‹ Cahiers de jeunesse 18451846 Ernest RenanChapitre 56 sur 60 · I. l’robablempnl lTan<;;ois Liarl. V, Souvenirs dEnfance^ j · texte numérisé non relu

I. l’robablempnl lTan<;;ois Liarl. V, Souvenirs dEnfance^ j

JIOI-MÊME.

1. — Ce trait bizarre veiiaU, je le reconnais, de la sin- (juliére plaisanterie de Gœrres contre les enfants de l’Vniversit'' de France... à propos de la sainte Robe de Trêves'.

i. — Je. dois ajouter aussi que je re,ssentis un mouvement très vif de contentement de cette conclusion ex abrupto, laquelle .sembla faire impression sur l’auditoire. I/i vanité (mot impropre) dort avec nous, même dans nas moments les plus vrais.

8!l bis.

Durant la journée entière, je suis embaumé de ce rôve, je ne suis qu’à moitié de la terre. — Mon Dieu! je ne sais ce que je cherche, mais je cherclie quelque chose. Ce jeune homme qui m’est apparu triste, mais calme, pur et céleste, je le vois toujours me regardant avec cet air d’une tendresse concentrée, qui ne consent pas tout de suite à aimer, mais qui s’y montre tout disposé. Il me rappelle mas amis d’enfance, ces charmants types que je ne retrouve plus, Grainville, Guyomar, Liarl, me regardant doucement et me serrant timidement la main, faibles de corps, faibles aussi d'ûme, sentant vivement, compléments de mon acier par leur flexibilité, doux et chastes. O Dieu 1 qu’à certains mouvements j’éprouve d'étranges sentiments, c’est de l’amour sans objet, un vase plein

1. Probablement dans son écrit ; /.« Pèterinage de Trêves (184ô).

qui ne sait de quel cdlé déborder et dont la liqueur hésite, incertaine sur les lèvres. Idéal, idéal, que n’es-tu chair à mes côtés 1 Et on veut m’arracher Jésus! Et que m’importe qu’il ait vécu, s’il n’a pas vécu tel que le peint l’Évangile? O Dieu, romps donc ces cruelles lois de la nature, montre-moi malgré la mort un de ces types célestes qui ravissent mon âme sans la contenter. Autrefois les morts apparaissaient... Ou plutôt fais-moi mourir tout de suite si tu veux, afin que j’aille les voir et les embrasser. Oh ! quel sentiment nouveau et pur vient de jaillir en mon âme en ce moment de délicieux transport; un goût suave de la mort, un hyménée, un baiser à ces chastes amis. Roses effeuillées que je ne sais comment réunir autour d’une tige commune, fleurs éparses auxquelles il ne manque qu’un fil pour former une ravissante guirlandel Plût à Dieu que j’eusse dix vies, pour en consacrer une à faire de tout cela une épopée, à en rattacher les feuilles éparses... Elle est dans mon «vur, mais dans ses formes vagues, cl sans lien extérieur.

Une pensée vient de me faire sentir tout à l’heure l’horreur qu’il y aurait à ce que l’homme ne fût pas immortel. Supposez que Jésus-Christ ne^risle pim, qu’il soit mort, et bien mort, dans

toute la (orce du mot mort, qu’il n'y ait plus rien, exactomont rien dans l’univers qui puisse s’appeler Jésus-Christ, que foutes les molécules qui le formaient se sont éparpillées et qu’il n'est plus rien. J’ai fait l’exi>érience, j'ai voulu très lixement me figurer cela, et je vous jure que cela m'a été impossible. Ce serait une si effroyable contradiction que j’aimerais autant supposer (pie l’homme de boue égale l’homme de l’esprit. Cæ serait un monstre. C’est le monde sans Dieu de Jean-Paul ; car la [)arité des deux raisonnements est frappante, et je dirais volontiers comme Jean- Paul, que si jamais j’étais assez malheureux pour douter de mon immortalité, je penserais à Jésus, je me rapjtellerais cet effroyable recul que j’éprouvai en songeant qu’il n’était plus, et je dirais comme saint Paul: 11 vil. Doncje vivnd. 5/ Christtix resuire.rit, etc.

Il faudrait mettre ceci en forme, et cela égalerait ,lean-Paul. Voici comme on le pourrait.

Je me suppo.sc transporté au delà du monde, je veux savoir des nouvelles de ceux qui sont morts. Je m’informe, et le premier ; où est Jésus?...

Jésus, me répondrait un génie, était composé comme tous les hommes de molécules, d’hydro-

gène, etc. Tu sais bien que les Juifs le prirent, rattachèrent è une croix, etc., et que la cause de mort étant suffisante, il mourut. On le mit en terre, son corps se pourrit, ses molécules s’en allèrent à droite et à gauche, ces terres ont été souvent bouleversées ; dans ces bouleversements, elles ont achevé de se disperser; les unes sont dans les airs, les autres aux quatre coins du monde, en sorte qu’il n'y a plus rien au monde qui s’appelle Jésus.

Que cette affreuse manière toute matérialiste est hideuse et quel cauchemar elle fait du monde! Expérimentalement parlant, n'est-ce pas faux? Est -ce tout le monde? Le monde peut-il être comme cela ? Non : cela est faux.

Même raisonnement pour Socrate. Le poison descendit dans l’estomac, il décomposa, etc., son sang s'altéra, il mourut, puis ses molécules s’en allèrent, quoi! voilà tout. .Mais est-ce là Socrate? Oui, ex|)oser dans sa crudité le matérialisme, c’est le réfuter.

Frappez-vous la tète de cette pensée, vous en verrez l'horreur. Jésus-Christ n’était qu’un agrégat de molécules. — J’ai essayé de me figurer. Impossible. Je l’ai senti, je l’ai touché, il est mon ami.

HOl-HÉHE.

J’ai éprouvé ce soir (plusieurs mois après) un rêve tout analogue, au moins quant à l’expression.

Une jeune fille simple et belle, à l’œil grand et noir, plein de sensibilité, mais sans rien d’intellectuel , condamnée à mort pour rien , presque rien, qu’elle avait commis par simplicité (quelque chose de Marguerite de Faust), sans savoir. Je la voyais, je la connaissais beaucoup, c’est Dorothée de la Pucelle, c’était à certains moments, une amie d’Henriette, Claire Brunol, mademoiselle Ulliac, par les métamorphoses ordinaires des songes. Elle était calme et résignée, d’une certaine résignation inexprimable, venant de faiblesse et de passivité. Allons ! je suis entre leurs mains, qu’ils fassent de moi ce qu’ils voudront. (Manière extrêmement touchante de se poser visà-vis des hommes et de la souffrance, que j’ai souvent éprouvée. On se recueille, comme voué à toutes les douleurs et injustices, de telle sorte que désormais elles ne font plus d’impression, faiblesse qui n’a pas la force de réagir contre ce qui la fait souffrir.) Elle jouait presque avec l’instrument de supplice qui était là, elle en parlait, ainsi que des circonstances matérielles de sa mort, avec une inexprimable simplicité. Mais .surtout cet air de souffrir et de se résigner par faiblesse et

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