CAHIERS HE JEUNESSE
progrès au moins pour la première, mais ce ne peut être qu’une transition. Qu’en résultera-t-il pour l’avenir? Une nouvelle forme plus avancée.
J’attendais hier dans un fort beau salon tout mondain, sec et fi-oid, et je vois au mur des gravures très fines représentant tout ce qu’il y a de plus délaissé, de plus délicat, de plus naturel et de plus naïf dans la campagne. Eh bien ! voilà ce qui plaît à ces gens. La représentation du château de Versailles serait froide dans un salon. Us croient ainsi combler ce qui leur manque.
Le temps où s’est fait mon éducation intellectuelle a profondément influencé sur mon tour d’esprit. Cette profonde paix qui règne sur l'Europe depuis que je me connais m’a fait concevoir le monde tout d’une certaine façon. Je connais qu’il en eût été tout différemment, si j’eusse traversé l’Empire à mon enfance, par exemple. La liberté aussi me paraît toute simple, toute claire. Il n’en eût pas été de même si j’eusse traversé la
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Restauration. Mais cette stagnation m’a lait concevoir la vie sans lutte extérieure, toute là-haut, voyageant de nuage en nuage.
Oui, décidément, l’éclectisme dans son large [sens] et non étymologique est la formule la plus générale de la bonne méthode maintenant à suivre. Plus de négation absolue, ne plus être positivement d’un avis. Il est de fait que quand j’aborde une controverse, il m’est désormais complètement impossible de m’enrôler sous l’un des deux étendards opposés; il faut partager, mais non à la petite manière, qui prend et mêle. Sottise. Petits esprits. Non : mais être d’un avis quand il y en a deux en face, c’est bonhomie et mauvais goût. C’est un reste de la vieille ergoterie.
Je suis toujours malgré moi en garde, de peur de donner prise par quelque côté au ridicule. Je m’en débats, en me rattachant au bon esprit allemand, mais c’est cruel pour un Français de prendre son parti sur ce point. Mais ce qui me
cuira.ssc contre, c’est que je ne me sens jamais moins ridiculisable que quand je me moque, ou que je prends mon ton crititjue frondeur. Donc le ridiculisable ou non ne dit rien de la valeur intrinsèque.
Voir dans Portraits littéraires de M. Sainte- Beuve, t. I, p. 407, semées, quelques réflexions très lumineuses sur les werthériens. Il y a mojen d’être werthérien en théorie sans l'ètre en pratique, et cela même sans farce, car ceci serait trop ridicule. Non, tout de bon, on peut l’être, .sans le coup de pistolet. C’est qu’on a l’esprit perçant et susceptible de prendre intérêt à la pensée. Goethe par exemple, croyez-vous qu’il eût envie de se tuer? Non certes. Je suis un peu de même; je ne puis encore m’empêcher d’admirer Werther, parce qu’il est philosophe par un côté ; mais l’imiter, merci ; car la vie est colorée pour moi ; je tiens à la morale et au vrai, même quand je suis sceptique, et puis il y a tant de plaisir à décrire tout cela, qu’on cesse de souffrir ce qu’on souflre en le décrivant.
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Comme le plaisir est bien ménagé par la loi des choses pour faire faire à chaque époque ce qu’il est nécessaire qu’on fasse, et qu’on ne ferait point sans le plaisir! Par exemple, le travail de nos premiers grammairiens, des premiers humanistes-éditeurs de la Renaissance, quel 'pislrinum pour nous! Un homme qui, avec nos idées actuelles, y donnerait sa vie serait un héros de la science. Ceux d’alors l’étaient-ils ? Non. Ils s’y plaisaient. Providence du gouvernement de la science ! Le christianisme par son austère doctrine de mortification a aussi contribué à faire exécuter ces sévères travaux. Si ces bons moines n’avaient eu le courage de dévorer de longues heures de travail ardu, nous n’aurions pas ces travaux, matériels en un sens, mais qui facilitent si fort ceux de l’esprit.
Des hommes très superficiels et très creux ne peuvent-ils pas opérer un très grand mouvement dans le monde? Ils le peuvent, et c’est ce qui me
fait croire à la possibilité de l’influence révolutionnante du socialisme, Michelet, Quinet, etc.
Je ne serais pas étonné qu’après la période de liberté assez raisonnable dont nous jouissons depuis seize ans, il n’y ait une réaction de i-esserrement dans l’autorité. (Voir n° 66.) On s’étonnera dans la suite des temps que durant cette période de liberté, si peu de productions originales et vraiment libres aient paru. Il semble que l’esprit ne soit jamais plus hardi et plus fier que quand il sent un peu la main qui pèse sur lui; voyez le xvm' siècle, les œuvras réactionnaires de la Restauration, qui assurément dépassent les nôtres, l’Allemagne. Laissez carte blanche, on court à l'aventure, tant on est content, et on ne songe qu’au plaisir d’ètre libre et à défendre ce plaisir, sans songer à mettre à profit la liberté. Voyez une vue très fine de M. Villemain se rapportant à ceci. Cours du xviii' siècle, 1^' partie, leçon 6”''', presque au commencement « Cette liberté fait naître plus de tracasseries, etc. »
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C’est chez les nations primitives et incultes, qu’il naît le plus de grands lioinnies par nature. C’est là qu’il naît le plus de ces natures fortes et énergiques, si peu vulgaires, si exaltées, si originales, qui ont de ces éclairs uniques qui semblent sortir de l’homme. C'est comme cela : l’homme est naturellement barré dans un cercle; mais par moments il peut jeter l'œil vif au delà, et cet œil vif a son sens dans l’action comme dans la spéculation. Or cela se trouve plus dans les nations premières. Chez les Grecs modernes, par exemple, voyez ces natures extraordinaires et gigantesques (le Botzaris, de Canaris, d'Odyssée, etc. Oui, chez ces peuples, riiomme n’est pas si délimité, ses limites ne sont pas si bien tracées, il naît des monstres qui sont sublimes et présentent des natures à part, inappréciables fwur le psychologue. Il ne faut pas croire en effcl <|uc l’homme soit un être tellement à part qu’il n’ait pas de voisins, et que ses dégradations ou ses exagérations ne touchent à d’autres êtres. Excès sublimes!
Voir n” 69.