‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 12 sur 33 · LA SORBONNE MODERNE · texte numérisé non relu

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vitesse. Toutes les crises de famille, les pères et les fils, viennent de là. Cet homme ne veut pas comprendre que cet homme aussi, son fils, est devenu un homme. Et les mères sont g-énéralement pires que les pères. Parce que les femmes sont encore pires que les hommes. Toute cette crise de la Sorbonne, qui est si profonde, (pas la Sorbonne, la crise), vient de ce que toute une génération, qui arrive à la soixantaine, ne veut pas comprendre que toute une génération, une autre, la nôtre, arrive à la quarantaine.

Si ce malentendu perpétuel, perpétuellement fourni, perpétuellement renouvelé, se produit, se déverse régulièrement de génération en génération comme une cascade de malentendu et d'inentendu au point que c'est la loi même du vieillissement dans la famille, dans la race, dans le peuple, — dans la philosophie, dans la métaphysique, dans la morale, dans un art, dans une science, — quel ne devait-il pas se produire entre la génération qui nous a précédés et nous, quand on considère le degré de suffisance scientifique où est parvenue la génération qui nous a précédés. .Je ne crois pas que chez aucun peuple en aucun temps on ait jamais, on puisse trouver une génération, une promotion qui ait jamais été aussi sûre d'elle, qui ait jamais présenté une métaphysique aussi impudemment, aussi impunément comme étant une physique et comme n'étant pas une métaphysique.

Par suite et comme il était naturel je ne crois pas que chez aucim peuple en aucun temps il y ait jamais eu une génération qui ait traité aussi durement, aussi ingratement, avec une telle haine, avec une telle

fureur, avec une telle aigreur, si malencontreusement la génération suivante que la génération qui nous a précédés nous a traités et nous traite. Elle est vraiment, elle a vraiment pour nous des sentiments comme ces vieilles ogresses des contes de fée qui voulaient toujours dévorer la jeune reine sur coulis de petits pois.

C'est ainsi que la vieille Sorbonne est devenue une sorte d'ogresse au moment même où nous ne demandions qu'à l'entourer du plus filial respect. Que nos anciens ne s'y trompent pas, — et nous-mêmes il est temps bientôt que nous commencions à ne pas l'oublier, — les jeunes gens, la bonne race, la saine race française ne demande qu'à admirer, elle ne demande qu'à aimer, elle ne demande qu'à respecter, elle ne demande qu'à être filiale. Encore faut-il qu'on ne les reboule pas, qu'on ne les traite pas injurieusement, qu'on ne les reçoive pas avec des paroles injurieuses, avec des silences plus injurieux encore. Nous ne voulons pas être traités comme des suspects par des anciens qui sans nous n'existeraient pas dans une maison qui sans nous était emportée il y a quinze ans dans la tourmente antisémitique. Les jeunes gens, la bonne race, la saine race française, le Français a aussi une certaine fierté, un sentiment très vif de sa dignité, un honneur. Il est aussi facile à décourager qu'à encourager. Le moindre bon traitement, la moindre amitié, la moindre paternité spirituelle en fait un féal. Une accumulation de mauvais traitements finit par en faire un révolté.

Nous le voyons assez toutes les fois qu'au régiment nous retrouvons « les hommes », nos Français comme

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ils sont, libérés de toutes les servitudes sociales, réaiguisés de tous les émoussements sociaux. Car l'homme n'est jamais libre qu'au régiment. Et nous aussi nous ne sommes jamais libres qu'au régiment. Hors des servitudes civiles; hors des émoussements civils. Sensible au bon procédé, sensible au mauvais ; sensible au mot courtois, sensible à l'injure; suivant jusqu'à la mort le chef ami, le chef aimé, le chef courtois, haïssant à mort le chef discourtois, le chef injurieux, tel est le Français, tel est le peuple, tels nous sommes. Il n'y avait pas de crise de la Sorbonne quand un homme comme Gaston Paris, quand un homme comme Brunetière, l'un austère et doux, l'autre austère et apparemment dur et secrètement tendre faisaient, et largement, leur devoir d'aînés envers toute une pléiade, envers toute une génération, envers toute une promotion. Installant précisément au pouvoir spirituel en l'installant au pouvoir temporel précisément cette génération, ce parti qtd aujourd'hui veut fermer les portes derrière lui, qui refuse de continuer le mouvement, la tradition du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Parti doublement coupable, qui ne veut plus derrière lui que des esclaves spirituels et temporels, qui ne veut même plus d'élèves derrière lui, loin qu'il y veuille des hommes libres. Parti doublement coupable, car ce flambeau de tradition qu'il refuse de léguer, qu'il refuse de passer, quem tradere non vult, ce flambeau de commandement, spirituel, temporel, ce flambeau de haute amitié, d'aînesse, de paternité spirituelle, ils ne l'avaient point inventé, ce flambeau, ils ne l'avaient point allmné eux-mêmes, allumé premiers, ils l'avaient emprunté, eux-mêmes ils l'avaient reçu de

leurs anciens, de leurs propres aînés, de leurs pères spirituels. C'est précisément la génération installée par Paris et Brunetière, et qui sans Paris et Brunetière ne serait rien, qui fait le Croquemitaine et le Barbe Bleue avec nous, avec la génération suivante. Mais nous ne nous laisserons peut-être pas manger.

Nous ne souffrirons pas d'être traités en suspects par quelques coquebins, par quelques francs-fileurs dans une République qui nous doit tout, qui tout entière n'est que par nous, qui sans nous, sans notre solidité sombrait il y a quinze ans dans la tourmente antisémitique. Par quelques francs-fileurs qui à la moindre apparence de danger filaient jusqu'au Nouvion en Tlùérache et tremblaient dans leur peau et allaient se terrer. Pour moi, qu'on le sache bien, personnellement je n'endurerai pas qu'un Lavisse, tout gonflé de rentes et de pensions et de traitements et d'hoiuieurs, (au pluriel, au pluriel), tout entripaillé de prébendes pour avoir semé autour de lui les désastres dans la République et dans l'Université, je n'endurerai pas qu'un Lavisse, quand même il serait de vingt Académies, vienne impunément faire des facéties et des grossièretés, fussent-elles normaliennes, sur la carrière de peines et de soucis, de travail et de détresses de toutes sortes que nous fournissons depuis vingt ans, en très grande partie justement par la faute de la génération précédente. Il en a assez dit cette année. Il en a assez fait cette année. Il s'est assez occupé de moi cette année. Qu'il recommence à s'occuper de Louis XIV. Que ce gras fossoyeur porte sa main papale sur quelque cadavre moins récalcitrant. Qu'il continue seulement d'enterrer l'École Normale. C'est un grand

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crime, et un grand cadavre, et qui demandera beaucoup de terre. S'il revenait à s'occuper de moi je le préviens que les démarches les plus instantes ne m'empêcheraient plus de lui demander les seuls comptes, hélas, que l'on ait jamais pu songer à demander de lui.

Tel est le jeu historique de ces deux générations, celle qui nous a précédés, qui arrive à la soixantaine, et la nôtre, qui arrive à la quarantaine. Ce que cette génération précédente avait reçu de sa précédente, elle ne (nous) l'a point transmis, elle ne l'a point traduit. Et ce que nous la génération suivante nous transmettons déjà à la génération suivante, à la génération qui nous suit, nous ne l'avons point reçu. Ainsi celle qui avait reçu n'a point donné et celle qui a donné déjà, qui donne, n'a point reçu. Singulière réversion, mutualité singulière temporelle, cascade interrompue Ainsi la génération précédente a été une génération absorbante, littéralement une génération cupide et avare, temporellement, spirituellement, qui a étouffé, qui a gardé pour soi, ce qu'elle avait reçu. Et nous, notre génération, nous avons été forcés d'être une génération créatrice, qui devons tout tirer de nous, le temporel et le spirituel, qui devons créer, tirer de nous tout ce que nous avons commencé de transmettre à nos successeurs. Ceux qui avaient été comblés de biens ont tout absorbé, sont demeurés stériles. Et nous qui n'avions rien reçu nous avons dû trouver en nous-mêmes une fécondité qui ne sortît que de nous.

On ne saura jamais jusqu'à quel point la génération qui nous a précédés, (je ne parle pas naturellement, je

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ne parle jamais des pauvres gens), (je ne parle que des grands seigneurs de la Politique et de l'Université, mais je parle d'eux tous à de très rares exceptions près), on ne saura jamais jusqu'à quel point cette génération a été criminelle par cette lâche défection, par ce lâche abandon de son poste, envers la France et envers la culture, envers le civique, envers les lettres, envers FintelUgence et le cœur, envers toute humanité. Cela aussi est un point d'histoire, mais malheureusement il ne sera jamais éclairci. Quand les témoins viendront, c'est-à-dire les générations suivantes, notre génération, notre pauvre génération sacrifiée atu-a relevé, aar» réparé déjà tant de désastres que les traces historiques de ce crime ne seront déjà plus aisément saisissables. Nous seuls pouvons savoir tout ce que nous avons trouvé de ruines et de désastres quand nous sommes arrivés à l'âge d'hommes. (Ce qui prouve une fois de plus que ce qu'ils nomment la vérité historique ne peut jamais s'établir intégralement puisqu'il faudrait que l'historien, vir historicus, fût littéralement de toutes les générations, qu'il fût contemporain de tous les temps).

(Et comme dans une génération mauvaise tout est mauvais, il est notoire que cette génération est celle aussi qui en chrétienté nous a donné tant de mauvais chrétiens, tant de chrétiens honteux, au sens que nous avons défini).

Ce que je veux dire, — et ce serait le commencement d'une conversation avec M. Salomon Reinach, ce serait même le commencement de toute conversation qui por-

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