendre ou se défendre un luxe de recherches qui n'ont aucune utilité d'application. Dans l'étude des langues orientales vivantes de môme. Dans les soins (du reste fort comiques) que notre siècle a entrepris pour l’amélioration de la race chevaline, de même. On va au luxe, à la beauté des formes ; or luxe est déjà plus près du beau que l’utile. — L’utile est trop près de l’homme, son élan ne peut s’y arrêter, il se [«rte nécessairement au delà dans la sphère idéale où est le beau, avec ses compagnons.

ai.

11 faudrait bien prendre garde de prendre au sérieux toutes les diatribes, injures, etc., d'usage des journaux actuels contre la branche régnante. Ce n’est pas une haine vraie, comme sous la Restauration, par exemple. C’est une affaire de ton. Et la preuve c’est qu’aussilôt que cette famille éprouve quelque malheur, on est touché, on la plaint ; on s’en moque pour tout le reste, surtout dans leurs fêtes, etc. Voici comment tout cela s'explique : nous les avons faits, alors il est impossible que nous ayons du respect pour eux; c’est bon pour ces vieux trônes qui semblent venir de

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Dieu, mais celui-ci est trop jeune et d’ailleurs trop plâtré de main d’homme. Nous disons : C’est nous... nous serions bien naïfs de respecter ce que nous avons fait, nous sommes plus que lui, puisque nous l'avons fait ce qu'il est ; « les enfants, dit Pascal, qui s’effraient de la figure qu’ils ont barbouillée ne sont que des enfants. » D’ailleurs, il devait même suivre de là qu’on s’en moquerait à force : c’est comme dans les petits corps, une académie d’institution, etc., où les dignités sont électives. On dit : je suis autant que lui et je suis pourtant fâché de n’être pas en sa place; je m’en vais m’en venger, en lui rendant la place désagréable. Et puis c’est comme cela : une puissance qu’on a faite, un rang d’honneur qu'on a donné soi-même, est un but placé à tous les traits. On veut retirer ce qu’on a prêté. — Il fallait donc qu’on se moquât à force de cette dynastie, surtout quand elle prospérait et élevait un peu la tête. Pour les autres qui nous étaient imposées, on ne se moquait pas, on s’exaspérait. Voyez la manière dont M. Souvestre a caractérisé ce fait dans la séance des Femmes sages, sous la présidence de mademoiselle Spartacus.

Les anciens n’ont jamais celte teinte de sentiment pure, élevée, mélancolique, qui fait réellement du malheur quelque chose de divin et de céleste, une vraie religion, un état où l’on est plus près de Dieu. Voyez, par exemple, Cicéron dans son exil : pas une pensée (jui s’élève comme un rayon de philosophie. Voyez sa lettre à Fœtus : que c’est plat, tout réel, toute vue au bonlieur mat ici-bas, non matériel sans doute, mais bonheur physique I

Cicéron a parfaitement senti une manière d’envisager la gloire, et de lui donner une valeur morale, réelle et absolue. C’est, dit-il, l’écho de la vertu ; le [son] que rend celle-ci : cela est parfaitement juste, et c’est en ce sens qu’il faut aimer la gloire, mais non la vanité. Celle-ci est horrible, et trop souvent on confond.

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Kjcwllente idée peu développée.

11 n’est pas étonnant que l’orthodoxe puisse serrer plus fort ses croyances que le philosophe. Celui-ci est obligé de s’arrêter à un certain point, faute de quoi tout se dissoudrait et se réduirait à zéro. L’orthodoxe, au contraire, met toute sa provision vitale dans un tube dur d’extérieur, qui est un fait palpable et protecteur, et on sent dès lors qu’il pourra serrer dessus tant qu’il voudra. C'est une écorce qui protège, au lieu que là-bas tout est à vif. 11 englobe toute sa philosophie dans une carapace, la révélation, et celle-là peut-être, tant qu’on veut se tenir à la vue spéculative, peut être serrée. Mais malheur au jour où il viendra à gratter la carapace avec le stylet de la critique! elle cédera, et le stylet pénétrera du coup jusqu’à la chair vive; alors quels élancements! 11 faut d’ailleurs pour lui plus de temps, afin que la chair vive s’habitue à vivre à l'air sans carapace. Cette tendance de donner à tout une concrétion extérieure, forte mais grossière, est caractéristique de l’orthodoxe. Un homme qui aurait une carapace comme une tortue ne serait pas beau.

mais il serait plus difficile de le blesser ijue l’homme nu, dans la simple beauté de ses formes, à moins qu’on ne s’y prît à lui ôter sa carapace. Ce serait là le seul moyen de le percer.

Le monde est composé de classes d’homme.s qui ne se comprennent pas. Par exemple l’homme d’action ne comprend pas l’homme intellectuel, et réciproquement. — Par exemple voyez Louvois vis-à-vis de Lulli. Lulli n’est qu’un homme qui sait faire rire. Pour un intellectuel exclusif comme moi, l’homme d’action n’a pas de sens non plus; c’est un fou, un sot, un hors-d’œuvre. Dans ce point de vue n’est pas le vrai complet ; car dans le vrai complet, nul représentant d’une face des choses ne peut être un sot. Mais je ne puis encore m'élever jusqu'à donner une valeur à l’action en tant qu’action pure et sans influence sur l’esprit. 4’y arrive bien par cette déduction purement extérieure, mais je ne peux y arriver par l’intrinsèque. La politique, il est vrai, agit si fort sur l'esprit, elle entre pour tant dans la marche du monde, que je consens à la peser ; mais l’action inférieure, commerce, industrie, etc., tout cela.

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si je suis ma pure vue spéculative, je dirais que c’est sottise et occupation d’idiots, quoique je reconnaisse que cela soit nécessaire, comme il est nécessaire aussi qu’il y ait des cordonniers, etc.

Je viens de me confesser et je suis fort content, quoiqu’un peu troublé. Il semble que je sois tout dépaysé. J’ai pai’lé très nettement à Jésus, dans l’hostie; car je ne peux me figurer, après avoir cru si longtemps, qu’il n’y ait qu’un pain ordinaire. C’est là un fait psychologique très remar- (|uable : à la lettre, je n’ai pas pu me le figurer. Mais j’ai mieux aimé parler encore à Jésus de l'Évangile ; oh ! cette fois-Ià il m’a percé, et j'ai vu dans quelle étonnante position j’étais vis-àvis de lui. C’est le seul homme devant lequel je me ploie. Je le lui ai dit, et je pense que cela lui aura plu. C’est vrai, pour rien au monde je ne voudrais faire hommage de supériorité à qui que ce soit des autres hommes présents ou passés, à peine futurs. Mais pour lui, oh ! c’est de bon cœur. Je lui ai dit : Tu es mon maître en morale, qui est le capital, tu es un Dieu auprès de moi. J’ai bien une idée de plus que toi, que tu ne pou-

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vais, ni ne devais avoir, c’est science, qui a aussi ses droits ; car enfin l’enfant est aimable et sublime, mais la science doit être maintenue vis-àvis. Mais, Dieu ! que tu me surpassais dans la grande science vitale ! Oh ! si je t’avais connu ! comme j’eusse été ton disciple! Aime-moi, je t’en prie, allons ! fléchis-moi, si tu veux, je ferai ce que tu voudras pour que je te plaise.

Allops! veux-tu que je me fasse petit enfant. (|ue je renonce même à la science? je veux bien, mais je ne puis croire que lu le demandes de moi. Que je voudrais siivoir si tu m’aimes! car enfin tu ne peux être mort. Qu’es-lu donc? Tant mieux, si tu es Dieu ; mais alors, fais-le-moi connaître. Ah! si je pouvais te voir, oh! Dieu! je consentirais volontiers à passer le reste de ma vie sans consolation. Fais-moi croire de toi tout ce qu’il faut croire pour te plaire. Fais que tu puisses m’aimer : dis-moi donc, veux-tu être mon ami? Mon Dieu, que ne peux-tu me répondre? Tu me dirais au moins ce qu’il faudrait faire pour être ton ami. Car lu n’es pas de ces dédaigneux qui rebutent ceux qui veulent avoir part à leur amitié. Tu me trouves peut-être roide et trop entiché de science. Mais qu’y faire? Nous sommes comme cela maintenant, et je te jure que, pour

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t’aimer, je l’aime. J'ai même du simple et du pur dans l’esprit, la science ne me dessèche ni ne me défleuril; oui, vraiment, je crois que nos cœurs sont faits l’un pour l’autre. Tu sais bien que quand j’entends les sots de notre temps qui ne te connaissent pas, mal parler de toi, ou n’en pas parler, ce qui est plus ridicule et plus superficiel, je hausse les épaules. Je ne t’ai jamais blasphémé, apparais-moi une fois dans ma vie, et je suis content. A ma mort, au moins. J’espère que dans l’autre vie, nous serons amis, et réunis sensiblement. Tu me pardonneras tout alors, n’est-ce pas? Mais il faut que je croie que dès maintenant tu m’aimes.

iO.

Pour ma séance d' ouverture' .

Ma profession de foi.

Je crois [en] un Dieu, supérieur à l’humanité.

Mais ni anthropomorphisme matériel ni psychologique. Dieu n’est homme ni de corps ni d’esprit.

Oui, si je savais qu’en acceptant le titre de celte chaire, j’eusse contracté l’engagement de poser

I. Ces deux pensées snnlécriles au recto et au verso de la même page.

.•{î;4 cahiers de jeunesse.

une limite à mes recherches et à ma pensée, j’y renoncerais à l’instant, et je reprendrais ce rôle libre et lier du libre penseur, qui, dans son indépendance, ne iwonnaît d’autres limites que celles mêmes de l’intelligible (qui sont aussi peut-être celles de Dieu).

Je parlerai souvent du christianisme. Et comment n’en parlerais-je pas? C’est la gloire du chri.^tianisme d’occuper enajre la moitié de nos pensées sérieu.ses, et au xix* siècle d’occuper l’attention de tous, soit croyant, soit luttant, et ceux qui luttent lui font jjeut-<*tre plus d’honneur que ceux qui croient.

Un mot sublime, ravissant, immensément compréhensif, quand on lui fait exprimer tout son sens, et qu’on ne restreint pas à quelques rameaux ce grand arbre qui a ses racines dans l’esj)rit de l’homme, religion.

Altemlonn pour le reste.

Rien de plus niais que de vouloir imiter les produits spontanés de l’inspiration primitive, la |)oésie antique par exemple. J’ai besoin pour admirer ces choses de savoir qu’elles sont origi-

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nales; si je vois percer l’imitalion, j’ai la nausée. Eh ! quoi, dira-t-on, si on imite bien et sans affectation, Télémaque par exemple? Non, non ; tout cela était significatif dans Homère, mais chez vous, c’est du placage. C’est comme si vous disst*quiez par petits morceaux de sculpture tout un l)eau temple grec, et que vous veniez en tapisser un musée. Je n’admirerai [pas] votre édifice, bien que je puisse admirer vos petits morceaux dans leur place primitive (|uc j'arrive à concevoir. — Eh! quoi, direz- vous, est-ce parce qu’Homère a dit cela que c’est beau? N’est -ce donc beau que dans Homère ; dans Fénelon, ne sont-ils j>as également be<iux? Vos pfdits morceaux de marbre ne sont-ils beaux qu’à tel degré de latitude? Cela m’a longtemps arrêté. Mais il faut prendre .son parti. J'admire profondément une cathédrale gothique; car rien de plus expressif du temps d’alors. Mais une église gothique bâtie il >■ a deux ans par singerie et goût capricieux me donne la nausée. Qu’est-ce à dire? La beauté n’est donc pas intrinsèque, et dépend-elle de la main et du temps? Qu’y faire? Bien sûr, je n’admirerai pas votre église plâtrée, que quelque architecte en redingob; a calculée à force de tète et en racolant des fragments du vieux temps. Au

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contraire, celte belle et naïve expression de rhumanil»- d’alors, c’est sublime. Oui, il faut savoir pour admirer si ceci est expressif du vrai, et |xjur cela il faut savoir de qui c’est. Appliquez ces princi[Mîs à üssian et Macpherson. Celui-ci me déplaît, car qu’est-ce que c’est qu’un homme qui vient ainsi me mentir, et se mentir [à] luimème? — Ce n’est [las que je n’admire Télémaque, mais ce que j’y admire, c’est le génie moderne tout juste (car lui aussi est admirable), mais non la forme ancienne; par exemple, j’admire l’esprit chrétien qui dicte les Champs-Élysées, j’admire la jtolitique si avancée de Fénelon. Mais je ne puis admirer telle description, ou telle comparaison prise à Homère ou Virgile. Tout ce que je pourrai dire, ce sera d’ajouter froidement et sans admirer : voilà un homme qui possédait bien délicatement le goût antique.

L’attention et l’ardeur de savoir est quelque chose qui s’irrite, comme une glande salivaire, c’est une vraie démangeaison, un besoin qui se décuple par la nourriture. C’est ce qui explique la passion des mathématiques. « Quand Archi-

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mède était appliqué à son tableau de démonstrations, il fallait que ses esclaves l’en arrachassent |X)ur le frotter d’huile ; mais lui, traçait les figures géométriques sur son corps ainsi frotté. »

Tb ct{jiap|xéyov î'.ayuYeïv àôûvŒTOv. Zt|Vü)V yoü't SsüXov ifxaCTiyou tTi'e xXos?,- voü Sè e’ntôvTo;- Ki,aap"ô fioi xXti|<ai. Kat 8ap<ivai, Zvjvojv eipT,. — Admirablement expressif.

.le ne vois pas au monde de plus affreuse dégénération, de tour plus corrupteur donné à un point de vue, que celui qui métamorphosa la puissance publique en pouvoir absolu. Considérez cette horreur. La société existe et exige un pouvoir. Ce pouvoir peut très raisonnablement se confier à un seul, et celui-ci, à qui on donne la force pour pouvoir remplir son office, s’en sert pour se faire de sa charge et de ses sujets une PROPRIÉTÉ, un bien, qui lui appartient, auquel il a des droits, qu’il maintient contre leur volonté, pour défendre lesquels il fait venir des gardes étrangers, etc. C’est horrible. Voyez sur-

tout ces royautés orientales, où le roi se regarde comme posse.«seur de son royaume, etc. C’est un monstre pour moi, je ne vois pas d'exemple plus terrible de la dégénérescence des meilleures institutions. Le plus horrible fléau de riiumanité n’est que la chose la plus néct'ssaire un peu déviée (le .son sens premier. Car remarquez que le pas était insensible. 11 faut un roi, ce roi doit avoir la force, ce roi doit jwuvoir se défendre contre les attaques, même des rebelles intérieurs qui voudraient tout brouiller sur un caprice individuel ; de là à s’envisager comme |X)ssesseur en droit, ce qui est Léviathan, il n’y a qu’un fil. — Au fait, toute cette histoire que je faisais n’est qu’idéale, et, dans la réalité, la royauté a été primitivement une conquête. Mais alors, c’est bien pis encore. C’est l’ouvrage de la force, privant l’homme de son droit. Le christianisme a heureusement métamorjihosé ce point de vue dur; il a dit : c’est Dieu qui l’a établi, jetons le voile sur l’origine. Et je ne sais quel dur et inintellectuel légiste a dit encore, il y a peu : Le roi règne par la grâce de Dieu et de son épée.

Ah ! infâme, nous sommes donc des peuj>les conquis! Mais il fallait dans cet ouvrage parler contre le clergé ! On pouvait tout dire — Cet

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antagonisme est déplorable et il durera jusqu’à ce que le clergé soit abattu. Ce n’est qu’alors qu’on parlera raisonnablement sur bien des choses, car alors seulement la passion extérieure ne s’en mêlera plus; alors seulement, on ne se verra pas cerné extérieurement par des antipathies, ou des opinions pratiques arrêtées, qui vous obligent à dire ceci ou cela, en dehors de la recherche intrinsèque. Par exemple, le christianisme, Jésus-Clirist et une foule d’autres choses sur lesquels les catholiques, en discutant, disent d’inénarrables sottises, et se contredisimt sottement par réaction. Ohl ceci est du dernier curieux, et je ne peux exprimer ce que je sens sur ce sujet. En luttant avec le j>arti catholi(iue, ils ne craignent pas d’être les plus inconstitutionnels des hommes, d’invoquer des actes de despotisme, d’exalter les principes d’autrefois, le droit divin, etc., etc. (Cf. Oui H Non, de M. de Cormenin', et rappelle-toi tes réflexions sur ce sujet.) .\h ! si un catholique s’avisait de se rattacher à de pareils principes et autorités, quels cris de fureur contre ce rétrograde !

I. l.oui3 de Cormenin, auteur, sous le nom de Timon, de jilusieurs écriLs politiques, et d'une bruchurc intitulée Oui et Son (1S45).

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Il est de l’essence de tout parti de chercher à dominer, même de celui qui prétend n’avoir pour enseigne que la liberté. 11 veut imposer tyranniquement ses idées libérales. Cela se voit bien dans la querelle actuelle de l’enseignement. Au fait, ce n’est que le prosélytisme tout naturel.

Toujours deux mots en antithèse dans les écrivains du XVIII' siècle, la 7-aison et le préjugé. {\ oyez, par exemple, Duclos, Comment, de la Gramm. de Port-Roxjal, surtout le cinquième chapitre de la première partie.)

Quatre classes d’hommes dans le xviii' siècle : 1“ la garde avancée, criant et tempêtant, réforme de tout, portant la hache à la religion par la philosophie, Voltaire, etc.; 2° les philosophes déclamant aussi contre les abus du passé, mais plus

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modérés, parlant comme les autres pour les généralités, mais moins conséquents dans l’application, Duclos, etc.; 3" la classe spirituelle antiphilosophique, bons vivants, peu soucieux de la marche des choses, Piron, etc. ; cf. M. Villemain et Saint-Marc-Girardin {Littér. dram., I, Ch. ix); 4“ les aboyeurs contre la marche nécessaire de l’esprit, et ayant un air triomphant, car, en effet, d’un côté, cet esprit était mauvais, mais il était plus avancé.

Toutes nos idées sont antithétiques, en ce sens qu’elles ont toutes leurs contre-parties négatives. Bien — mal. Alors les esprits se partagent exclusivement entre les deux membres de l’antithè.se. Tout est bien, tout est mal. Dieu partout, le démon partout (comme les Jésuites, le Père Bougeant, etc.). De là, les systèmes exclusifs, ne voyant qu’un côté du monde. De là, la nécessité de la synthèse éclectique. Mais il y a trois manières de faire cette synthèse : 1” Dire : il y a du bien, il y a du mal latéralement, mais non syncrétiquement, c’est-à-dire ; voici le monde.

c’est lin bifrarri' où tel point est noir, tel point blanc, et de là résulte une teinte générale grise. Mais chaque point individuel est très décidément noir ou blanc. Il y a des yeux qui ne sont faits que pour percevoir las points noirs ou blancs; 2“ non, chaque point lui-même est gris, et 1e même syncrétisme qui rend le monde gris rend chaque point gris. 11 y a des yeux qui ont un certain pouvoir absorbant pour certaines couleurs, et qui ne voient que le blanc ou le noir; 3” c’est bien plus sjnlhétique encore que vous ne le dites : non seulement il y a du noir et du blanc dans le inonde; non seulement il y a du noir et du blanc dans chaque point; mais ce qui plus est, cela même qui est blanc est aussi noir, et ce qui est noir est aussi blanc. Le mal, cela même qui est mal est bien par une de ses vues, et ce qui est bien e.st mal par l’autre. Donc, direz-vous, il y a une face blanche et une face noire. Non : c’est l’esprit qui voit blanc ou noir; la décomposition ne se fait que dans l’œil. Dans l’objet, il n’y a ni blanc, ni noir; mais la pensée n’existe qu’à condition de l’analyse : alors on donne des faces au zéroobjet, et on dit 1, 2, 3... J’ai déjà dit ailleurs comment nos notions n’étaient que l’écume du

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champagne moussé, où la division des parties fait seule le volume.

Celte dernière manière est eflrayanle : c’est un gouffre qui absorbe tout. C'est, en cho(|uant les extrêmes, tes anéantir. En chimie, au moins, il reste un sel neutre.

Voyez Coran, III, verset 119 et suivants et verset 1,34 et suivants, l’admirable manière dont les religions savent s’y prendre pour exf)liquer les faits à leur point de vue. Les Musulmans ont été vainqueurs à Itcdr; alors ce sont les anges qui ont combattu pour eux, etc., on les a vus avec des turbans jaunes, etc., toutes les légendes miraculeuses. Ils ont été vaincus à Ohod ; grande objection, quand on pose la victoire en preuve, on a même crié un instant :

Mahomet est tué... Voyez le tour habile que Mahomet donne à ce fait. « Si la blessure vous a atteint, eh ! mon Dieu I elles en ont atteint bien d’autres. Chacun son tour, rien de plus naturel, et croyez-vous donc qu’on va au paradis si commodément... etc.? » C’est un antre ton. Tout ù l’heure, il s’élevait avec mépris [contre] le naturel.

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