M. SALOMON REINACH
le Péguy ami. Au contraire. Aussi j'aimerais mieux qu'on dise : l'ennemi Péguy. Comme ça on saurait ce qu'on veut dire, et on serait sensiblement plus près de la vérité.
Vais-je faire état d'un billet écrit au courant de la plume, et sur le coup d'un communiqué. Vais-je me mettre martel en tête. Ai-je même le droit d'en connaître, bien que la lettre que l'abonné écrit à son directeur de revue soit toujours un peu en un certain sens une lettre publique et non pas seulement privée et presque par suite une lettre publiable. (Allons, allons, mon pauvre monsieur Laudet, nous n'aurons pas la paix aujourd'hui avec ce pubUc, et ce privé, et ce publiable). Ce qui accroît mon embarras, et en même temps le fait tomber, c'est que toutes ces injures extrêmes et grossièretés sont pour ainsi dire si visiblement innocentes et eu quelque sorte bienveillantes et presque paternelles ou du moins avunculaires ou enfin amicales et camarades que j'en demeure vraiment fort embarrassé.
Mettons-nous à la place de M. Reinach, Quand j"ai commencé, comme on dit, enfin quand j'avais vingt ans, il avait précisément l'âge que j'ai aujourd'hui, il s'acheminait rapidement vers la quarantaine. L'.flnnuaire de V Association Amicale de Secours des Anciens Élèves de L'École Normale Supérieure, (familièrement A. A. A. S. A. E. E. N. S.) (mon cher camarade, mon cher camarade, (c'est M. Salomon Reinach lui-même que j'ose nommer ainsi), on a fondé une association amicale de secours des anciens élèves de l'École Normale Supérieure, c'était bien. Mon cher camarade
ce qui serait mieux, voulez-vous vous mettre avec moi, nous allons fonder l'association amicale de secours de V (ancienne) École Normale elle-même. Elle en a bougrement besoin de secours, notre vieille maison ; et peut-être qu'en travaillant beaucoup nous arriverions à en sauver quelques reliques des mains politiciennes, des séniles mains de M. Lavisse). cet Annuaire nous porte donc, M. Reinach et moi, à une distance de dixhuit ans en promotion. J'y suis compté dans la promotion de 94, et M. Reinach dans la promotion de 76. Cela fait sensiblement 18. Si précoce que pût être M. Reinach et si enfant arriéré que j'aie toujours été, et bien que de son temps on ne fît pas de service militaire, il ne peut guère y avoir qu'un flottement de quelques années entre les âges d'admission, d'entrée à l'École. M. Reinach abordait donc la quarantaine quand nous levions l'ancre de nos vingt années. Je suis à M. Reinach, (on me passera cette expression mathématique), comme sont à moi ces tout jeunes gens qui viennent aujourd'hui me voir.
Or il est extrêmement difficile sinon impossible à une génération, à une promotion qui vieillit de croire que les autres vieillissent aussi. Plus précisément ils veulent bien voir que leurs anciens vieillissent, et ils mesurent ce vieillissement d'une façon pour ainsi dire géométrique, comme des arpenteurs, par leur propre avancement dans les grandeurs, dans les places, dans les autorités temporelles, dans les puissances, mais ils ne veulent point se rendre compte que les autres, que leurs cadets, que les jeunes, hélas, que les générations suivantes progressent sensiblement avec la même