C4 CAHIERS DE JEUNESSE
en s’appuyant du surnaturel. Ici, il s’appuie sur le naturel comme défensive contre le surnaturel qui n’a pas eu lieu. Rien de plus simple; c’est le sort des choses. Mais, tout à l’heure, ce sort n’existait pas contre les croyants.
De môme, nous disons : Il est heureux et vertueux, c’est fort juste, il le mérite. Il est malheureux et vertueux, c’est épreuve. Je ne parle pas d’une foule de circonstances de l’histoire miraculeuse du christianisme, où la défaite est absolument la môme que celle de Mahomet.
Mardi 2:2 mars, je reçois une lettre de M. Garnier, où il m’invite à me rendre demain chez lui pour copier sous sa dictée sa notice sur Joufîroj'. Quelle joie ! Me voilà lancé ! Mais le père Crouzet! Il y a retenue I! Grâce à Dieu, cela s’arrange, il n’est pas de trop bonne humeur. N’importe.
Le jeudi j’y vais. — Je suis charmé, en somme, de ma séance. Cordialité charmante, questions très intimes et témoignant un sensible intérêt. Peutêtre pourtant (et cela seul fait ombre) ne me prend-il pas sur un ton assez relevé. Je voudrais qu’il me mesurât mieux. Il ne me connaît pas
moi-mh'me.
encore. Je suis comme cela. Je ne m’ouvre d’abord qu’à demi; puis, quand on a vu une l'ace, j’en ouvre une autre, puis une autre, etc. Allons ! dit-il, j’espère que nous ferons de vous un professeur en philosophie. Rien que cela ! Ah I bon Dieu! Cela suffit extérieurement. Mais intérieurement! Ah! si tu avais dit un philosophe!
Détails philosophiques fort instructifs. — Paroles magnifiques de M. Jouffroy : « Ce n’est pas le doute qui m’accable, c’est la confusion. » Tout ce que vous dites là est contestable, disait-il à M. Franck', lors de son concours d’agrégation: mais c’est très bien, car c’est très net. Celte parole exprime merveilleusement bien ce que j’éprouve en abordant quelques théories philosophiques, ce que je cherche même dans mes théories. Je consens volontiers à croire ma théorie fausse, pourvu qu’elle soit moulée dans des cases nettes et bien tranchées, qui permettent d’espérer de la réformer. — Il m’invite à une seconde séance, jeudi, et à dîner. C’est la première invitation d’homme que je reçois. La dame aussi est fort aimable et elle me parle de ma mère ! !
O maman, maman ! — Que ces femmes ont le
1. Adolphe Franck, né en 1809, mort en 1893, pcufesseur 4 la Sorbonne et an Collège de France.
lad délicat ! Son mari lui avait conté sans doute mon histoire. — Votre évêque, me dit-elle, doit être fâché maintenant de vous avoir laissé venir à Paris ; car si vous étiez resté dans votre pays, vous seriez peut-être resté au giron... Elle n'acheva pas la phrase. M. Garnier interrompit. Ah ! Ah!... Où donc, dit-elle, avez- vous puisé vos inspirations philosophiques? Ah I que ces femmes sont fines, sans être intellectuelles!... Et le père Crouzet |K)ur jeudi ! !
Je voudrais faire un poème philosophique où l’on montrât ainsi la marche de l’esprit individuel et son histoire. L’esprit type s’appliquerait d’abord au beau, et s’y trouverait à l’aise. 11 ne respirerait que beauté de toute sorte. Mais bientôt celte nourriture, qui seule est trop peu substantielle, le lasserait et il éprouverait la faim, tout en mangeant toujours. — Celte faim lui révélerait le vrai, qu’il chereherait alors en vrai chevalier des idées. 11 serait savant maintenant. D’abord zèle ardent, confiance entière, rassasiement complet d'une moitié de lui-même, l’autre donnant, puis la science fondant entre ses
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UOI-MÉME.
mains, il désespère ; eh bien ! le bien me reste : je ne puis savoir avec certitude, au moins je puis faire le bien : je le sens, je le touche : oh ! celuilà est à moi. Alors il se précipiterait dans le bien et la morale. D’abord rassasiement complet, satisfaction entière d’une partie de lui-même, tandis que l’autre dort. Puis celle-ci se réveille de nouveau. De nouveau l’équilibre est rompu, où irat-il? A la mort. Il mourra là. Faire augurer que par la mort il va, en effet, à ce dont il a besoin, à ce qu’il réclame pour être rassasié, la réunion harmonique des trois. — Il ne serait pas nécessaire de le mettre seul en scène : on pourrait grouper autour de lui des personnages qui fissent ressortir et servir d’objet à ses trois passions (sic).
Duclos, dans son Commentaire de la grammaire de Port-Royal, chapitre v, voulant parler de la mauvaise orthographe ne suivant aucune règle, mais seulement l’oreille, l’appelle Vorthoyi-aphe des femmes, par opposition de l’orthographe des savants. Gela est fort caractéristique de l’éducation des femmes à cette époque.
La seule cause claire pour l’enfant, c’est luiim'ime. 11 ne s’arrête jamais dans ses pourquoi, que quand on arrive à une cause intentionnelle et volontaire comme lui. Pourquoi un arbre pousse-t-il ? — Pourquoi... ? Les causes physiques et occasionnelles que vous lui donnerez ne l’ai rèteront jamais. 11 poussera toujours au delà, jus- ([u’à quelqu'un qui fasse la chose, comme lui fait son action. Voilà une cause satisfai.sante pour lui. Et c’est très philosophique. C’est nous qui nous abusons en répondant à une question de cause par une cause dite physique.
Lisez le chapitre vi (P* partie) du Commentaire de Duclos sur la Grammaire de Port-Royal. Il est caractéristique, au xviii* siècle, à propos d’une vétille grammaticale. Toujours guerre intentée aux préjugés dits vulgaires au nom de la raison. Rien de ce qu’on fait par habitude n’est bon, c’est à la raison à tout réformer. — « Mais, dit-il, il faudra du temps, parce que cela est raisonnable. »
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MOl-MÈME.
On sent que ces hommes sont en effet accablés sous le poids et l’autorité des idées dominantes d’alors, cju’ils sentent fort bien réformables. Alors ils tournent et aiRuisenl toutes leurs facultés de ce côté, ils n’ont que cette idée.
Grammaire de Port- liotjal, 1''® partie, chapitre 1 (vers le milieu). — Passage important où il laisse entrevoir la réforme de l’ancienne division de nos facultés, en conception, jugement, raisonnement. 1° Il fond le raisonnement dans le jugement, et avoue que l’on ne fait guère de conceptions que pour juger. Donc le jugement est la forme pure de l’acte intellectuel. Il no restait qu’à le dire nettement. — Il dit mémo dans la suite : que le Jugement est ‘proprement l'action de notre esprit, et la manière dont nous pensons, et il continue sur le même ton.
La critique littéraire et philosophique a pris de nos jours une forme tout historique et a absolument abandonné la manière théorique. C’est un