‹ Cahiers de jeunesse 18451846 Ernest RenanChapitre 54 sur 60 · J96 CAHIERS DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

J96 CAHIERS DE JEUNESSE

comme un verger. Je suis un peu porté à faire en ce point comme les Orientaux.

Oh ! j’ai vu ce soir en rêve un idéal dont mon âme est encore suavement remplie. J’ai révé que Jésus, de retour parmi les hommes, avait été de nouveau condamné à mort et qu’il allait être exécuté dans nos formes, et j’étais là. Tout était représenté avec une incroyable expressivité. De hauts magistrats arrivent en grands costumes, et trait caractéristique, des enfants en costume militaire à côté d'eux, comme qui dirait leurs fils, .Note I. brandissant leur épée de joie de ce fjui allait se passer (trait fort psychologique de l’enfant qui se monte d’enthousiasme, sur les traces de son père). Puis parais.sait la victime entourée de gardes. Oh ! quel sentiment j’éjirouvai alors, et en vérité un sentiment en songe ou non est toujours vrai ; la ‘perception est fausse en somje, le sentiment jamais, et c’est ce qui fait qu’en se réveillant on en est encore tout frappé. Oh ! que je l’aimais ! La musique militaire surtout m’exaspérait. Tous setai- .saient : je m’élance ; je parle pour lui ; les uns riaient, les autres étaient sérieux. Je me rappelle

MOI-Mh'.MK.

quelques phrases de mon discours. Je parlai de sa jeunesse, de son air pur et doux ; la fin surtout m’est demeurée. J’allais commencer ma phrase qui cherchât à exprimer la force du sentiment que j’éprouvais, mais désespérant de la rendre, je l’interrompis tout à coup par ces mots :

Note 2 . « Mais on ne me croira pas », dits d’un air froid

et concentré, et je rentrai dans mon rang.

Ici les lignes du rêve se confondirent. Le condamné devint tantôt Guyomar*, tantôt un jeune homme pur et céleste, condamné pour avoir violé une loi qu’il ignorait, presque pour de pures formalités en un mot. (Il est remarquable qu’en songe, il n’y a aucune identité de personnes, et que la même joue simultanément plusieurs rôles.) Même sentiment, je le défendis encore, et cette fois le condamné était avec le prêtre à côté de moi. Quand le moment fut arrivé, le prêtre me fit agenouiller avec lui et le condamné pour prier. Oh 1 je priai bien cette fois! Je l’embrassai, nous étions comme deux frères, je lui dis tout bas qu’il demandât à Dieu pour moi la foi que j’avais perdue.

Je souhaitais qu’il m’aimât.

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