‹ Cahiers de la quinzaine (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · SABINE · texte numérisé non relu

SABINE

Dans une aile de la maison, de l'autre côté de la cour, logeait au rez-de-chaussée une jeune femme de vingt ans, veuve depuis quelques mois, avec une petite fille. Madame Sabine Froehlich était aussi locataire du vieux Euler. EUe occupait la boutique qui domiait sur la rue, et elle avait de plus deux chambres sur la cour, avec jouissance d'un petit carré de jardin, séparé de celui des Euler par ime simple clôture de fil de fer, où s'enroulait du Uerre. On l'y voyait rarement; l'enfant s'y amusait seule, du matin au soir, à tripoter la terre; et le jardin poussait conune il voulait, au grand mécontentement du vieux Justus, qui aimait les allées ratissées et le bel ordre dans les parterres. Il avait essayé de faire à sa locataire quelcpies observations à ce sujet; mais c'était probablement pour cela qu'elle ne se montrait plus; et le jardin n'en allait pas mieux.

Madame Froehlich tenait une petite mercerie, qui aurait pu être assez achalandée, grâce à sa situation, dans une rue commerçante, au cœur de la ville ; mais eUe ne s'en occupait pas ])eaucoup plus que du jardin. Au lieu de faire son ménage elle-même, conmae il convenait, selon madame Vogel, à une femme qui se respecte, — surtout (piand elle n'est pas dans une situation de fortmie qui permette, sinon excuse l'oisiveté, — elle avait pris une petite servante, une fille de quinze ans,

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qui venait quelques heures, le matin, pour faire les chaniljres et garder le magasin, pendant que la jeune femme s'attardait paresseusement dans son lit, ou à sa toilette.

Christophe l'apercevait parfois, à travers ses carreaux, circulant dans sa chambre, pieds nus, dans sa longue chemise, ou assise pendant des heures en face de son miroir; car elle était si insouciante, qu'elle oubliait de fermer ses rideaux; et, quand elle s'en apercevait, elle était si iadolente, qu'elle ne prenait pas la peiae d'aller les baisser. Christophe, plus pudicjue qu'elle, s'écartait de sa fenêtre, pour ne pas la gêner ; mais la tentation était forte. En rougissant vm peu, il jetait un regard de côté sur les bras nus, un peu maigres, languissamment levés autour des cheveux défaits, les mains jointes derrière la nuque, s'oulîliant dans cette pose, jusqu'à ce cju'ils fussent engourdis, et qu'elle les laissât retomber. Christophe se persuadait que c'était par mégarde qu'il voyait en passant cet agréable spectacle, et c[u'il n'en était pas troublé dans ses méditations musicales ; mais il y prenait goût, et il finit par perdre autant de temps à regarder madame Sabine, qu'elle en perdait à faire sa toilette. Non pas qu'elle fût coquette : elle était plutôt négligée, à l'ordinaire, et n'apportait pas à sa mise le soin méticuleux qu'y mettaient Amalia ou Rosa. Si elle s'éternisait devant sa table de toilette, c'était pure paresse; à chaque épingle qu'elle enfonçait, il lui fallait se reposer ensuite de ce grand effort, en se faisant dans le miroir de petites mines dolentes. Elle n'était pas encore tout à fait habillée, à la fin de la journée.

Souvent, la bonne sortait, avant que Sabine fût

L ADOLESCENT

prête; et un client sonnait à la porte du magasin. Elle le laissait sonner et appeler une ou deux fois, avant de se décider à se lever de sa chaise. EUe arrivait, souriante, sans se presser, — sans se presser, cherchait l'article qu'on lui demandait, — et, si elle ne le trouvait pas après quelques recherches, ou même (cela arriva) s'il fallait, pour l'atteindre, se donner trop de peine, transporter par exemple l'échelle d'un bout de la pièce à l'autre, — elle disait tranquillement qu'elle n'avait plus l'objet; et comme elle ne s'inquiétait pas de mettre à l'avenir un peu plus d'ordre chez elle, ou de renouveler les articles qui manquaient, les clients se lassaient et s'adressaient ailleurs. Sans rancune, du reste. Le moyen de se fâcher avec cette aimable personne, qui parlait d'une voix douce, et ne s'émouvait de rien ! Tout ce qu'on pouvait lui dire lui était indifférent; et on le sentait si bien, cpie ceux qui commençaient à se plaindre n'avaient même pas le courage de continuer : ils partaient, répondant par im sourire à son charmant sourire; mais ils ne revenaient plus. Elle ne s'en troublait poiat. Elle souriait toujours.

Elle avait l'air d'ime petite ligvu'e florentine. Les sourcils levés, bien dessinés, des yeux gris à demi ouverts, sous le rideau des cUs. La paupière inférieiue un peu gonflée, avec un léger pli creusé dessous. Le petit nez délicat se relevait vers le bout par xme com*be légère. Une autre petite courbe le séparait de la lèvre supérieure, qui se retroussait au dessus de la bouche entr'ouverte, avec une moue de lassitude souriante. La lèvre inférieure était im peu grosse; le bas de la figure, rond, avait le sérieux enfantin des petites vierges de Filippo Lippi. Le teint était un peu brouillé,

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les cheveux brun-clair, des boucles en désordre, et un chignon à la diable. Elle avait un corps menu, aux os délicats, aux mouvements paresseux. Mise sans beaucoup de soin, — une jaquette qui bâillait, des boutons qui manquaient, de vilains souliers usés, l'air un peu somllomiette, — eUe charmait par sa grâce juvénile, sa douceur, sa chatterie instinctive. Quand elle venait prendre l'air à la porte de la boutique, les jeunes gens qui passaient la regardaient avec plaisir ; et bien qu'elle ne se souciât point d'eux, elle ne manquait pas de le remarcpier. Son regard prenait alors cette expression reconnaissante et joyeuse, qu'ont les yeux de toute femme qui se sent regardée avec sympathie. Il semlîlait dire :

— Merci!... Encore! Encore! Regardez-moi!...

Mais quelque plaisir qu'elle eût à plaire, jamais sa nonchalance n'eût fait le moindre effort pour plaire.

EUe était un objet de scandale pour les Euler- Vogel. Tout en elle les blessait : son indolence, le désordre de sa maison, la négligence de sa toilette, son indifférence poUe à leurs observations, son éternel soul'ire, la sérénité impertinente avec laquelle eUe avait accepté la mort de son mari, les mdispositions de son enfant, ses mauvaises affaires, les ennuis gros et menus de la vie quotidienne, sans que rien changeât rien à ses chères habitudes, à ses flâneries éternelles, — tout en elle les blessait : et le pire de tout, qu'ainsi faite, eUe plaisait. Madame Vogel ne pouvait le lui pardonner. On eût dit que Sabme le fît exprès jîour infliger par sa conduite un démenti ironique aux fortes traditions, aux vrais prmcipes, au devoir insipide, au travail sans plaisir, à l'agitation, au bruit, aux ciuereUes, aux lamen-

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talions, au pessimisme sain, qui était la raison d'être de la famille Euler, comme de tous les honnêtes gens, et faisait de leur vie un purgatoire anticipé. Qu'une femme qui ne faisait rien et se donnait du bon temps, toute la sainte journée, se permît de les narguer de son calme insolent, tandis qu'ils se tuaient à la peine comme des galériens, — et que, par dessus le marché, le monde lui donnât raison, — cela passait les bornes, c'était à décourager d'être honnête!... Heureusement, Dieu merci ! il y avait encore cpielques gens de bon sens sur terre. Madame Vogel se consolait ayec eux. On échangeait les observations du jour sur la petite veuve, qu'on épiait à travers ses persieimes. Ces commérages faisaient la joie de la famille, le soir, quand on était réuni à table. Christophe écoutait d'une oreille distraite. Il était si habitué à entendre les Vogel se faire les censeurs de la conduite de leurs voisins, qu'il n'y prêtait plus aucune attention. D'ailleurs, il ne connaissait encore de madame Sabine que sa nuque et ses bras nus, qui, bien qu'assez plaisants, ne lui permettaient pas de se faire une opinion définitive sur sa personne. Il se sentait pourtant plein d'indulgence pour elle; et, par esprit de contradiction, il lui savait gré surtout de ne point plaire à madame Vogel.

Le soir, après dîner, quand il faisait très chaud, on ne pouvait rester dans la coiu- étouffante, où le soleil donnait, toute l'après-midi. Le seul endroit de la maison où l'on respirât un peu était le côté de la rue. Euler et son gendre allaient quelquefois s'asseoir sur le pas de lem* porte, avec Louisa. Madame Vogel et Rosa n'apparaissaient qu'un instant : elles étaient retenues par les soins du ménage ; madame Vogel mettait son amour-propre à bien montrer qu'elle n'avait pas le temps de flâner; et elle disait, assez haut pour qu'on l'entendît, que tous ces gens qui étaient là, à bâiller sur leurs portes, sans faire œuvre de leurs dix doigts, lui donnaient sur les nerfs. Ne pouvant — (eUe le regrettait) — les forcer à s'occuper, elle prenait le parti de ne pas les voir, et elle rentrait travailler rageusement. Rosa se croyait obligée de l'imiter. Euler et Vogel trouvaient des courants d'air partout, ils craignaient de se refroidir, et remontaient chez eux ; ils se couchaient fort tôt, et se seraient crus perdus s'ils avaient changé la moindre chose à leurs habitudes. A partir de neuf heures, il ne restait plus que Louisa et Christophe. Louisa passait ses journées dans sa chambre; et, le soir, Christophe s'obligeait, quand il le pouvait, à lui tenir compagnie, pour la forcer à prendre un peu l'air. Seule, elle ne fût point sortie : le bruit de la rue l'effarait. Les enfants se poursuivaient avec des cris aigus. Tous les chiens du quartier y répondaient avec

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leurs aboiements. On entendait des sons de piano, une clarinette un peu plus loin, et, dans une rue voisine, un cornet à piston. Des voix s'interpellaient. Les gens allaient et venaient par groupes, devant leurs maisons. Louisa se serait crue perdue, si on l'eût laissée seule au milieu de ce tohu-l)ohu. Mais auprès de son fils, elle y trouvait presque plaisir. Le bruit s'apaisait graduellement. Les enfants et les chiens se couchaient les premiers. Les groupes s'égrenaient. L'air devenait plus pm*. Le silence descendait. Louisa racontait de sa voix fluette les petites nouvelles que lui avaient apprises Amalia ou Rosa. EUe n'y trouvait pas un très grand intérêt. Mais elle ne savait de quoi causer avec son fils, et eUe éprouvait le besoin de se rapprocher de lui, de dire quelque chose. Christophe, qui le sentait, feignait de s'intéresser à ce qu'elle racontait ; mais il n'écoutait pas. Il s'engourdissait vaguement, et repassait les événements de sa journée.

Un soir qu'ils étaient ainsi, — pendant que sa mère parlait, il vit s'ouvrir la porte de la mercerie voisine. Une forme féminine sortit silencieusement, et s'assit dans la rue. Quelques pas séparaient sa chaise de Louisa. Elle s'était placée dans l'ombre la plus épaisse. Christophe ne pouvait voir son visage ; mais il la reconnaissait. Sa torpeur s'effaça. L'air lui parut plus doux. Louisa ne s'était pas aperçue de la présence de Sabioe, et continuait à mi-voix son tranquille bavardage. Christophe l'écoutait mieux, et il éprouvait le besoin d'y mêler ses réflexions, de parler, d'être entendu peut-être. La mince silhouette demeiu'ait sans bouger, un peu affaissée, les jambes légèrement croisées, les mains l'ime sur l'autre posées à plat sur ses genoux. EUe

Je rni- Ch ris tophe

regardait devant elle, eUe ne semblait rien entendre. Loiiisa s'assoupissait. Elle rentra. Christophe dit cjn'il voulait rester encore un peu.

Il était près de dix heures. La rue s'était vidée. Les derniers voisins rentraient l'un après l'autre. On eHtendait le bruit des boutiques qui se fermaient. Les vitres éclairées clignaient de l'œil et s'éteignaient. Une ou deux s'attardaient encore : elles moururent. Silence... Ils étaient seuls, ils ne se regardaient pas, ils retenaient leur souffle, ils semlîlaient ignorer qu'ils étaient l'un près de l'autre. Des champs lointains venait le parfum des prairies fauchées, et, d'un balcon voisin, l'odeur d'un pot de giroflées. L'air était immobile. La Voie Lactée coulait au-dessus de leurs têtes. A droite, Jupiter sanglant. Au-dessus d'une cheminée, le Chariot de David inclinait ses essieux ; dans le pâle ciel vert, ses étoiles fleurissaient comme des marguerites. A l'église de la paroisse, onze heures sonnèrent répétées tout autom* par les autres églises, aux voix claires ou Touillées, et, dans l'intérieur des maisons, par les timbres assourdis des pendules, ou par les coucous enroués.

Ils s'éveillèrent brusquement de leur songerie, et se levèrent en même temps. Et, comme ils allaient rentrer, chacun de son côté, tous deux ils se saluèrent de la tête, sans parler. Christophe remonta dans sa chambre. Il alluma sa bougie, s'assit devant sa table, la tête dans ses mains, et resta longtemps sans penser. Puis il soupira, et se coucha.

Le lendemain, en se levant, il s'approcha machmalement de la fenêtre, et regarda du côté de la chambre de Sabine. Mais les rideaux étaient clos. Ils le furent, toute la matinée. Ils le furent toujours depuis.

Christophe proposa à sa mère, le soir suivant, d'aller de nouveau s'asseoir devant la porte de la maison. Il en prit l'habitude. Louisa s'en réjouit : elle s'inquiétait de le voir s'enfermer dans sa chambre, aussitôt après dîner, fenêtre close, volets clos. — La petite ombre muette ne manqua pas non plus de revenir s'asseoir à sa place accoutumée. Ils se saluaient d'un rapide signe de tête, sans que Louisa s'en aperçût. Christophe causait avec sa mère. Sabine souriait à sa petite fille, qui jouait dans la rue; vers neuf heures, elle allait la coucher, puis revenait sans bruit. Quand elle tardait un peu, Christophe commençait à craindre qu'elle ne revînt plus. Il guettait les bruits de la maison, les rires de la fillette cjui ne voulait pas dormir; il distinguait le frôlement de la robe de Sabine, avant ciu'elle eût paru sur le seuil de la bouticpie. Alors il détournait les yeux, et parlait à sa mère d'une voix plus animée. Il avait le sentiment parfois que Sabine le regardait. Il jetait de son côté des regards furtifs. Mais jamais leurs yeux ne se rencontraient.

L'enfant servit de lien entre eux. Elle courait dans la rue avec d'autres petits. Ils s'amusaient ensemble à exciter un brave chien débomiaire, qui sommeillait, le museau allongé entre les pattes ; il entr'ouvrait un œil rouge, et poussait à la fin un grognement ennuyé : alors ils se dispersaient, en piaillant d'eflroi et de bonheur.

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La fillette poussait des cris perçants, et regardait derrière elle, comme si elle était poursuivie : elle allait se jeter dans les jambes de Louisa, qui riait affectueusement. Louisa retenait l'enfant, eUe la questionnait; et l'entretien s'engageait avec Sabine. Christophe n'y prenait point part. Il ne parlait pas à Sabine. Sabiae ne lui parlait pas. Par une convention tacite, ils feignaient de s'ignorer. Mais il ne perdait pas im mot des propos échangés par dessus sa tête. Son silence paraissait hostile à Louisa. Sabine ne le jugeait pas auisi; mais il l'intimidait, et elle se troublait un peu dans ses réponses. Alors elle trouvait une raison pour rentrer.

Pendant toute une semaine, Louisa enrhumée garda la chambre. Christophe et Sabine se trouvèrent seuls. La première fois, ils en furent effrayés. Sabine, pour se donner une contenance, tenait la petite sur ses genoux, et la mangeait de baisers. Christophe gêné ne savait pas s'il devait continuer d'ignorer ce qui se passait auprès de lui. Gela devenait difficile : bien qu'ils ne se fussent pas encore adressé la parole, la connaissance était faite, grâce à Louisa. Il essaya de sortir une ou deux phrases de sa gorge ; mais les sons s'arrêtaient en route. La fillette, ime fois de plus, les tira d'embarras. En jouant à cache-cache, elle tournait autom* de la chaise de Christophe, cpii l'attrapa au passage et l'embrassa. Il n'aimait pas beaucoup les enfants ; mais il éprouvait une douceur singulière à embrasser celle-ci. La petite se débattait, tout occupée de son jeu. Christophe la taquina, elle lui mordit les mains ; il la laissa glisser à terre. Sabine riait. Ils échangèrent, en la regardant, quelques mots insignifiants. Puis Christophe

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essaya — (il s'y crut obligé) — de lier conversation ; mais il n'avait pas grandes ressoiu'ces de parole; et Sabine ne lui facilitait pas la tâche : elle se contentait de répéter ce qu'il venait de dire :

— Il faisait bon, ce soir.

— Oui, ce soir était excellent.

— On ne respirait pas dans la com*.

— Oui, la coiu* était étouffante.

L'entretien devenait pénilile. Sabine profita de ce qu'il était l'hcHre de faire rentrer la petite, porn* rentrer avec elle; et eUe ne se montra plus.

Christophe craignit qu'elle ne fît de même, les soirs suivants, et qu'elle évitât de se trouver avec lui, tant c[ue Louisa ne serait pas là. Mais ce fut tout le contraire; et, le lendemain, Sabine essaya de reprendre l'entretien. Elle le faisait par volonté plutôt que par plaisir; on sentait qu'elle se donnait beaucoup de mal pour trouver des sujets de conversation, et qu'elle s'ennuyait elle-même des questions qu'elle posait : demandes et réponses tombaient au milieu de silences navrants. Christophe se rappelait les premiers tête-à-tête avec Otto; mais avec Sabine, les sujets étaient plus restreints encore, et elle n'avait pas la patience d'Otto. Quand elle vit le peu de succès de ses tentatives, elle n'insista pas : il fallait se donner trop de mal, cela ne l'intéressait plus. Elle se tut, et il l'imita.

Aussitôt, tout redevint très doux. La nuit reprit son calme, et leur cœur ses pensées. Sabme se balançait lentement srœ sa chaise, en rêvant. Christophe rêvait, à ses côtés. Ils ne se disaient rien. Axi bout d'mie demiheure, Christophe, se parlant à lui-même, s'extasia à

Jean-Christophe

mi-voix sur les effluves grisants apportés par le vent tiède, qui venait de passer sur une charrette de fraises. Sabine répondit deux ou trois mots. Ils se turent de nouveau. Ils savouraient le chaitne de ces silences indéfinis, de ces mots indifférents. Ils subissaient le même rêve, ils étaient pleins d'ime seule pensée; Us ne savaient point laquelle, ils ne se l'avouaient pas à euxmêmes. Quand onze heures sonnèrent, ils se quittèrent en souriant.

Le jour d'après, ils ne tentèrent même plus de renouer conversation : ils reprirent leur cher silence. De loin en loin, quelques monosyllabes leur servaient à reconnaître qu'ils pensaient aux mêmes choses.

Sabine se mit à rire :

— Gonmie c'est mieux, dit-elle, de ne pas se forcer à parler ! On s'y croit oblig-é, et c'est si ennuyeux !

— Ah ! fît Christophe, d'un ton pénétré, si tout le monde était de votre avis !

Ils rirent tous deux. Ils pensaient à madame Vogel.

— La pauvre femme ! dit Sabine, comme elle est fatigante !

— EUe ne se fatigue jamais, reprit Christophe, d'un air navré.

Sabine s'égaya de son air et de son mot.

— Vous trouvez cela plaisant ? dit-U. Cela vous est bien aisé, à vous. Vous êtes à l'abri.

— Je crois bien, dit Sabine. Je m'enferme à clef chez moi.

Elle avait un petit rire doux, presque silencieux. Christophe l'écoutait, ravi, dans le calme de la nuit. Il aspira l'air frais, avec délices.

— Ah ! que c'est bon de se taire ! lit-il en s'étirant.

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— Et que c'est inutile de parler ! dit-elle.

— Oui, dit Christophe, on se comprend si bien !

Ils retombèrent dans leur silence. La nuit les empêchait de se von\ Ils souriaient tous deux.

Pourtant, s'ils sentaient de même, quand ils étaient ensemble, — ou s'ils se l'imaginaient, — ils ne savaient en réalité rien l'un de l'autre. Sabine ne s'en inquiétait aucunement. Christophe était plus curieux. Un soir, il lui demanda :

— Aimez-vous la musicjue ?

— Non, dit-elle simplement. Elle m'ennuie. Je n'y comprends rien du tout.

Cette franchise le charma. Il était excédé par les mensonges des gens qui se disaient fous de rausicpie et qui mouraient d'ennui, quand ils en entendaient : ce lui semblait presque une vertu de ne pas l'aimer et de le dire. Il s'informa si Sabine lisait.

— Non. D'abord, elle n'avait pas de livres. Il lui offrit les siens.

— Des livres sérieux ? demanda-t-elle, inquiète.

— Pas de livres sérieux, si elle ne voulait pas. Des poésies.

— Mais ce sont des livres sérieux !

— Des romans, alors.

Elle fit la moue.

— Gela ne l'mtéressait pas ?

— Si, cela l'intéressait ; mais c'était toujours trop long ; jamais elle n'avait la patience d'aller juscju'au ])out. Elle oubliait le commencement, elle sautait des chapitres, et elle ne comprenait plus rien. Alors elle jetait le livre.

— Belle preuve d'intérêt !

Jean-Christophe

— Bah ! c'était bien assez pour une histoire pas vraie. Elle réservait son intérêt pour autre chose que pour des livres.

— Pour le théâtre peut-être ?

— Ah ! bien, non !

— Est-ce ciu'elle n'y allait pas ?

— Non. Il faisait trop chaud. Il y avait trop de monde. On est bien mieux chez soi. Les Imnières font mal aux yeux. Et les acteiu-s sont si laids !

Là-dessus, il était d'accord avec elle. Mais il y avait encore autre chose au théâtre : les pièces.

— Oui, fit-elle distraitement. Mais je n'ai pas le temps.

— Que pouvez-vous faire du matin jusqu'au soir ? Elle soiu-iait :

— Il y a tant à faire !

— C'est vrai, dit-il, vous avez votre magasin.

— Oh ! fit-elle tranquillement, cela ne m'occupe pas beaucoup.

— C'est votre fillette alors qui vous prend tout votre temps ?

— Oh ! non, la pauvre petite ! elle est bien sage, elle s'amuse toute seule.

— Alors?

Il s'excusa de son indiscrétion. Mais eUe s'en amusait.

— Il y avait tant, tant de choses !

— QueUes?

— Elle ne pouvait pas dii^e. Il y en avait de toutes sortes. Quand ce ne serait que se lever, faire sa toilette, penser au dîner, faire le dîner, manger le dîner, penser au souper, ranger un peu sa chambre... La

L ADOLESCENT

journée était déjà finie... Et il fallait l)ien pourtant avoir aussi un peu de temps pour ne rien faire!...

— Et vous ne vous ennuyez pas ?

— Jamais.

— Même quand vous ne faites lûen?

— Siu'tout quand je ne fais rien. C'est bien plutôt de faire quelque chose, qui m'ennuie.

Ils se regardèrent en riant.

— Que vous êtes heureuse ! dit Christophe. Moi, je ne sais pas ne rien faire.

— Il me semble que vous savez très bien.

— J'apprends depuis quelques jours.

— Eh bien, vous arriverez.

Il avait le cœur paisilile et reposé, quand il venait de causer avec eUe. Il lui suffisait de la voir. Il se détendait de ses inquiétudes, de ses irritations, de cette angoisse nerveuse qui lui contractait le cœur. Nul trouble quand il lui parlait. Nul trouble cjuand il songeait à elle. Il n'osait se l'avouer; mais, dès qu'il était près d'elle, il se sentait pénétré par une torpeur délicieuse, il s'assoupissait presque. Les nuits, il dormait conmie il n'avait jamais dormi.

En revenant de son travail, il jetait un coup d'œU dans l'intérieur de la boutique. Il était rare qu'U ne vît pas Sabine. Ils se saluaient en souriant. Parfois, elle était sur le seuil, et ils échangeaient quelques mots; ou bien il entr'ouvrait la porte, il appelait la petite, et lui glissait dans la main un cornet de bonbons.

Un jour, il se décida à entrer. Il prétendit avoir besoin de boutons pour son veston. Elle se mit à en chercher ; mais elle ne les trouva pas. Tous les boutons étaient mêlés : impossil^le de s'y reconnaître. Elle était un peu ennuyée qu'il vît ce désordre. Lui s'en divertissait, et se penchait curieusement pour mieux voir.

— Non ! fît-elle, en tâchant de cacher les tiroirs avec ses mains. Ne regardez pas! C'est un fouilUs...

Elle se remit à chercher. Mais Christophe la gênait. Elle se dépita, et repoussant le tiroir :

— Je ne trouve pas, dit-elle. Allez donc chez Lisi, dans la rue à côté. Elle en a sûrement. Elle a tout ce qu'on veut.

Il rit de cette façon de faire des affaires.

— Est-ce que vous lui envoyez ainsi tous vos clients?

— Ma foi, ce n'est pas la première fois, répondit-elle gaiement.

Elle avait pourtant un peu honte.

— C'est trop emiuyeux de ranger, reprit-elle. Je

remets de jour en jour pour le faire... Mais je le ferai sûrement demain. %

— Voulez-vous que je vous aide ? dit Christophe. Elle refusa. Elle eût bien voulu accepter; mais elle

n'osait pas, à cause des commérages. Et puis, cela l'humiliait.

Ils continuèrent à causer.

— Et vos boutons? dit-elle à Christophe, après un moment. Vous n'allez pas chez Lisi?

— Jamais de la vie, dit Christophe. J'attendrai que vous ayez rangé.

— Oh ! dit Sabine, qui avait déjà oublié ce cp'elle venait de dire, n'attendez pas si longtemps !

Ce cri du cœur les mit en joie.

Christophe s'approcha du tiroir qu'elle avait repoussé :

— Laissez-moi chercher, voulez-vous?

Elle courut à lui pour l'empêcher :

— Non, non, je vous en prie, je suis sûre que je n'ai pas...

— Je parie que vous l'avez.

Du premier coup, il ramena, triomphant, le bouton qu'il voulait. Il lui en fallait d'autres. Il voulut continuer de fouiller; mais elle lui arracha la boîte des mains, et, se piquant d'amour-propre, elle se mit elle-même à chercher.

Le jour baissait. Elle s'approcha de la fenêtre. Christophe s'assit à quelques pas; la fillette grimpa sur ses genoux. Il feignait d'écouter son verbiage, et y i*épondait distraitement. Il regardait Sabine, qui se savait regardée. Elle se penchait sur la boîte. Il apercevait sa nuque et un peu de sa joue. — Et tandis qu'il la regai*dait, il vit qu'elle rougissait. Et il rougit aussi.

Jea n-Chris tophe

L'enfant parlait toujours. Personne ne lui répondait. Sabine ne bougeait plus. Christophe ne voyait pas ce qu'elle faisait : il était sûr qu'elle ne faisait rien, elle ne regardait même pas la boîte qu'elle tenait. Le silence se prolongeait. La petite fille inquiète se laissa glisser des genoux de Christophe :

— Pom^quoi vous ne dites plus rien?

Sabine se retourna bruscjuement, et la serra dans ses bras. La boîte se répandit par terre; la petite poussa des cris de joie, elle courut à quatre pattes à la poursuite des boutons qui roulaient sous les meubles. Sabine revint près de la fenêtre, et appuya son visage contre les carreaux. Elle semblait s'absorber dans la vue du dehors.

— Adieu, dit Christophe, troublé.

Elle ne bougea point la tête, et dit tout bas :

— Adieu.

L'après-midi, le dimanche, la maison restait vide. Toute la famille se rendait à l'église, et entendait les vêpres. Sabine n'y allait point. Christophe, en plaisantant, lui en fit des reproches, ime fois qu'il l'aperçut assise devant sa porte, dans le petit jardin, tandis que les belles cloches s'égosillaient à l'appeler. Elle répondit sur le même ton cjue la messe seule était obligatoire ; les vêpres ne l'étaient pas : il était donc inutile, et même im peu indiscret, de faire excès de zèle ; et elle aimait à penser cpi'au lieu de lui en vouloir. Dieu Itd en saurait gré.

— Vous faites Dieu à votre image, dit Christophe.

— Cela m'ennuierait tant à sa place ! fit-elle d'un ton convaincu.

— Vous ne vous occuperiez pas souvent du monde, si vous étiez à sa place.

— Tout ce que je lui demanderais, c'est qu'il ne s'occupât pas de moi.

— Cela n'en irait peut-être pas plus mal, dit Christophe.

— Chut! s'écria Sabine, nous disons des impiétés!

— Je ne vois pas l'impiété qu'il y a à dire que Dieu vous ressemble. Je suis sûr qu'il est flatté.

— Voulez-vous vous taire! dit Sabine, moitié riant, moitié fâchée. Elle commençait à craindre que Dieu se scandalisât. Elle se hâta de détourner la conversation.

Jean-Christophe

— Et puis, dit-elle, c'est le seul moment de la semaine, où l'on peut jouir en paix du jardin.

— Oui, dit Christophe. Ils ne sont pas là. Ils se regardèrent.

— Quel silence! fit Sabhae. On n'est pas habitué... On ne sait plus où on est...

— Oh! cria brusquement Christophe avec colère, il y a des jours où j'ai envie de l'étrangler!

Il n'était pas besoin d'expliquer de qui il voulait parler.

— Et les autres? demanda Sabine gaiement.

— C'est vrai, dit Christophe, découragé. Il y a Rosa.

— Pauvre petite ! dit Sabine.

Ils se turent.

— Si c'était toujours comme c'est maintenant!... soupira Christophe.

Elle leva vers lui ses yeux riants, puis les baissa de nouveau. Il s'aperçut qu'elle travaillait.

— Que faites-vous là ? demanda-t-il.

(Il était séparé d'elle par le rideau de lierre tendu entre les deux jardins).

— Vous voyez bien, dit-elle, en levant une écuelle qu'elle tenait sur ses genoux ; j'écosse des petits pois.

Elle poussa un gros soupir.

— Mais ce n'est pas désagréable! dit-U en riant.

— Oh! répondit-eUe, c'est mourant, d'avoir à s'occuper toujours de son dîner!

— Je parie, dit-il, que si c'était possible, vous vous passeriez de dîner, plutôt que d'avoir l'ennui de le préparer.

— Bien sûr ! s'écria-t-elle.

— Attendez ! Je vais vous aider.

L ADOLESCENT

Il enjamba la clôture, et vint près d'elle.

Elle était assise sur une chaise, à l'entrée de sa maison. Il s'assit sur une marche, à ses pieds. Dans les plis de sa robe ramassés sur son ventre, il puisait des poignées de gousses vertes; et il versait les petites balles rondes dans l'écuelle posée entre les genoux de Sabine. Il regardait à terre. Il voyait les bas noirs de Sabine, qui moulaient ses chevilles et ses pieds, dont l'un sortait à demi de l'un de ses souliers. Il n'osait lever les yeux vers elle.

L'air était lourd. Le ciel était très blanc, très bas, sans un souffle. Aucune feuille ne bougeait. Le jardin était clos de grands murs : le monde finissait là.

L'enfant était sortie avec mie voisine. Ils étaient seuls. Ils ne se disaient rien. Ils ne pouvaient plus rien dire. Sans voir, il prenait sur les genoux de Sabine d'autres poignées de petits pois; ses doigts tremblaient en la touchant : Us rencontrèrent, au milieu des gousses fraîches et lisses, les doigts de Sabme qui tremljlaient. Ils ne purent plus contmuer. Ils restèrent immobiles, ne se regardant pas : elle, renversée sur sa chaise, la bouche entr'ouverte, les bras pendants; lui, assis à ses pieds, adossé contre elle ; il sentait le long de son épavile et de son bras la tiédeur de la jambe de Sabine. Ils étaient haletants. Christophe appuyait ses mams contre la pierre, pour les rafraîchir : une de ses mains frôla le pied de Sabine, sorti de son soulier, et resta posée sur lui, ne put se détacher. Un frisson les parcourut. Ils étaient près du vertige. La main de Christophe serrait les doigts menus du petit pied de Sabine. Sabine, moite et glacée, se penchait vers Christophe...

Des voix connues les arrachèrent à cette ivresse. Ils

Jean-Christophe

tressaillirent. Christophe se releva d'un bond, et repassa la barrière. Sabine ramassa les épluchures dans sa robe, et regagna la maison. De la cour, il se retourna. Elle était sur le seuil. Ils se regardèrent. Des gouttelettes de pluie commençaient à faire sonner les feuilles des arbres... Elle referma sa porte. Madame Vogel et Rosa rentraient... Il remonta chez lui...

Gomme le jour jamiâtre s'éteignait, noyé dans des torrents de pluie, il se leva de sa table, mû par une impulsion irrésistible ; il courut à sa fenêtre fermée, et il tendit les bras vers la fenêtre d'en face. Au même moment, à la fenêtre d'en face, derrière les vitres closes, dans la demi-ombre de la chambre, il vit — il crut voir — Sabine cpii lui tendait les bras.

Il se précipita hors de chez lui. Il descendit l'escalier. Il com'ut à la barrière du jardin. Au risque d'être vu, il allait la franchir. Mais, comme il regardait la fenêtre où elle lui était apparue, il vit que tous les volets étaient fermés. La maison semblait endormie. Il hésita à continuer. Le vieux Euler, qui allait à sa cave, l'aperçut et l'appela. Il revint sur ses pas. Il crut avoir rêvé.

Rosa ne fut pas longtemps sans s'apercevoir de ce qui se passait. Elle était sans défiance, et elle ne savait pas encore ce que c'était qu'im sentiment jaloux. EUe était prête à tout donner, et ne demandait rien en échange. Mais si elle se résignait mélancoliquement à ce que Christophe ne l'aimât poiut, elle n'avait jamais envisagé la possibilité que Christophe aimât une autre.

Un soir, après dîner, elle venait de terminer une ennuyeuse tapisserie, à lacpieUe elle travaillait depuis des mois. Elle se sentit heureuse, et elle eut envie de s'émanciper un peu, pour une fois, d'aller causer avec Clu'istophe. Elle profita de ce que sa mère avait le dos tourné, pour s'esquiver de la chambre. EUe se glissa hors de la maison, comme un écolier en faute. EUe se réjouissait de confondre Christophe, qui avait affirmé dédaigneusement qu'eUe ne finirait jamais son travail. EUe s'amusait de le surprendre dans la rue. La pauvre petite avait beau connaître les sentiments de Christophe à son égard; eUe était toujours disposée à juger du plaisir que les autres devaient avoir à la rencontrer, d'après celui cju'eUe éprouvait en les voyant.

EUe sortit. Devant la maison, comme d'habitude, Christophe et Sabine étaient assis. Le cœur de Rosa se serra. Pourtant eUe ne s'arrêta pas à cette impression irraisonnée; et gaiement, eUe interpeUa Christophe. Le

bruit de sa voix aiguë, dans le silence de la nuit, produisit sur Christophe l'effet d'une fausse note. Il tressaillit sur sa chaise, et grimaça de colère. Rosa lui agitait triomphalement sa tapisserie sous le nez. Christophe la repoussa avec impatience.

— Elle est finie, finie ! insistait Rosa.

— Eh bien, allez en commencer une autre ! dit sèchement Christophe.

Rosa fut consternée. Toute sa joie était tombée. Christophe continua méchamment :

— Et quand vous en aurez fait trente, quand vous serez bien vieille, vous pourrez au moins vous dire cjue vous n'avez pas perdu votre vie !

Rosa avait envie de pleurer :

— Mon Dieu ! comme vous êtes méchant, Christophe ! dit-elle.

Christophe eut honte, et lui dit quelques mots d'amitié. Elle se contentait de si peu, qu'elle retrouva aussitôt sa confiance ; et elle repartit de plus beUe dans son bruyant bavardage : elle ne pouvait parler bas, eUe criait à tue-tête, suivant l'habitude de la maison. Malgré tous ses efforts, Christophe ne put cacher sa mauvaise humeur. Il répondit d'abord quelques monosyllabes irrités; puis il ne répondit rien, il tourna le dos, et s'agitait sur sa chaise, en grinçant des dents, à ses notes de crécelle. Rosa voyait qu'elle l'impatientait, elle savait qu'elle devait se taire ; mais elle n'en continuait que plus fort. Sabine, silencieuse, dans l'ombre, à quelques pas, assistait à la scène avec une impassibilité ironique. Puis, lassée, et sentant que la soûlée était perdue, elle se leva et rentra. Christophe ne s'aperçut de son départ que quand elle n'était plus là. Il se leva aussitôt

et, sans même s'excuser, il disparut de son côté, avec un sec bonsoir.

Rosa, restée seule dans la rue, regardait, atterrée, la porte par où il venait de rentrer. Les larmes la gagnaient. Elle revint précipitamment, remonta chez elle, sans faire de bruit, pour ne pas avoir à parler à sa mère, se déshabilla en toute hâte, et, une fois dans son lit, enfoncée sous ses draps, elle sanglota. Elle ne cherchait pas à réfléchh'sur ce qui ^s'était passé; elle ne se demandait pas si Christophe aimait Sabine, si Christophe et Sabine ne pouvaient la souffrir; elle savait que tout était perdu, que la vie n'avait plus de sens, qu'il ne lui restait qu'à mourir.

Le lendemain matin, la réflexion lui revint avec l'éternel et décevant espoir. En rei^assant les événements de la veille, elle se persuada qu'elle avait eu tort de leur attribuer cette impoi'tance. Sans doute, Christophe ne l'aimait pas ; elle s'y résignait, gardant au fond du cœur la pensée inavouée qu'elle finirait par se faire aimer, à force de l'aimer. Mais où avait-elle pris qu'il y eût quelque chose entre Sabme et lui? Comment aurait-il pu aimer, intelligent comme il était, une petite persoime, dont l'insignifiance et la médiocrité frappaient les yeux de tous? Elle se sentit rassurée, — et n'en commença pas moins à surveiller Christophe. Elle ne vit rien, de tout le jour, puisqu'il n'y avait rien à voir; mais Christophe, qui la vit en revanche rôder tout le jour autour de lui, sans s'expli([uer pourquoi, en conçut une irritation singulière. Elle y mit le comlile, le soir, quand elle reparut et s'installa décidément à côté d'eux, dans la rue. Ce fut ime réédition de la scène de la veille : Rosa seule parla. Mais Sabine n'attendit pas aussi longtemps,

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