‹ Cahiers de la quinzaine (volume 4)Chapitre 9 sur 18 · LOTTIN · texte numérisé non relu

LOTTIN

[Suite du Mémoire :]

« Mademoiselle de Tucé avait conservé, après la mort de sa mère, deux vieilles servantes qui faisaient parfaitement son service. L'une d'elles était là depuis quarante-deux ans, file avait élevé M. de Tucé lils, fermé les yeux à madame et M. de Tucé. M. l'abbé, ne la trouvant pas assez agile,

la maison m appartient. Je le ferai connaître

obtint le renvoi de cette fidèle servante qui fut remplacée, par une fille de la connaissance de l'abbé, (i) Elle se rendit utile dans la maison, elle veillait à ce que tout se fit avec économie, faisait une partie de la besogne des domestiques, balayait, nettoyait les souliers, s'efforçait de se rendre agréable aux bonnes comme à la maîtresse. Bientôt elle s'empara des clefs et s'en alla fureter partout. »

Mademoiselle Mélite faisait naïvement à madame Milliet l'éloge de cette intrigante :

i; janvier 1846.

Mademoiselle Pauline dont je te parle est ici depuis plusieurs semaines. C'est une compagne bien agréable et bien attentive; nous sommes souvent ensemble. Elle Aa voir des malades, faire des lectures pieuses aux infirmes, se rend utile dans la maison pour toute espèce de choses. M. l'abbé ne veut pas être oublié et il t'adresse et à M. Milliet mille choses honnêtes et respectueuses.

La même à la même

16 février 1846.

Ma mémoire s'en va tous les jours... Grâce à Dieu, j'ai le bon M. Lottin qui est indulgent... Mademoiselle Pauline est toujours ici et me fait bien plaisir; elle te remercie beaucoup de la peine que tu t'es donnée pour avoir des reliques de saint François Régis; si tu peux avoir des médailles, elle en sei-a très reconnaissante ; saint François Régis est très connu dans ce pays, et dans bien d'autres, par sa « vie » que nous avons et qui est bien admirable.

(i) Note de M. Lecorney, greffier : « En septembre i845, Pabbé renvoie une domestique nommée Adèle, et la remplace par une nommée Pauline Legrand, ûlle de mœurs dissolues, dont la seule occupation dans la maison est de soigner, non mademoiselle de Tucé, mais M. l'abbé Lottin, dont elle cire les chaussures et fait la chambre. Elle couche dans une attenance à cette chambre et fort éloignée de celle de mademoiselle de Tucè. »

TANTE MELITE

La même à la même

9 septembre i846.

Il y a peu de jours que je t'ai écrit, ma chère Louise, néanmoins je veux le faire aujourd'hui jiour te fau-e part de ma surprise et de mon mécontentement sur les propos que l'on a la hardiesse de tenir sur mademoiselle Pauline, et si tu en connois la source pour que tu les détruises. Madame de G... est venue il y a deux jours me demander si mademoiselle P... étoit pour demeurer ici, qu'elle me prévenoit que l'on lui avoit dit que c'étoit une aventurière, qui avoit été chassée de deux communautés, ce qui est faux... Elle vouloit même me donner des doutes sur sa probité, sur sa frugalité... en un mot, madame de C... m'en a fait le portrait, d'après ce que l'on lui a dit, de la personne la plus perverse et la plus fausse qui fût possible. J'ai accueilli ces calomnies, comme je devois le faire, avec la plus grande indignation et de manière que je suis sîire que madame de C... ne sera pas tentée une autre fois de se charger d'une semblable commission... Bien des choses honnêtes de la part de monsieur l'abbé Lottin.

[Suite du Mémoire :]

« Cependant, comme Pauline était peu instruite, l'abbé eut recours à mademoiselle Ducastel, qu'il plaça auprès de mademoiselle Mélite pour lui servir à la fois de dame de compagnie et de gouvernante.

J'ai dit que l'abbé avait relégué mademoiselle de Tucé dans une très froide mansarde, ce que je ne pus supporter sans lui faire des observations. Dès lors, il résolut de m'éloigner de ma belle-sœur, abolit l'usage de nous voir à manger deux fois la semaine et nous lit fermer la porte, lorsqu'elle fut souffrante.

Du despotisme l'abbé en vint aux mauvais procédés, et n'eut bientôt plus pour mademoiselle de Tucé les égards qu'il lui devait. Il lui ùta par exemple la jouissance d'un joli jardin qu'elle se plaisait à cultiver. »

20 connaître. — a

la maison m'appai'tient, je le ferai connaître

C'est mademoiselle Ducastel qui fut chargée de faire observer à Mélite que ses nièces la négligeaient et de rapporter d'innocents propos avec des variantes qui en dénaturaient le sens. En outre, « monsieur MilUet était un rouge, un franc-maçon, et l'on sait que ces gens-là sont capables de tous les crimes ».

Ces procédés jésuitiques ne tardèrent pas à porter leurs fruits :

Mademoiselle Mélite à Adrien de Tucé

9 décembre 1846.

J'ai eu des peines très sensibles et d'autant plus qu'elles me venoient de personnes qui sont loin de m'être indifférentes. Quoique l'on veuille me faire passer pour être en enfance, je n'y suis pas encore au point que je ne puisse choisir moi-même la personne que je veux pour gérer mon bien, et je vois plus que jamais que je ne dois pas la choisir dans ma famille... Monsieur l'abbé Loltin me charge de beaucoup de choses honnêtes et d'intérêt pour loi...

[Suite du Mémoire ;]

« Mademoiselle Mélite et son frère avaient toujours vécu en parfaite intelligence ; elle avait en lui si grande confiance qu'elle l'avait chargé absolument de l'administration de ses biens. A la mort de M. de Tucé, sa sœur partagea notre affliction. La plus complète intimité régnait entre nous et elle, et, pendant plusieurs années, elle me chargea de régler les comptes de ses fermiers, comme le faisait autrefois M. de Tucé. Mais profitant de mon absence, l'abbé Lottin demanda à mademoiselle Mélite de l'accompagner dans une visite qu'elle lit à ses propriétés. Ce fut lui qui se chargea de décider des réparations qu'il y avait à faire sur chaque ferme. Depuis cette époqxie, je ne fus plus consultée. L'abbé rédigea les baux, fit abattre les

TANTE MELITE

bois (i) et toucha le prix des fermages. Il devint l'homme nécessaire et mademoiselle Mélite lui donna une procuration générale. »

Madame de Tucé profita d'un voyage de l'abbé pour faire visite à sa belle-sœur. Elle n'eut pas de peine à se justifier du reproche d'indifférence. Elle rappela à Mélite ses souvenirs d'enfance, ce frère Lotiis qu'elle avait élevé, et qu'elle aimait tant, si beau, si bon, mort trop jeune, et ses enfants en qui il revivait. Elle réveilla ainsi cette affection fraternelle, qui ne s'éteint jamais tout à fait dans les cœurs aimants.

Mademoiselle Mélite très émue pleura. Elle assura ma grand mère qu'elle n'avait jamais eu l'intention de déshériter son neveu, ni ses deux charmantes nièces. Elle les avait vus naître tous les trois; elle les aimait tendrement.

Mais elle avoua aussi qu'elle était sans force pour résister à la volonté de l'abbé Lottin. Elle voyait bien qu'un jour peut-être, bon gré mal gré, elle serait contraLute de signer un testament en faveur d'une œuvre religieuse, dont l'abbé lui avait parlé. Une si belle œuvre !

Madame de Tucé continue ainsi son mémoire :

« Mademoiselle de Tucé me rassura complètement en faisant à mes enfants un abandon de la nue-propriété de ses biens par un acte en forme de vente, que je fis revêtir de toutes les formalités qui le rendirent valable, (a) Gela se lit à

(i) Il vient de faire abattre toute une belle allée de noyers et différents arbres de haute futaye.

(2) 19 juin i84;.

la maison m'appartient, je le ferai connaître

l'insu de l'abbé, qui fut six mois sans le savoir. Mais ayant eu besoin d'argent, il eut recours à mademoiselle de Tucé qui le refusa. Ne comprenant pas cette obstination, il présuma qu'elle a^ait jîris des engagements; il s'assura de ce fait au contrôle du Mans. Alors, ayant acquis la certitude qu'il ne pouvait plus disposer des revenus de ma sœur, il me fit fermer la porte, non seulement à moi, mais à mes enfants et petits-enfants. »

Ce fut assurément sans l'aveu de Mélite que la gouvernante écrivit à madame Milliet l'aimable missive que voici :

Le Mans, le 26 octobre 1847.

Madame,

Vous avez dû avoir connaissance, avant votre départ de Fleurigny, d'une lettre que l'amitié m'a imposé le pénible devoir d'écrire à madame de Tucé, votre mère.

Quoi qu'il en soit, et afin de prévenir tout malentendu, je me crois de nouveau obligée, madame, de vous réitérer la défense expresse que vous fait (et vous ne savez que trop pourquoi) votre respectable tante, de vous présenter chez elle, ni vous, ni M. Milliet, ni vos enfants.

Toute tentative que vous feriez de vous introduire chez elle contre sa défense serait une nouvelle ofi"ense, et ne ferait qu'aggraver votre situation.

Je suis, madame, votre serA'^ante.

DUCASTKL

Madame Milliet n'en voulut aucunement à sa tante, qui n'était pour rien dans cette insolente interdiction. Le style de la lettre en révélait clairement l'auteur.

[Suite du Mémoire :]

« Je fus alors porter plainte au procureur du roi et à monseigneur l'Evèque. Le premier m'engagea à prendre des arrangements pour me mettre chez mademoiselle de Tucé à la place de l'abbé. Monseigneur l'Evèque, ayant entendu le

TANTE MELITE

conseil de famille que je lui avais envoyé, prit l'engagement de faire sortir l'abbé, ce qui s'exécuta peu de jours après. M. Lottin était alors Secrétaire général de l'Evêché et Grand Vicaire. Monseigneur le cassa de ces charges, (i)

Mais l'abbé trouva moyen de nous jouer un autre tour, il prit chez lui mademoiselle de Tucé, et lorsque l'Évéque lui eut enjoint l'ordre de la reconduire chez elle, il la cacha dans un couvent. »

A la fin de 1847, madame de Tucé écrivait à sa fille :

Il pleut à verse et il y a impossibilité de mettre le nez dehors, aussi je viens causer avec a-ous. Car j'ai besoin de parler de ce qui m'occupe continuellement. Je suis tout le contraire d'Adrien qui est las d'en parler, moi, j'en ai une indigestion qui m'étouiTe; la disparition de ta tante me fait croire comme à toi qu'il y a de mauvais projets contre nous. Mais es-tu sûre qu'elle n'est plus chez elle? Peut-être est-elle tombée en enfance ou en béjat ou même en folie, et qu'ils la séquestrent, pour que nous ne la fassions pas interdire afin de profiter de cet état pour se faire donner une procuration qui les autoriserait à agir contre nous. Il est donc absolument nécessaire de savoir cela positivement. Il faut vous mettre en campagne pour la découvrir avant mon retour. Adressez-vous au chef de la police; Charles Mousseron peut faire cela mieux que vous vis-à-vis de cet individu, et lui recommander le plus scrupuleux secret de vos recherches... Si vous la croyez partie du Mans, vous pourriez encore faire visiter par la police les registres des diligences. Les places ne seront peut-être pas prises en son nom, mais en celui de sa Pauline. ïu ferais bien, Louise, d'aller voir madame Langeron, quoiqu'elle soit bien boutonnée, tu en tirerais peut-être quelque chose, quand ce ne serait que de savoir si elle est au Mans. Je ne trouve pas à propos de s'adresser au Procureur du roi pour *ces

(i) Monseigneur Bouvier entra à rKvêché du Mans (i834) gallican et philosophe ; mais il céda peu à peu à rinduence des Jésuites et mourut ultramontain.

29 ,.,i„„ul,,-. — a.

la maison m'appartient, je le ferai connaître

recherches, d'autant mieux que je pense aller à Angers trouver le Procureur général. De là pourraient émaner des ordres beaucoup plus avantageux pour nous...

Louise, j'en reviens encore à la découverte de ta tante chez elle. De la maison de mademoiselle de Biar, on verrait bien si les fenêtres de sa chambre sont ouvertes ; puis par ses fournisseurs, comme le boulanger, même la laitière, il me semble que si j'étais au Mans, je saurais tout dans une heure. Il faut que tu t'occupes de cela toi-même, car tes deux hommes [son frère et son mari] sont bien apathiques ; ils sauront ce qu'on leur dira, quant aux recherches, bernique! Si elle est partie, Pauline l'est aussi. La voit-on quelquefois ?

On ne voyait plus personne.

« Le cinq mars (1849), lundi dernier,

continue madame de Tucé, dans son mémoire au Procureur Général,

je me suis présentée chez mademoiselle Mélite, voulant lui remettre une rente échue le quatre; j'ai été textuellement jetée à la porte par Pauline, sa femme de chambre. Celle-ci a répondu à l'huissier qui m'accompagnait, qu'elle ne donnerait pas l'adresse de mademoiselle de Tucé, parce qu'on ne voulait pas qu'elle vit sa famille. Un nommé Le Grand, choisi par l'abbé Lottin pour recevoir la procui-ation de mademoiselle de Tucé, a déclaré connaître son domicilf, mais a persisté à le cacher. L'abbé Lottin a fait la même déclaration.

Cette persistance à nous dérober la présence de notre parente, nos informations inutiles, sa faiblesse d'esprit et de santé, sa fortune, les mains dans lesquelles elle se trouve si malheureusement placée, tout nous fait un devoir rigoureux de recourir à la Justice, et de réclamer de votre intervention, monsieur le Procureur Général, la connaissance du lieu où elle a été entraînée, cachée, et l'assurance que sa liberté personnelle n'est pas violée, ainsi que nous avons de puissants motifs de l'appréhender. »

Aucune suite ne fut donnée à cet appel. Un rapport de police de mai i85i nous apprit cependant que mademoiselle Mélite avait reparu au Mans.

En i852, lorsque M. Milliet fut condamné à l'exil, madame Milliet ne voulut pas partir sans revoir sa tante et lui faire un dernier adieu. Mon frère, ma sœur et moi nous accompagnions notre mère. On ne nous attendait pas; labbé était absent, nous fûmes reçus. J'étais bien jeune, et pourtant je me souviens de cette bonne vieille à l'air triste et à moitié éteint.

Sa maison, située dans ime rue déserte, (i) avait des fenêtres garnies de barreaux de fer ; les chambres nues n'étaient ornées que d'images de piété et de statuettes de la Vierge, avec des branches de buis bénit. Choses et gens tout était gris et terne dans ce lieu glacé ; on y parlait bas, et les bruits du monde n'y parvenaient qu'amortis. J'avais le coeur un peu serré. Je ne me souvenais nullement de ma grand tante, que je n'avais pas revue depuis l'âge de trois ans.

Ma mère fut reçue froidement, et sa visite ne fut pas longue. Mandé en toute hâte, l'abbé Lottin accourut. Il dissimula son mécontentement, salua cérémonieusement ma mère, et trouva même quelques mots de politesse banale pour les trois enfants. Je crois sentir encore le contact de sa main himiide caressant ma joue. J'éprouvais pour lui vme instinctive répulsion.

C'était un assez bel homme, aux traits durs et énergiques. Il tenait la tète légèrement penchée et levait fréquemment les yeux au ciel par une sorte de tic, ses paupières mi-closes cherchaient à dissimuler sous un

(i) La rue du Puits de quatre roues.

la maison m'appartient, je le ferai connaître

air humble l'expression mauvaise du regard, et sa voix prit des inflexions mielleuses, pleines d'onction, pour nous mettre poliment à la porte.

Je n'ai jamais revu ma grand tante. Sous l'action des remèdes qu'on lui prodiguait, sa santé s'altéra de plus en plus ; la paralysie était menaçante et, à mesure que les forces et l'intelligence s'affaiblissaient, la dévotion devenait de plus en plus exaltée. Séquestrée dans un couvent, (i) anémiée par les jeûnes, mademoiselle Mélite tomba peu à peu en enfance.

L'abbé guettait ce moment. Mademoiselle de Tucé avait sans doute oublié l'acte de donation signé depuis plusieurs années. Par un nouveau testament, elle légua cette fortune, qui ne lui appartenait plus, à une œuvre religieuse, dont l'abbé avait la direction. Alors, l'innocente vieille se crut bien certaine d'échapper aux châtiments de l'enfer.

Désormais, sûr de sa proie, l'abbé ne garda plus aucun ménagement. Mademoiselle MéUte ne put avoir aucune communication avec sa famille, qui ignorait absolument le lieu de sa retraite. Était-elle encore vivante? Personne n'en savait rien.

Madame de Tucé ne se résignait pas aisément à cette disparition de sa belle-sœur. Elle fit mille démarches pour la découvrir, ce fut en vain.

Cependant les années s'écoulaient; sa flUe cadette, Noémi, était en âge de se marier. Il faudrait rendre des

(i) Communauté du Sacré-Cœur de Marie, à Baugè.

TANTE MELITE

comptes de tutelle; elle demanda la réunion d'un conseil de famille qui aurait aussi l'autorité nécessaire pour faire rechercher sa belle-sœur.

Madame de Tucé à sa fille

Le Mans, ce i3 novembre 1854.

...Quant à l'interdiction deMélite, je n'ai pu voir M. Massiot qui conduit cette affaire: alors je ne puis te parler que de ce qui s'est précédemment fait; ainsi voilà. Une demande en mon nom, comme tutrice de Xoémi, a été adressée au Tribunal, cpii l'a accueillie et a ordonné la réunion d'un conseil de famille, ce qui était très difficile à composer.

(Suit une liste de trois membres du côté paternel et trois membres du côté maternel.)

M. Massiot a été prévenu par Le Lasseux, avoué de Mélite, qu'elle se laisserait interdire par défaut, ne paraissant nulpart, ne répondant à aucune assignation, et qu'après le jugement prononcé, elle arriverait avec des foudres, pour nous mettre en défaut. Nos adversaires ont fait dire à M. Massiot qu'elle avait sa pleine raison, qu'elle faisait parfaitement un compte, enfin que nous avions tout à craindre de notre entreprise. C'est le 22 que nous saurons à quoi nous en tenir. Si elle ne paraît pas, c'est qu'elle ne peut pas nous être présentée. Nous avons fait arrêt entre les mains des fermiers. Elle m'a, de son côté fait assigner pour donner main-levée, ce que je n'ai pas fait. Je t'assure que cela me donne un grand embarras et beaucoup d'inquiétude. Massiot paraît certain qu'elle est à la Providence du Mans.

... Embrasse mes petits-enfants de ma part et de celle de Noémi, nous vous aimons tous bien tendrement.

a6 novembre 1854.

... Notre affaire était appelée aujourd'hui sur la demande faite par Le Lasseux de recomposer le conseil de famille,

la maison m'appartient, je le ferai connaître

et sur la mainlevée de l'arrêt entre les mains des fermiers. A l'ouverture de la séance, le procureur impérial a demande la parole. Massiot et Richard, qpii ne s'y attendaient pas, ont été surpris et fort en crainte sur ce qu'il allait dire; mais grand a été leur étonnement, lorsqu'ils ont entendu son plaidoyer sur la captation, se servant de toutes mes notes pour blâmer l'infâme conduite de Lottin, qu'il désignait à ne pas s'y méprendre, signalant le danger d'introduire près des personnes faibles des gens influents et intrigants. Il a soutenu que notre conseil de famille était réuni selon la loi, qu'il engageait le tribunal à le maintenir, et aussi l'arrêt fait entre les mains des fermiers, donnant ses conclusions sur la captation. Enfin il a parlé si longtemps que la décision du tribunal a été remise à mardi. Massiot pense qu'il ordonnera la comparution de Mélite à la Chambre du Conseil: elle y sera seule. Notre affaire va bien jusque-là : mais si elle paraissait avec sa raison, en bonne santé, répondant à toutes les questions qu'on doit lui adresser, ce serait un fameux pied de nez; j'en ai la chair de poule. Enfin, si elle est comme nous pouvons le penser, on ne l'amènera pas. Dans ce cas, le tribunal prononcera son interdiction. Le conseil sera de nouveau appelé pour nommer un tuteur. Devons-nous proposer Adrien, et L'Hermite pour subrogé-tuteur ? Nous en avons encore pour au moins un mois; cela nécessite ma présence au Mans; j'y ai pris un appartement dans les rues basses numéro i5; je ne l'ai que pour un mois.

Le Mans, ce lundi ii décembre.

... Nous ne sommes pas plus avancés que lors de ma dernière lettre : notre affaire devait être appelée mardi dernier, mais un de nos juges étant malade, cela a été remis à demain. On m'a adressé une nouvelle assignation pour la main-levée. Je suis inflexible, je ne réponds pas. M. Massiot m'a dit que M. Grandmaison, qui est avec Le Lasseux l'avocat de Mélite, lui avait assuré qu'elle ne paraîtrait pas. Alors l'interdiction sera prononcée par défaut, un tuteur provisoire sera nommé; nous le connaissons déjà, c'est

TANTE MELITE

M. Le Cornue, il est greffier au Tribunal, on le dit très honnête homme; c'est avec lui que je m'entendrai.

Une chose assez précieuse pour nous dans nos débats, c'est que Grandmaison, qui a eu une fièvre typhoïde, il y a trois mois, a conservé une très grande irritation dans le caractère, au point que la semaine dernière, plaidant une cause qu'il ne pouvait faire trouver bonne, il se mit dans une colère telle, qu'il prit sa toge, la rompit et adressa au Tribunal de telles invectives qu'on lui ordonna de sortir. Voilà le défenseur de Mélite.

Notre procès qui traîne en longueur par toutes les oppositions que font nos adversaires, va encore éprouver un retard forcé par le jury, qui commence jeudi prochain. Je crois que toutes les séances du Tribunal civil sont suspendues pendant sa durée, au moins quinze jours. Gela me contrarie d'autant plus que je n'ai pas encore battu de bled depuis mes ensemencés. Je ne puis quitter le Mans; ces messieurs ont besoin de moi à chaque instant.

Merci'edi matin (20 décembre).

Hier soir je fus chez Massiot pour connaître le résultat de l'audience. Je n'ai pu le voir. Je sors de chez lui : tout ce qui sest fait a été en notre faveur; aucune des oppositions faites par nos adversaires n'a été acceptée; car tu sais qu'ils vouloient faire changer le conseil de famille, toucher les revenus échus à la Toussaint 1854. Maintenant nous lui faisons signifier le jugement d'hier, et le Tribunal la fait assigner à paraître devant la Chambre du Conseil pour le trois janvier, d'aujourd'hui en i5..\

Le Mans, ce a janvier i855.

Je ne te dirai pas comme la maxime écrite sur beaucoup de murailles : Mes jours passent comme l'ombre. Je te dis au contraire : le temps m'assomme. Je suis seule ici, en attendant demain que je redoute, et que je désire encore plus, entre quatre murs où l'on respire à peine...

Je vais de ce pas chez un monsieur que je ne connois pas, dont je ne sais pas même le nom (il demeure tout

la maison m'appartient. Je le ferai connaître

près du perron du palais de justice, c'est un de tes ani' nouveaux) lui demander s'il veut bien me permettre m'installer chez lui demain depuis onze heures jusqu' trois heuies, que finit l'audience.

... Je ne t'envoie que quatre cents francs, attendu que jj ne compte pas du tout prendre pour moi tous les frais dd procès d'interdiction. Il y en aura, au Mans, pour quinze cents francs, et si nous perdons, ce sera le double. Quanc même elle serait interdite demain, je sais, à n'en pas douter, qu'ils vont en rappeler à Angers, (i) Là, ce sera? une autre chanson : les jugements, les avocats se payenL double et triple. Comme je ne bats pas monnoye, je me récuse comme bailleresse de fonds... Après le procès vous prendrez chacun votre j)art de ce qui restera, si reste il y a./

Ce 3 janvier à 4 heures. î

Depuis ce matin à onze heures, j'ai le visage coilé au3< . vitres de la mansarde de M. Cheslot. De là, je voyais tou^, ceux qui entraient au Palais de Justice. A peine y étais-jtl, installée, je vois arriver une petite ijersonne vêtue de noir, avec un chapeau de velours. Elle montait avec peine, suivie d'un monsieur qui portait des pajDiers sous son bras. Je crus reconnaître Mélite avec son Lasseux. Dix minutes après je vois Nanette, la servante de Lottin qui monte. Je me persuade de plus en plus. Mais \anette sort presque de suite, mon illusion aussi.

Demain, Massiot, notre avocat, présente sa réclamation au Procureur Impérial, et y joint une plainte en captation à l'adresse du Président (du Tribunal).

Le Mans, ce (16) janvier i855.

Je devrais être à Fleuiùgny depuis quelques jours, ma chère Louise, mais je suis si soulïrante que je ne me décide pas facilement à me mettre en route, à passer la nuit dans une diligence, arriver seule à quatre heures du matin sur la

(i) Où les Juges étaient plus dévots que ceux du Mans.

route, (i) Cependant je suis décidée à aller rejoindre Noémi que j'ai laissée pour finir une énorme lessive. Je ne croyais être ici que très peu de jours, car je veux aller porter à Paris mes quittances, ma police et tout ce qui regarde l'assurance de Noémi.

Il est impossible de voir rien de plus incertain que notre affaire. Je ne veux et ne peux traiter qu'avec une personne en pleine raison... Ceux qui la tiennent désirent l'arrangement à l'amiable et la garder avec une bonne pension? C'est bon signe : cela nous donne la certitude de son état mental et nous décide à continuer Ja procédure. Mais il nous manque une chose essentielle, nécessaire, ce sont des preuves: actes de folie ou de stupidité. Il y a sept ans que nous ne l'avons vue. Que veux-tu que nous avancions et que nous prouvions? J'ai prié M. Massiot d'aller voir le Procureur Impérial; il a toujours les meilleures dispositions et sentend avec le président Le Coûteux; tous deux nous répètent: Apportez quelques preuves, et vous êtes certains de votre affaire. Mais tout le Tribunal n'est pas là, et nos adversaires ont travaillé les juges peu disposés en notre faveur.

Un arrangement à l'amiable nous tirerait de ces incertitudes. Par l'interdiction vous jouissez immédiatement des revenus; mais y arriverons-nous? Avec un arrangement vous faites une rente viagère un peu plus forte, mais vous pouvez déjà faire les partages.

Fleurigny, ce ai février i855.

Tu dois être étonnée, ma chère Louise, de voir la date de cette lettre. Tu me supposais aujourd'hui au Mans, car tu n'as pas oublié que c'est ce matin à onze heures que Mélite est attendue à la Chambre du Conseil. Ainsi j'ai besoin de

(i) Les occasions d'accomplir de grands actes d'héroïsme sont rares. Mais les personnes qui en seraient capables le prouvent, même dans les plus vulgaires circonstances de la vie courante. Bien peu de dames, à l'âge qu'avait madame de Tucé, auraient assez d'énergie pour renoncer au sommeil et arriver, en hiver, toutes seules, avec leurs bagages, sur une route déserte, au milieu de la nuit.

connaître.

1(1 maison ni appartient, je le ferai connaître

le dire (£ue pendant six jours la neige n'a cessé de tomber jour et nuit, de sorte à encombrer les chemins et arrêter la circulation des voitiires publiques. Nous n'avons le courrier de Paris et du Mans que le surlendemain du jour où nous devons le recevoir. Pour te donner une idée de la masse de neige qui nous encombre, il y en a dans mon jardin et dans la plaine plus haut que le mur qui longe le chemin. Les voitures de Vendôme au Mans ne marchent pas depuis plusieurs jours; les chemins de fer ne viennent plus à Blois.

L'ordre de paraître aujourd'hui a été maintenu. Ainsi donc à cette heure, ou elle est au Tribunal, ou elle ne paraîtra pas. Si son gérant est nommé,'il est certain d'avoir du procureur. tout pouvoir, et le secours de toute son autorité pour la trouver. Il y a quelque temps on nous disait : elle n'est pas à Reuillé, elle n'a pas quitté le Mans. Et lorsque Le Lasseux a fait semblant de vouloir bien aller la trouver, il disait : Il me faut plusieurs jours pour faire ce voyage. Tu dois donc comprendre mon impatience de connoître le résultat de la journée; aussi je prépare cette lettre pour te l'expédier aussitôt que j'aurai reçu celle de Massiot. J'espère que malgré un très gros rhume, j'irai le 26.

Le 22. Je n'ai encore rien reçu.

Le 24. Je reçois une lettre de Massiot, elle est du 19, elle a passé deux jours dans la neige.

Le 26. Je reçois une nouvelle lettre de Massiot. Mélitc n'est pas veniie au Conseil. On a dressé procès-verbal du troisième appel, elle fait défaut. Le Tribunal n'a pas voulu nommer un administrateur avant le 28. Massiot a l'air de redouter la décision de ce jour. Si on ne maintient pas notre conseil de famille, et si on en nomme un autre, il faudra tout recommencer. C'est mourant d'avoir affaire à de semblables gens.

Fleurigny, 'j mars.

... Je me suis de nouveau mise en route par un temps dont tu n'as aucune idée. Il fallait avoir un bien grand désir de connaître la décision du tribunal... (-ela a été

TANTE MELITE

comme à l'ordinaire, une remise à huitaine et, comme le jury tient ses séances, il faut attendre le i3 mars. Je suis donc revenue tant par mer que par terre. La neige qui fondait établissait des courants, ou plutôt des torrents qui menaçaient de nous engloutir. Jai trouvé Massiot parfaitement rassuré sur le résultat de notre entreprise et par dessus tout très satisfait de la manière dont le procureur impérial a plaidé notre cause. Grandmaison a apostrophé Le Lasseux, en disant que c'était honteux pour lui de défendi'e une semblable cause... Legrand est sorti, suivi de Le Lasseux très penaud qui répétait : « C'est embêtant; je suis fâché de m'ètre prêté à ce scandale. »

Massiot m'a fait écrire à Jean-Louis du Haut-Sorret, dont la ferme échoit le premier mars, et à Vadé, qui ne paye jamais toute sa ferme à la Toussaint; il paye de plus I.200 francs au premier mai. Je les engage à garder leur argent, attendu que je n'ai pas donné la main-levée...

Vois-tu, mon enfant, la fatigue et les soucis me mènent tout droit au béjat; je n'ai plus de mémoiz'e, je serai bientôt plus en enfance que Mélite. J'use mes forces physiques et morales. J'ai vieilli de dix ans, depuis six mois que cela est commencé.

Le Mans, mardi i3 mars.

Je suis arrivée hier soir, et dès ce malin j'ai couru chez Massiot. 11 venait de recevoir une notification de nos adversaires, sur une demande qu'ils présentent aujourd'hui au Tribunal, pour faire visiter et interroger Mélite par le Président (clérical) du tribunal de Eaugé, où ils déclarent qu'elle réside depuis sept ans. Massiot et Richard vont plaider pour obtenir un administrateur provisoire et la remise de Mélite à son domicile, aiin que le tribunal du Mans, qui est instruit des intrigues, puisse la questionner. Les autres s'étendent sur sa mauvaise santé, sa faiblesse, son grand âge. Si on nous accorde l'administrateur, il partira dès ce soir avec Massiot. Je les accompagnerai peutrtre...

La décision va être prise dans quelques heures, je suis, je t'assure, ma chère Louise, dans une grande anxiété.

la maison m'appartient, je le ferai connaître

Trois heures et demie.

Le jugement vient d'être prononcé en notre faveur. Le conseil de famille est maintenu. L'administrateur provisoire est nommé, c'est Lecorney, très brave homme, détestant les Jésuites. Il est déjà en fonctions : on met les scellés chez Mélite; on jette Pauline à la porte, ce soir, tout de suite. Massiot part demain en poste pour Baugé, avec M. Lecorney. Vont-ils la ramener ? C'est ce qu'ils décideront à Baugé. Nous écrivons aux fermiers pour leur annoncer qu'ils n'ont plus affaire à Legrand. On assigne Legrand pour rendre ses comptes. Tout cela se fait instantanément. Je vais chercher une personne de confiance pour garder la maison et ne recevoir qui que ce soit.

Je suis heureuse de l'apprendre un succès si important.

• Mercredi matin (14 mars).

Je t'ai écrit hier soir si à la hâte, ma chère Louise, que je n'ai pu entrer dans aucun détail. Je suis encore tout agitée, tant j'ai peine à comprendre que c'est la fin de mes anxiétés. La joie m'a donné la fièvre, et cette nuit, je n'ai pas clos l'œil. Hier, afin de me calmer, j'écrivis à Noémi, je commençai ta letti'e, mais je ne pouvais tenir en place. La décision du Tribunal était si importante pour le présent et pour l'avenir, que j'en perdais la caboche. Je rôdais autoiu' du Palais de Justice et revenais à l'hôtel, lorsque j'aperçus Massiot qui levait son grand nez. Il cherchait avec ses lunettes qvielqu'un qu'il aperçut, c'était moi. Il m'aborda avec un air si triste, que j'en ai eu la chair de poule. L'audience n'était pas finie, il n'était encore que deux heures. Je me persuadais qu'il avait du sinistre à m'annoncer ; je n'osais le questionner. Mais il me regarda en riant et me dit : «Victoire! grande victoire! Vous viendi-ez après l'audience chez Lecorney. » Je m'y trouvais lorsque le juge de paix y arriva, pour aller mettre les scellés chez Mélite. Ils s'y rendirent aussitôt. — La Pauline ne voulait pas céder la place.

TANTE MELITE

Le juge de paix lui donna de suite congé ; mais elle réclama d'y passer la nuit. Alors on fit un inventaire de ce qui lui restait sous la main. — Lecorney me dit que le mobilier était pitoyable, peu de linge, dix-sept Bonnes Vierges; l'argenterie est dans un secrétaire sur lequel on a mis les scellés.

Massiot et Lecorney seraient partis dès le soir, si on avait pu avoir le jugement contrôlé. C'est aujourd'hui à deux heures qu'ils partent, munis d'un ordre du Procureur Impérial, du jugement et de tout ce qui est nécessaire. On n'a pas jugé convenable que je les accompagne. Le Tribunal et le Procureur ont déblatéré contre la captation et condamné Mélite à tous les frais. Alors Massiot me dit avec un ton goguenard : «Nous vendrons les soutanes. » Le Lasseux l'a assiiré que Legrand avait une bonne somme à nous remettre; il est assigné pour rendre ses comptes ce matin, avant le départ de ces messieurs.

...Je suis lîien contrariée de ton éloignement. Je suis excédée de nr.es courses, et Lecorney veut que je les mène de suite sur les fermes, pour faire les comptes et les expertises.

Mercredi, à deux heures.

Je viens d'assister au départ de Massiot et de M. Lecorney. Ils vont en poste, parce que, si Mélite est en enfance comme on nous l'a annoncé, ils la ramèneront pour la montrer au Procureur et aux juges. Alors ils prononceraient immédiatement l'interdiction.

Legrand a présenté ce matin au greffe des comptes si peu ordres que Lecorney n'a pu les vérifier; d'ailleurs Legrand voulait partir de suite.. Son mandat n'est pas daté; il va avoir bien des difficultés pour se tirer d'affaire,, car notre administrateur n'est pas d'arrangement avec ces coquins. Il me met aussi en mouvement pour savoir ce que sont devenues les sommes que Mélite avait en argent comptant... (suit une longue énumération)... Qu'est-ce devenu? Je présume que Lottin les aura prises à fonds perdus. Fauvellière (l'un des fermiers) me dit que, le premier mars, un huissier est venu lui déclarer que j'avais donné main-levée

la maison mappaitient, je le ferai connaître

de l'arrêt fait sur le fermage. Cet huissier le menaça de le saisir, s'il ne payait pas le lendemain. Legrand a reçu son argent. Le marchand de bois va aussi être tracassé, et pour lui ce sera très sérieux, car il y va de la prison. C'est un fripon. Je l'avais fait préAenir par le Procureur de Mamers, mais il a continué à al^attre. Il y en a pour plus de quatre mille francs. Où sont-ils?... Il me tarde d'être à samedi, car vendredi c'est la foire, nous ne pourrons pas lever les scellés. Toute à toi.

J'embrasse mes petits-enfants.

Jeudi (i5 mars).

... Il a fallu user de violence pour pénétrer dans le couvent (de Baugé). Sommées d'ouvrir au nom de la loi, les sœurs épouvantées entrebâillèrent la porte. Massiot, le grefiier Lecorney et le commissaire entrèrent aussitôt. Ils n'étaient pas attendus. Dans une cellule sans feu, Mélite gisait sur un méchant lit. Ses vêtements étaient usés, et elle avait très mauvaise mine. Son corps n'avait plus la force de se tenir debout. Et on la laissait seule, privée de soins. L'intelligence est éteinte. A peine a-t-eUe pu répondre quelques mots aux questions. Ces messieurs étaient indignés. Le rapport du greffier est écrasant. Mélite avait saigné du nez dans la nuit et avait un point de côté. Je voulais partir de suite. J'en ai fait demander la permission à M. Morcrette qui, sans me refuser, m'a engagée à n'en rien faire, craignant l'impression que ma vue pourrait lui faii-e éprouver.

Vendredi matin (i6 mars).

Ces messieurs sont arrivés hier vers deux heures. Lecorney a de suite été au Palais de Justice, où il a trouvé encore réunis le Tribunal et le Procureur. Tous l'ont entouré avec un intérêt difficile à te rendre. Il a déclaré que mademoiselle Mélite était bien portante, très fort en état de supporter le voyage de Baugé au Mans, mais qu'elle n'avait reçu aucun ordre de s'y rendre; qu'elle n'avait plus de mémoire, peu de raison, qu'elle ne sait pas qui est-ce qui fait ses affaires, qu'elle n'a donné de mandat à personne ; qu'elle désire \uir

TANTE MELITE

sa famille, et rentrer chez elle. D'autres questions ont été adressées par le Procureur Impérial.

Pendant que le compte se rendait, Massiot m'avait emmené chez lui, et me racontait les détails de leur entrée dans la communauté. Il a fallu, à travers les grilles, lire le jugement, l'ordre du procureur, l'injonction à la gendarmerie de prêter main-forte. Alors six sœurs ont paru, la Supérieure en tête. Elles ne voulaient pas introduii'e ces messieui'S chez Mélite; mais Lecorney leur déclara que, sur leur résistance, il allait la prendre et la ramener. Cela les calma. Cependant elle ne paye que douze cents francs de pension, mais elle n'en coûte pas le quart. Elle n'a pas l'air très satisfaite, mal mise: ces dames ont réclamé des vêtements qu'on ne leur a pas envoyés. Si on avait un appartement où la mettre dans sa maison, on l'aurait ramenée, mais les gens qui l'habitent ont un bail et nous voulons qu'elle y soit seule.

Le Mans, ce 18 mars i855.

La levée des scellés doit avoir lieu demain, ma chère Louise, et je vais te rendre compte de la seconde visite de Lecorney à Baugé. Il a fait un inventaire, mais je trouve ses estimations bien exagérées, excepté l'argenterie qui est pesée. (Suivent quelques détails que nous abrégeons). Son linge est usé et sa garde-robe pitoyable. On a trouvé des lettres curieuses : une d'Amédée X... qui a fait signer à Mélite un engagement de continuer la rente jusqu'à la mort de madame X. sa mère, mais il s'y est pris trop tard. Amédée parle de vous et de moi avec un mépris qui fait horreur; surtout quand on pense que c'est nous qui avons payé sa pension pendant sept ans. Une autre lettre non moins curieuse c'est celle de Legrand, qui avoue avoir dévalisé la maison. 11 a pris pour cela un nommé Pasquier, qui a porté tout ce faix chez mademoiselle Ducastel : « Nous avons commencé à quatre heures du matin, écrit-il, nous avons fait trois tours avant sept heures, et nous étions bien chargés. Le soir j'ai fait porter trois douzaines de belles serviettes neuves, douze couverts d'argent, et puis... et

la maison m'appartient, Je le ferai connaître

puis...» Cela n'en finit plus. Il déclare que Pauline a choisi, pour nous laisser dans les armoires, les plus mauvais draps, que les bons sont en sûreté chez la Ducastel. Bien entendu, nous n'avons parlé à personne de cette lettre qui mentionne tout ce qu'il a soustrait. L'on ira avec le juge de paix chez la Ducastel réclamer ce qu'elle a recelé. Notre plainte permettra au Procureur de la fourrer en prison.

Nous mettrons Mélite chez elle, avec une ou deux personnes sûres. Il faudra qu'elle tienne devant la Chambre du Conseil avant la nomination d'un tuteur.

Mercredi, 21 mars i853.

Avant de quitter le Mans, je veux, ma chère Louise, te tenir au courant de notre affaire qui s'est terminée hier par la découvei'te et la remise du mobilier, qui nous avait été volé par la Ducastel, Lottin et même Bignon. Je crois t'avoir dit que, parmi les lettres et papiers saisis par Lecorney chez Mélite, il se trouvait une lettre de Legrand, qui fait mention de ce qu'il a enlevé de la maison : Avec ce précieux document nous avons pris Legrand et compagnie dans un piège parfaitement arrangé par Lecorney.

Legrand est arrivé poiu" rendre ses comptes devant le notaire et le juge de paix. Après les avoir reçus, Lecorney lui dit : « Je réclame de vous le serment par lequel vous déclarerez où est le reste du mobilier. Il n'est pas possible que mademoiselle de Tucé n'ait eu en sa possession autre linge, argenterie, etc.. — Je ne connais rien. — Vous avez eu un inventaire comme gardien et mandataire. — Je l'ai perdu. — Alors vous allez signer votre déclaration. » Ce qu'il a fait, croyant que Ton donnait dans sa dénégation. Quand il eut signé, le juge de paix lui dit : « Legrand, je vous croyais un honnête homme » et prenant sa lettre que Legrand reconnut à première vue, il lui lut l'article dont je t'ai parlé, où il disait qu'il avait charroyé pendant trois jours. Tu ne peux te faire aucune idée du saisissement de l'individu. Il pleurait, blasfémait contre les monstres qui l'avoient mis à l'œuvre. Il voulait se jetter aux genoux de Lecorney qui lui dit : « Si je aous pardonne au nom de la famille, c'est que

TANTE MELITE

VOUS aller me déclarer où vous avez porté tous ces effets, leur nature et la quantité. » Trop heureux, il accepta.

Il était déjà tard : on se transporta chez la Ducastel; on réclama les objets déposés chez elle. Elle déclara et signa qu'elle n'avait rien à mademoiselle de Tucé. Alors, on lui lut la fameuse lettre. Elle étoit dans ses petits souliers. On fit entrer Legrand qui en attendait l'ordre, et lui fit une scène curieuse.

Force lui fut donc de désigner la cachette qui ne contenait pas moins de i4 paires de très beaux draps; i5 douzaines de serviettes; 5o torchons neufs; 36 tabliers de cuisine; 2 matelas ; de la porcelaine dorée, et une multitude d'autres objets.

De là, on fut chez Lottin qui n'était pas chez lui. On l'envoya chercher, car il aurait été averti, et la nuit tout aurait disparu. Ce fut absolument la même scène que la précédente. Après sa signature donnée, on lui prouva que la commode, les chaises, les fauteuils, lo douzaines d'assiettes, plats, caraffes, verres, linge (12 napes très belles) étaient volés par lui. Ce fut une querelle avec Legrand, qui se sentit bien coupable, car Lottin, lui disait : « J'ai reçu ce que vous m'avez apporté. — Mon bon monsieur Lottin, répondait Legrand, dites bien la vérité, je les ai apportés parce que vous me l'avez ordonné. » Le rapport est au greffe. Je n'y étais pas, comme tu le penses bien, mais ce matin, nous étions tous réunis chez Lecorney, et chacun rapportait ce qui s'était passé. Bien entendu que procèsverbal a été dressé de cette fameuse journée qui n'a fini qu'à onze heures du soir.

Ils ont envoyé chercher Latouche, avoué, qui s'y est rendu, Lelasseux qui leur a fait refuser sa porte, ainsi que Grandmaison. Ils ont, à une heure après minuit, envoyé chercher un vieil huissier pour se consulter avec Latouche, car ils croyaient être arrêtés dès le lendemain matin, attendu que, devant eux, il fut convenu que l'on remettrait toutes leurs déclarations au Procureur Impérial.

En attendant mieux, deux hommes, une charrette et un cheval ont été occupés hier toute la journée à ramener nos effets.

45 connaître. — 3.

la maison nt appartient, je le ferai connaître

Ces faits sont devenus le domaine des cancans. Nous nous sommes bien promis de publier ces hauts faits; aussi je ne vais nulpart sans que l'on me dise : Vous avez donc découvert les voleurs de votre mobilier, etc., etc.

... La maison a un extrême besoin de répai'ations; nous vendrons le surplus du mobilier, ce qu'ils nous avaient volé; nous en ferons des réparations et acquitterons les droits du procès, etc. Ce n'est plus l'histoire de Pcrrette et le pot au lait, c'est une histoire v'éritable et sincère. J'ai peine à me fixer à cette idée.

Le procureur m'engage à me tenir en dehors de tout ce qui se passe : je n'ai pas mis le pied dans la maison. Je n'irai pas à Baugé avant qu'elle soit venue au Mans subir son interrogatoire. Laisser la justice et ses agents faire leur devoir fera beaucoup plus d'effet que de me voir à la tête de ces turpitudes.

On va faire sortir au i" avril et au i" mai les locataires de la maison, et nous lui préparerons une chambre où je ne veux pas qu'elle reste longtemps. Elle retournera immédiatement à Baugé après l'interrogatoire et l'interdiction pro-

Fleurigny, ce 26 mars i855.

... Le Procureur m'a fait dire d'avoir conliance en Lecorney; il m'engage à rester en dehors de tout ce qui se passe, et à ne pas mettre le pied à Baugé, d'ici à quelque temps, afin qu'on ne puisse pas me reprocher d'avoir sifllé à Mélite ce qu'elle pourra dire. Sa tête a beaucoup baissé. Depuis qu'il a eu le testament, Lottin n'est plus allé la voir qu'une seule fois, la Ducastel, deux fois. Pauline y allait deux fois l'an. Legrand y allait aussi porter aux sœurs la pension et chercher une décharge, tu comprends quelle décharge !

Je ne connais pas encore les conditions des baux, seulement j'ai vu par les lettres qu'elle consentait à donner aux pauvres tous les pols-de-vin... (tant aux pauvres qu'à la Nanette de Lottin et à Pauline.) Vadé a obtenu un tiers de diminution sur son fermage. La rente avait été portée par ton père à 2.200, et certes ce n'était pas cher, car le bon-

TANTE ME LITE

homme Vadé y a fait fortune. Son bail a été renouvelé et porté seulement à 1.600 francs. Massiot m'avait engagée à prévenir le fermier de ne plus payer à personne qu'à l'administrateur. Tout aussitôt ce drôle de, Vadé vient chez Legrand, lui paye la rente de la Toussaint et le terme de mai prochain. Je crois que je n'ai pas besoin de ta procuration pour l'étriller, aussi je m'en acquitterai bien, très bien. Et si nous ne pouvons le pincer, nous ferons résilier son bail.

Les autres fermages ont aussi été diminués, et cela moyennant de très gros pots-de-vin, qu'ils ont mis dans leur poche. Vadé en a donné un, m'assure-t-on, de mille francs. Dumur, un de trois cents. Dans notre acte de vente, (1) Mélite s'est réservé les revenus, et ne dépensant rien, elle pouvait disposer de belles économies. Alors, Lottin a fait faire un nouveau testament qui lui accorde toutes les sommes qui se trouveraient chez elle à sa mort. D'après cela, les quatre ou cinq mille francs qui sont chez Legrand appartiendraient à Lottin, si nous ne les dépensions pas.

Alors, pour lui éviter l'embarras des richesses, nous payons avec ces fonds nos jugements, nos avoués, avocats, etc.. De sorte que c'est vraiment Lottin qui paye les frais. Du surplus, s'il en reste, nous allons faire réparer sa maison, de façon à pouvoir la louer. M. Lecorney nous a déjà trouvé un locataire qui entrerait à la Toussaint. Notre sollicitude pour les intérêts de Lottin ira jusffu'à vendre le mobilier, alin de réparer et embellir les fermes.

Dis-nous si tu te souviens de quelques objets qui seraient à ton gré. L'inventaire des vols faits par la Ducastel m'a

(i) On s'en souvient, le notaire, au lieu de rédiger, comme on le lui demandait, un simple acte de donation entre vifs, avait fait signer un acte de vente, soit pour avoir droit à de plus gros honoraires, soit plutôt afin que lacté pût être attaqué. C'était en efifet nne vente lîctive et les propriétés y étaient estimées bien au-dessous de leur valeur réelle. L'acte fut payé huit mille cinq cent quatorze francs en principal et huit cent cinquante-un francs quarante centimes pour le décime. Il fut enregistré à Montoire le 19 juin i84j, folio la.

la maison niappai'tient. Je le ferai connaître

rappelé différents objets, tels qu'un thé en porcelaine dorée. Je prendrai 48 paires de drap dans ceux qu'ils ont rendus, car ceux que Pauline avait choisis pour nous étaient en guenille.

Adrien vient d'être envoyé à Saintes; il est enchanté de notre besogne. Je ne lui en avais pas parlé, car il n'approuA'ait pas la demande en interdiction. Certes, j'ai fait plus qu'il n'aurait jamais voulu faire. Que de courses, de voyages, réitérés, de démarches à Paris, à A.ngers, au Mans! Quand je récapitule tout cela, je ne comprends pas comment j'ai persisté. J'ai eu affaire à deux traîtres, Ra... et Ri..., ils m'ont coûté très cher et j'ai été leur dupe... Je n'avais qu'une idée, celle d'en venir à bout. J'aurais dépensé vingt mille francs sans regrets. Enfin tout est fini...

J'embrasse mes petits-enfants. J'ai bien pensé à eux dans toutes mes tribulations. J'ai souACut été tentée de laisser tout de côté, et il est bien certain que l'amitié que j'ai pour eux m'a seule déterminée à continuer mon entreprise.

Pauvre grand mère ! elle ne devait pas survivre longtemps à cette victoire qu'elle croyait définitive.

Madame de Tucé avait vu avec tristesse notre exil se prolonger, et s'étendre de plus en plus autour d'elle l'isolement si redouté des vieillards. Son plus ardent désir aurait été de garder auprès d'elle ses petitsenfants. En i852 madame Milliet nous avait emmenés tous les trois, et l'on a vu par quelles gâteries notre grand mère essayait de nous faire aimer le séjour de Fleurigny. (i) Mais le voyage était une grosse dépense, ma mère se décida à ne prendre chaque année avec elle qu'un ou deux de ses enfants. En i854, c'est moi

(1) Elle avait donné à Fernand une petite voiture avec un âne, à Alix une génisse, à Paul un chevreau et un pigeon.

TAXTE MELITE

qui l'accompagnai. Ma grand mère nous attendait à Fleurigny, ma mère dut passer quelques jours au Mans pour la vente de sa maison, mais, à peine arrivée, elle fut prise de douleurs intolérables entre les épaules. Le docteur, appelé aussitôt, ne comprit rien à ce mal étrange. Il ordonna une forte dose de morphine qui fut posée sur des ventouses scarifiées. Se trompa-t-il en écrivant l'ordonnance, fut-ce la faute du pharmacien? Je ne sais; toujours est-il que la dose de morphine était beaucoup trop forte; ma mère s'endormit et ne se réveillait plus. On juge de l'émoi et de la consternation des domestiques. J'avais dix ans, on me cacha le danger que courait ma mère, et je ne pouvais d'ailleurs lui être d'aucun secours. Le médecin appelé en toute hâte manifesta la plus grande inquiétude et le plus vif chagrin. Il parvint, non sans peine, à sauver la malade; je me souviens de la quantité énorme de café noir qu'on lui fit absorber.

L'année suivante, madame Milliet écrivait :

Madame Milliet d son fils.

Le Mans, i- septembre 55.

Mon cher Paulo,

... J'ai d'abord une bien triste nouvelle à t'apprendra, votre grand mère est dangereusement malade de la dysenterie. Elle va jusqu'à trente fois par nuit et le sang tout pur. M. Vallée qui la soigne sort d'ici, il m'a dit qu'elle serait en danger jusqu'au quatorzième jour, et ce ne sera que dimanche prochain. C'est à peine si elle nous reconnaît: elle est bien affaiblie et bien changée. Nous l'avions quittée mardi de la semaine dernière, la laissant au Mans un peu souffrante, mais croyant qu'elle partirait le soir pour Fleurigny avec Fernand. La maladie se déclara dans la journée et elle ne put partir. Elle me renvoya Fernand

la maison m'appartient, je le ferai connaître

ie jeudi à Béième, mais en nous faisant dire qu'il était inutile de venir la retrouver. Cependant le vendredi, nous retournions dans les fermes de la Ferté et IN'oémi continua sa route jusqu'au Mans poiu- voir comment elle était. Elle la trouva fort malade et me l'écrivit de suite, mais l'adresse était mal mise et la lettre ne me parvint point. Ce ne fut (ju'hier à la Ferté que je trouvai une seconde lettre qui m'apprit l'état dans lequel se trouvait maman. Je pris immédiatement le chemin de fer et arriA ai ici. Il faut maintenant que la maladie suive son cours. Heureusement maman est forte et j'espère qu'elle s'en tirera. M. Vallée trouve un peu d'amélioration dans son état. Vous voyez, mes pauATCs enfants, que j'ai des tourments de toute nature : il en est toujours ainsi quand je vous quitte.

Mais il faut que je garde une petite place pour causer aA'ec ton père :

Mon cher ami, me voici donc aA^ec un sure r oit d'inquiétude. Maman est bien malade; il y a réellement danger, cependant rien n'est encore désespéré et j'espère avec de bons soins la tirer de ce mauA-ais pas.

Tu ferais bien d'écrire à Montai de l'envoyer un peu d'argent. Avec tous les embarras que j'ai sur les bras, je ne sais pas si je pourrai aller à Valence.

Fernand à son père

Le Mans, 19 septembre i855.

... J'ai une bien triste nouA'elle à t'apprendre ; ma pauATe grand mère est morte dans la nuit du 18 au 19. Son enterrement aura lieu ce soir. MM. Fontana et Chassevant ont eu l'obligeance de se charger d'aller à la mairie et de tout régler pour l'enterrement. La maladie nous a enlevé notre pauA're grand mère aA-ec une bien grande rapidité. Le lundi elle n'était pas encore en danger. C'est une lièvre cérébrale qui s'est jointe à la dysenterie, (i)

(i) Madame de Tucé pensa qu'elle était Aictime d"im empoisonnement, mais ma mère ne A'oulut pas croire à tant de noirceur de la part de ses ennemis. Après plus de cinquante années, il est difficile de savoir laquelle des deux aA'ait raison.

Mademoiselle Mélite de Tucé s'éteignait doucement, mais l'abbé Lottin n'avait pas renoncé à la lutte. II présentait un testament fait en faveur d'une oeuvre religieuse et voulait attaquer l'acte de vente. Mais pour cela il eût fallu prouver que mademoiselle Mélite n'avait déjà plus sa tête en 1847. Or, les testaments étaient postérieurs à cette date.

M. Lecorney écrivait le 19 avril i86o :

Nous sommes en présence de deux testaments, l'un au prolit de M. Lottin, l'autre de mademoiselle Ducastel; celleci est instituée légataire universelle... On a un factum signé de votre tante, mais qui ne peut être que l'œuvre de M. Lottin, et dans lequel on dénie la signature de l'acte de vente fait à votre prolit. Le procès va s'engager et j'ai en main, je n'en doute pas, de quoi le gagner. Trois autres testaments sont annoncés. Plus il y en aura, mieux cela vaudra. Us sont l'œuvre de la captation, mais il faut le faire constater judiciairement.

Madame Milliet d M. Lecorney

Genève, 22 avril i8bo.

Cher monsieur.

Nous voilà lancés dans le procès que vous nous avez toujours prédit. Franchement, je ne croyais pas à tant d'audace de la part du Lottin. Vous me demandez si nous sommes décidés à défendre nos droits; je le crois parbleu bien! Je suis enchantée que ma sœur vous ait remis sa procuration, vous réunirez tout dans votre main. J'écris à mon frère, et ne sachant pas s'il est à Constantine ou à Bône, pour plus de sûreté, j'écris simultanément dans ces deux endroits.

la maison m'appartient, je le ferai connaître M. de Tucé répondit de Cpnstantine :

Je m'attendais bien à ce qui nous arrive de la part du Lottin et de la Ducastel. Cela nous coûtera probablement des frais assez importants, mais je crois qu'il est impossible que nous perdions... Je suis d'avis de prendre de suite un bon avocat. M. Lecorney m'a parlé de Jules Favre, j'approuve parfaitement son choix. Du reste, puisque tu vas au Mans, je m'en rapporte à ce que tu décideras avec lui... Je pense qu'il faut hâter l'affaire, parce que le moment est propice contre les tentatives des curés; (i) il pourrait y avoir réaction dans quelque temps.

Madame Milliet, aj'ant reçu pleins pouvoirs de son frère et de sa sœur, se décida pour un arrangement à l'amiable. Sa prudence pourra paraître excessive, mais, sans parler des menaces et du chantage, elle venait d'apprendre ce qui s'était passé dans une autre affaire de captation : Les juges honnêtes avaient été déplacés sous différents prétextes, l'affaire avait traîné en longueur pendant des années, puis, lorsque le tribunal se trouva enfin composé en majorité de juges dévoués aux jésuites, il donna gain de cause aux dévots accapareurs d'héritages. Grand scandale dans tout le pays ! Mais les saints personnages se soucient peu de ces misères.

(i) « Une cousplraUon légitimiste a été découverte. Le rendezvous des conspirateurs était au Sacré-Cœur du Mans. En moins de huit jours, la maison a été vidée, les élèves rendus à leurs familles, les supérieures et les religieuses envoj'ées chacune chez elle, la maison vendue, l'église fermée, il y a une filature dans les bâtiments nouveaux. On a réglé les comptes de ces béguines. Elles dévoraient au Mans plus de soixante mille francs, qui sont perdus pour les fournisseurs. » Lettre de madame de Tncé. L'Empire s'est appuyé sur le clergé, mais celui-ci conserva toujours ses préférences pour la monarchie légitime. Sans cette conspiration du Mans, les magistrats, soumis à l'arbitraire gouvernemental, n'auraient peut-être pas osé faire justice.

TANTE MELITE

Ma mère, dans l'espoir bien chimérique d'amadouer l'abbé, lui donna une assez grosse somme, pour des messes et pour ses bonnes œuvres, à la condition qu'il renonçât à soulever de nouvelles chicanes.

Quant à mademoiselle Ducastel, persuadée qu'elle n'avait pas de longues années à vivre, elle avait placé ses économies, en abandonnant le capital, de façon à en retirer pendant dix ans de gros intérêts. Or, la dixième année s'écoulait, et la vieille n'avait nuUe envie de mourir. Gomme elle se trouvait sans ressources, ma mère, qui a toujours su pardonner, lui assura ime rente viagère.

Ainsi se termina cette affaire qui fit grand bruit au Mans, et qui, rapprochée de mille autres du même genre, aurait dû ouvrir les yeux aux gens naïfs. Mais ceux-ci sont incorrigibles; ils resteront toujours persuadés du désintéressement de Tartufe.

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