‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 3 sur 33 · SEPTEMBRE-OCTOBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE-OCTOBRE

Giolto. La chapelle de l'Arena. Allégories. — Un professeur trop savant.

Paul M. à Louise

Padoue, 3o sept. 68.

Si je t'ai donné l'envie de connaître Luini, combien je désire plus encore que nous revenions ensemble étudier ici Giotto. C'est un génie d'une bien autre portée, comme élévation morale et comme profondeur d'expression. Peutêtre est-il plus difficile à comprendre sans étude préalable, parce qu'il est plus loin de nous. Il a des faiblesses et des ignorances, mais comme on oublie facilement tout cela, quand on est arrivé à l'entendre. Giotto me fait penser au petit Jésus endormi de la Vierge au voile de Raphaël : il a toute la grâce de l'enfance, avec une gravité sereine, et je ne sais quoi de divin.

La petite chapelle de l'Arena est entièrement couverte à l'intérieur de peintures à fresque. Figure-toi le bonheur que j'éprouve à être enfermé, tout seul, sous cette voûte bleue, semée d'étoiles d'or, où des anges s'envolent dans l'azur. Ces saints en prière, ces jeunes filles si pures qui s'avancent chastement drapées, ces fonds bleus, tout cela vous enivre et vous transporte au-dessus de la terre, on croit rêver, c'est le ciel!

Je reste là pendant des heures dans une sorte d'extase, et

çoj-age d'études

il me semble que Giotto vient s'asseoir près de moi, en silence, et qu'il me prend par la main.

Mais je suis bientôt dérangé de mes rêves par quelque visiteur imbécile, curieux et pressé, qui veut avoir tout vu en un quart d'heure et qui s'en va sans avoir rien compris. Les Anglais admirent de conliance : leur guide leur a dit d'admirer. Les Français sont plus sots, ils blaguent Giotto : « Voyez donc ces Chinois-là. Quelles grimaces ! Ils ont l'air de rire au lieu de pleurer. Sont ils laids ! Sont-ils laids ! » — Et moi de répliquer tout bas : Sont-ils bêtes !

Pourtant, à la réflexion, leur sottise n'est peut-être pas inexcusable. Le dessin des primitifs n'est pas toujours correct, les tètes n'ont pas une beauté régulière, avec levu-s yeux trop rapprochés et leur bouche trop éloignée du nez. Dans l'expression des sentiments que l'âme de Giotto éprouvait avec tant de force, sa main a pu le trahir parfois. On finit par admirer jusqu'à ses faiblesses; ce serait un danger de les imiter.

J'oubliais de vous dire que la chapelle de l'Arena est à vendre. Toujours naïf, j'ai cru devoir en donner aussitôt avis à M. de Nieuwerkerke. La municipalité de Padoue offre cent mille francs de cette chapelle ; elle vaut dix fois plus. Mais notre pauvre Louvre laissera échapper cette occasion, la dernière peut-être, avant que le gouvernement italien ait racheté toutes les merveilles de ce pays.

Je voyais déjà la chapelle de Giotto transportée dans la grande cour du Louvre. L'opération ne serait pas facile, mais je ne la crois pas impossible. Et dire qu'il ne se trouvera pas un amateur intelligent pour m'envoyer deux cent mille francs !

A Monsieur le Directeur des Beaux-Arts

Padoue, 3o septembre 68.

Monsieur le Directeur,

Permettez-moi de vous faire part d'une nouvelle qui vous intéressera sans doute : Il serait possible en ce moment d'acquérir à Padoue la petite église Santa Maria dell 'Arena, entièrement peinte par Giotto.

Est-il besoin de vous rappeler combien deviennent rares

PADOUE

en Italie de pareilles occasions, et combien il serait à désirer de voir un pareil maître représenté au Louvre d'une manière aussi splendide ! Me déliant de mon propre enthousiasme, je laisse parler M. du Pays, l'auteur d'un excellent guide en Italie :

« Cette chapelle est un des monuments les plus précieux de l'art de la peinture. C'est ici, ainsi qu'à l'église Saint- François d'Assise, qu'il faut étudier le grand initiateur de l'art moderne, c'est ici surtout... Le peintre s'inspira pour certaines données de Dante qui venait le visiter dans cette chapelle, mais il pnisa dans son propre sentiment la grâce, la simplicité, la grandeur et le calme, qu'il sut répandre sur ce vaste ensemble d'une unité si saisissante. »

Pillées par Overbeck, ces fresques ont été religieusement étudiées par Ingres et par Flandrin qui n'ont pas dédaigné d'y faire de larges emprunts.

Quant à la difficulté de transporter à Paris ces légères murailles de briques avec leur précieux enduit, je ne crois pas qu'elle soit pour efTrayer des spécialistes ; chaque composition, entourée d'une bande d'ornements, pourrait être détachée à part.

La Commune de Padoue est en pourparlers pour acheter l'église ; on parle de cent mille francs offerts. Rien n'est encore conclu. Ce serait une chose unique et grandiose que de prendre cette église dans votre main, pour en doter le Louvre et la France !

Pardonnez, je vous prie, à mon jeune enthousiasme une idée peut-être irréalisable, mais qui mérite pourtant de ne pas être rejetée sans examen.

Agréez... etc.

IDEALISME

J'ai suivi dans son vol léger la Fantaisie. Le Vrai qu'on dit si beau, parfois me semble laid Et sale, je voudrais, d'un bon coup de balai, Purilier ton temple, ô chaste Poésie.

voyage d'études

L'ornière où je croupis, je ne l'ai pas choisie, Et, de la boue immonde étant mal satisfait. Je rêve de beauté, d"amour sans jalousie, De travail attrayant et de bonheur parfait.

Muse, ma barque vogue aux flots d'azur du songe, Vois le saphir liquide où ma rame se plonge. Là-bas l'île enchantée aux merveilleux trésors;

Les harpes de la brise ont de divins accords,

C'est comme un chant d'hj^men qu'au loin l'écho prolonge...

Je t'aime, viens ! Merci ! Dans mes bras ton beau corps !

* Paul M. à sa mère

Padoue, oct. 68.

Enfin je reçois voire lettre! J'étais triste, énervé. Il pleuvait. Les orages se succédaient sans interruption. Je me sentais seul, abandonné, sans nouvelles. Aussi qui m'aurait vu me jeter sur votre lettre, rire et pleurer en la lisant, ne m'aurait pas accusé d'être froid. — Maintenant je me plais à Padoue; je ne trouverai rien de plus beau ailleurs, et j'y reste, (i) — J'ai renoncé à Mantoue. Je n'y verrais guère que des Jules Romain qui me déplaisent d'avance. Je réserve Venise pour plus tard, quand je serai plus fort.

Je te disais qu'après chaque Salon, il faudrait prendre un bon bain d'Italie. Combien je suis heureux d'être à ce régime : Je me baigne, je me lave avec délices, et je sens tomber peu à peu toute celte crasse d'alelier et d'école qu'on appelle le chic. Je suis comme un poisson dans l'eau, mais dans une eau fortement chargée d'électricité. Pen suis tout hors de moi, et tu dois me trouver bien exallc; mais je sens que cette exaltation est bonne et salutaire. Contempler de belles choses, c'est pour l'esprit une véritable purification.

(i) Je n'ai pas décrit dans mes lettres les admirables œuvres de Donatello ni de Manlegna à Padoue, j'ai préféré les étudier le crayon à la main.

PADOUE

Madame fliilliet à son fils

Paris, : oct. 68.

Voici un mois que tu nous as quittés, cher enfant, il faut tâcher de ne pas rester en route. Garde un peu de ton enthousiasme et de ton argent pour arriver jusqu'à Rome. Je pense que tu t'y rendras rapidement, à moins que tu ne rencontres en route quelque petite chapelle dont tu te fasses le chapelain, et où nous serons obligés un jour de t'aller chercher... Giotto t'absorbe tout entier; tu t'en seras imprégné de façon à en garder un souvenir durable. Ce sont des plaisirs bien vifs, mais je crains pour toi trop de surexcitation. Pense, cher enfant, au milieu des jouissances de ton esprit, à ce pauvre corps dont tu as grand besoin ; soigne-le, écoute-le et fais-le reposer, quand il te dit qu'il en a assez. Je te le recommande, ne l'oublie pas. Là-dessus, je t'embrasse de tout cœur et t'aime tendrement.

•Madame Milliet à son fils

Paris, 8 octobre 68.

... Fernand est enfin arrivé. Le général du Barail a promis de l'appuyer, de sorte qu'il a un peu d'espoir de passer officier au mois de janvier.

Je suis allée hier voir M. Carré pour Louise. C'est un homme fort intelligent, grand partisan du grec, ami de M. Egger, comprenant qu'une artiste ait le désir de connaître les langues anciennes. Ces considérations m'empêchent de regretter le prix un peu élevé que je lui donnerai par mois. Pour le moment, Louise n'aurait pas besoin d'un aussi savant professeur.

Alix sort d'ici; nous avons relu ta lettre et nous nous sommes senties tout heureuses de ton enthousiasme. Je suis curieuse de savoir si M. de Nieuwerkerke donnera suite à ta lettre et cherchera à acquérir la chapelle de Giotto. Je crains bien que ce ne soit trop cher pour le Louvre. Si c'était un caqon, on trouverait toujours de l'argent, (i)

(i) Inutile d'ajouter que ma lettre resta sans réponse.

3; halle. -3

voyage d'études

Louise à son frère

Paris, 3 oct. 68.

Tu nous fais bien envie avec tes descriptions des fresques de Giotto, il me semble les voir, ce doit être bien beau...

Ton enthousiasme n'est pas partagé par Fernand. Il prétend que ton imagination te fait voir des tas de choses auxquelles le peintre n'a jamais pensé. 11 ne comprend pas le plaisir qu'on peut trouver à contempler de pareils griffonnages, et il a fini par dire que le meilleur tableau ne valait pas son morceau de fromage. Si tu l'entendais, cela t'indignerait.

Au Louvre, j'ai commencé à copier l'Enfant Jésus de Luini, dans l'Adoration des Bergers. Nous avons demandé une permission, mais il faut la recommandation d'un peintre connu.

Je vais prendre des leçons d'arithmétique de notre vieux phalanstérien, le père Chassevant. Trouvera-t-il moyen de rendre ce travail attrayant, et linira-t-il par me faire entrer les quatre règles dans la tête ?

Louise M. à son frère

Paris, octobre 68.

... Nous avons reçu la fameuse caisse. Tu dois t'être ruiné en photographies. Tant mieux ! tu nous reviendras plus vite. Tout cela m'a paru bien beau, mais ce que j'aime le mieux ce sont tes dessins. Je crois que M. Perrin en sera joliment content. .

Les allégories de Giotto m'ont beaucoup plu, quoique elles ne soient pas toutes très claires : la Prudence est assise à un comptoir et regarde sa montre ? Je ne vois pas ce qu'elle a de prudent. V Imprudence est un sauvage ventru tenant une massue, je ne vois pas ce qu'il a d'imprudent.

Paul M. à Louise

Padoue, oct. 68.

Tu me demandes des explications sur les Allégories de Giotto dont je t'ai envoyé les photographies. Il faut bien l'avouer, certaines idées abstraites ne sont pas exprimées

padouï:

très clairement par la peinlui-e, cependant elles peuvent fournir des motifs intéressants. Pour exprimer sa pensée, l'artiste dispose de tout un alphabet spécial : formes trapues ou élégantes, attitudes, gestes, physionomies, costumes, tout cela présente les caractères les plus variés. Or, chaque ligne, chaque couleur, chaque proportion peut servir à une expression symbolique; chaque individu peut être élevé au rang de figure typique, par celui qui sait en dégager les traits essentiels et généraux.

Prudentia, la Sagesse ou le Bon Sens, est une honnête marchande assise à son comptoir; elle ne s'agite pas, elle se regarde dans un miroir, symbole de la méditation réfléchie, ou simplement de la conscience. L'image reflétée par le miroir peut aussi représenter la pensée vraie, portrait fidèle des choses. La tète est très belle ; la photographie l'enlaidit par des demi-teintes trop foncées. Elle est coiffée en arrière d'une sorte de masque ; ce second visage, qui est celui d'un vieillard, exprime la mémoire, l'expérience qui nous sert de guide dans la vie. La Prudence tient un compas : Ne doit-elle pas mesurer avec soin toutes choses?

En face est Stiiltitia, la Folie ou la Sottise. Son costume est bizarre comme le caprice. C'est une tunique courte dont les festons irréguliers s'allongent en arrière en queue d'oiseau, et laissent voir les jambes nues. La tête levée est couronnée de plumes à la façon des sauvages; l'œil est égaré, hébété. La pose mal équilibrée est une trouvaille: Je m'étonne que lu t'en moqyies, tu n'as pas compris. Le geste semble provoquer un ennemi, mais la démarche est indécise, l'expression du visage irrésolue, et la massue, que la .Sottise tient mollement à la main, sera pour elle une arme inutile. Elle n"a ni l'énergie ni le sang-froid qui donnent la victoire.

La Justice, aux traits sévères, est noblement assise de face, le front ceint d'une couronne royale, car c'est elle qui devrait régner. Giotto ne lui a point donné le bandeau, symbole à double entente, qui couvre souvent ses yeux. Les deux plateaux de la balance, — idée ingénieuse, — reposent sur les mains mêmes de la Justice. C'est elle qui pèse le bien et le mal. Dans le plateau de droite, on voit un

voyage d'études

petit ange qui couronne le travail, un ouvrier devant une enclume. Dans l'autre plateau, un bourreau va trancher la tête d'un coupable agenouillé, les bras liés derrière le dos. C'est la Justice qui punit l'Oisiveté, (nous dirions aujourd'hui le Capitaliste fainéant).

L'Injustice est ligurée par un brigand ou un condottiere à la mine cruelle, assis à l'entrée d'une caverne fortifiée, au coin d'un bois. D'une main, il tient une épée, de l'autre une hallebarde à pointes recourbées. A ses pieds une petite peinture en grisaille nous montre une scène de meurtre : Voici gisante sur le chemin une femme que deux brigands viennent d'assommer et qu'ils ont dépouillée de ses vêtements. Un troisième tire par la bride un cheval récalcitrant dont le cavalier mis à mort est aussi étendu à terre. Cependant deux soldats armés de boucliers et la lance en avant, viennent au secours des voyageurs massacrés,... trop tard naturellement.

Je ne puis pas l'expliquer tout, devine un peu les autres allégories.

Ces idées ingénieuses, que Dante a inspirées, auraient peu de valeur, si Giotto ne les avait pas exprimées en peintre, avec son talent de dessinateur et d'observateur.

Ce que j'admire dans le dessin et dans le modelé de Giolto, c'est surtout leur principe. Il voit les formes par le grand côté et néglige les détails. Son modelé est large et iin, sans beaucoup de ressort, il respecte la muraille et ne cherche pas le relief en trompe-l'œil ; il a raison. Sa couleur qui a pâli donne l'impression du plein air. Les peintures à l'huile prennent avec le temps des tons jaunis qui ne conviennent qu'à des effets d'intérieur. Ici, dans la chapelle de l'Arena, les fonds bleus ont remplacé le fond d'or des Byzantins; ils donnent à l'ensemble une merveilleuse impression de calme et de sérénité.

Giotto va toujours droit au but, simplement, hardiment. Il exprime avec puissance la scène telle qu'il la conçoit. Il a une ignorance charmante des balancements de lignes, des groupes pyramidants, des bouche-trous,

PADOUE

des sacrifices, des rayons privilégiés qui éclairent un seul personnage, de toutes ces conventions banales, grâce auxquelles tous les tableaux finissent par se ressembler, et qui passent à l'école pour des règles de l'art.

Giotto nous prouve que tout cela est faux et inutile. Le meilleur arrangement sera toujours le plus simple et le plus expressif.

Le calme de Giotto, sa douceur, sa modération, le rapprochent des Grecs; ils n'empêchent pas de deviner en lui une âme forte, virile, capable de profondes émotions. En cela son génie me semble supérieur à celui de Fra Angelico, nature plus tendre, plus féminine ou plus enfantine. Assurément Fra Angelico possède des qualités charmantes et même de l'ordre le plus élevé, mais parfois, jusque dans ses fresques, on retrouve un peu le miniaturiste. Sa grâce florentine n'est pas absolument exempte d'une sorte de maniérisme inconscient, délicieux d'ailleurs; parfois ses jeunes saintes, ses angelots et ses moinillons ont de si jolis petits traits qu'ils manquent un peu de caractère, (i)

Louise à son frère

Paris, 17 octobre 68.

... Tu n'es pas avantageusement remplacé par M. Carré.

Le jour de ma première leçon, il avait mal aux dents et,

avec un emplâtre sur la joue, il était laid à faire peur. Je

lui ai montré mes livres, je lui ai expliqué la méthode de

(i) Je n'avais pas encore vu les admirables fresques qu'il a peintes au Vatican.

voj'age d'études

Jacquet, mais il n'y a rien compris, il n'écoutait pas... 11 m'a interrogée sur mon cahier de César; je n'ai pas mal répondu, mais sur ses questions d'analyse, je n'ai pas été brillante. Ce n'est pas étonnant, il me parle de la syntaxe que je n'ai pas ATie... Il me dit que César est un auteur raffiné et qu'un commençant ne peut rien y comprendre; il faut que je cherche tous les mots dans le dictionnaire. Il me fera traduire Cornélius Nepos, puis un dialogue des morts de Lucien (je les ai trouvés dans ta chambre). Il me demande que ce soit en très bon français, après cela il me dit qu'il veut le mot à mot, puis il ne veut pas que ce soit « élastique ».

J'ai pris aussi une première leçon d'arithmétique du père Chassevant. Figure-toi qu'il ne veut pas se les faire payer. Il a juré qu'en quelques leçons je serais très forte et que cela m'amuserait beaucoup. Il explique en efl'et très bien. C'était des choses que je savais déjà, mais j'ai compris, et cela ne m'a pas ennuyée. Il faut que j'écrive un peu tout ce qu'il m'a dit, car sans cela, ça entre par une oreille et ça sort par l'autre; mais il n'y a pas moyen de prendre des notes, il ne s'arrête pas un instant, c'est un \Tai moulin à paroles. A la lin de la leçon, on est tout abasourdie.

Louise M. à son frère

Paris, octobre 68.

M. Carré n'a plus mal aux dents, mais il a un rhumatisme dans l'œil, et sa femme a reçu un tuyau de pocle dans la joue; ces gens-là ont toujours quelque chose. Pour le grec (le Dialogue des Morts) il me l'avait expliqué, se servant de grands mots que lui comprend, mais moi pas toujours; me demandant pardon pour les expressions peu choisies dont se sert Crésus en parlant de « ce chien de Ménippe ». Il corrige mon cahier ; cela me sert en même temps de leçon de style et d'orthographe, parce que mon bon français n'est pas toujours très français, et lui ne laisse pas échapper la moindre faute. Il m'a complètement démoli mon devoir; malgré cela il a dit qu'il n'était pas mal et qu'il en était très content.

RAYENNE

OCTOBRE 1868 mosaïques byzantines.

RAVENNE

OCTOBRE 1868 Mosaïques byzantines.

Paul M. à sa mère

Ravenne, octobre 68.

Je subis sans doute l'influence du temps et de la fatigue, mais la ville m'a paru affreusement triste. Dans les rues désertes règne un silence de mort; on n'entend que le bruit de ses pas. Je ne resterai pas longtemps ici. Les brigands italiens ne sont pas un mythe : il y a une huitaine de jours, C..., un de mes camarades de l'atelier Gleyre, faisant son voyage de noces, a trouvé en rentrant à l'hôtel sa malle forcée et son argent disparu. Il a dû télégraphier à ses parents pour pouvoir continuer sa route. Un chef de bande ayant été condamné récemment, ses camarades ont enlevé le fils du Président du Tribunal, un garçon de quinze ans, et plutôt que de le voir tuer ou mutiler, le malheureux juge a dû payer douze mille livres de rançon.

Li;s églises sont du plus grand intérêt, entièrement couvertes à l'intérieur de ces splendides mosaïques à fond d'or que je connaissais seulement de réputation. Les saints, vêtus pour la plupart de la longue tunique blanche, avec deux bandes de pourpre verticales, sont drapés de façons

45 Ualie. — 3.

çojyage d'études

très variées, dans le manteau blanc et carré des Grecs (qui ne ressepible en rien à une toge). Tristes et fous, ils vous regardent de leurs grands yeux enliévrés. C'est superbe de gravité barbare.

Ces peintures sont des cinquième et sixième siècles, Giotto ne viendra qu'au treizième. Ainsi, entre ces premiers maîtres chrétiens et lui, s'est écoulé un temps plus long que celui qui nous sépare de Raphaël.

Louise devrait s'exercer déjà à dessiner des draperies. Elle trouvera dans mon atelier un grand manteau blanc, et Fernand consentira bien à poser un peu pour elle, mais je crois qu'elle aura de la peine à en faire un saint. Pourtant, avec une auréole et un fond d'or... il terrasserait le démon tout comme un autre.

Paul M. à sa sœur Louise

Ravenne, octobre 68.

C'est ici qu'il faut venir pour apprendre à connaître les dangers de l'idéalisme. Les mosaïstes byzantins n'ont jamais regardé le monde réel, à quoi bon? L'artiste passait alors sa vie à se préparer à la mort, à rêver de l'Au-delà. Ainsi faisaient ces solitaires qui, perchés sur une haute colonne, restaient là, immobiles, à jeun, contemplant pendant de longues heures leur nombril, pour en voir jaillir la lumière céleste. Ces exagérations d'un spiritualisme ascétique, ce mépris de la matière et de la beauté sont funestes à l'art. Selon les Pères de l'Église le Christ aurait été laid.

En peinture comme en sculpture, la névrose mystique se manifeste par des aberrations visuelles, par l'oubli des proportions et le manque d'équilibre. Les pieds des personnages byzantins semblent vus d'en haut et comme posés sur un plan incliné. L'art qui prétend se passer de la réalité tombe bien vile au dernier degré de l'abaissement.

Les notions les plus élémentaires de la perspective, celles qu'une simple observation attentive aurait sufli à leur révéler, sont inconnues à ces habitants de la lune.

Considère, par exemple, dans une mosaïque byzantine, un simple objet rectangulaire, une table, un tabouret; tu verras ^vec étonnement que le côté le plus éloigné est figuré par

RAVENNE

une ligne plus longue que le côté le plus rapproché, de telle sorte que les lignes latérales, au lieu de converger vers un même point, s'éloignent en divergeant. Or cette bizarrerie ne dénote pas seulement une ignorance, mais une absence totale d'observation, un inconcevable dédain des choses visibles et tangibles.

Nous avons deux cerveaux, comme nous avons deux yeux, le droit et le gauche. Dans l'état de santé, ces deux organes jumeaux fonctionnent d'accord ; mais le strabisme n'existe pas seulement pour les yeux, il y a des gens qui louchent du cerveau, qui voient de travers et qui raisonnent faux, et qui ne s'en doutent pas, et qui en sont bien aises. N'ont-ils pas la foi ? Ils suivent avec assurance la tradition de ceux qui ont louché avant eux.

Remarque-le bien, la grosse erreur de perspective que je te signale n'est pas chose accidentelle ; pendant des siècles elle a été enseignée comme une règle sacro-sainte. Tu l'observeras, sans une seule exception, dans toutes les mosaïques, dans tous les ivoires, dans toutes les miniatures des Byzantins. Docilement, dévotement, sottement, pendant des siècles, peintres et sculpteurs ont répété la même bévue, énorme, sans avoir une seule fois l'idée de regarder ce qu'ils avaient tous les jours sous les yeux, une table! Et ils ont continué de peindre ces carrés de l'autre monde qui se rétrécissent mystiquement à rebours, en sens inverse de la perspective humaine.

Que Cimabue n'ait pas su se dégager; des errements byzantins, cela est excusable, mais ce qui m'étonne, ce qui m'attriste, c'est de retrouver ce défaut choquant au quatorzième siècle, chez mon cher maître et ami, chez le grand Giolto lui-même. Comment ce libre esprit, si ouvert, si positif, si éloigné de toute superstition traditionnelle, comment ce hardi novateur qui a créé l'art moderne en brisant tant de vieilles formules, H-t-il pu respecter celle-là ?

voyage d'études

N'est-ce pas un exemple saisissant du danger qu'il j' a à se fier sans contrôle aux traditions, fussent-elles consacrées par les siècles et par les plus respectables autorités ?

En dessin, comme en toutes choses, usons donc du libre examen, et si, comme il est probable, notre art contemporain est encore farci de conventions scolaires, faisons effort pour nous en affranchir.

Cette hardiesse, les grands Italiens du quinzième siècle l'ont eue. C'est grâce à elle que se sont accomplies et que s'accompliront toutes les Renaissances.

L'art byzantin a servi de transition entre le passé et l'avenir. Mélange compliqué et confus de souvenirs et d'espérances, il présente un singulier amalgame de défauts choquants et de qualités élevées. Est-ce un vieillard qui rabâche ou un enfant qui balbutie? Je ne sais. Ses défauts les voici :

Incorrection inouïe du dessin, ignorance du modelé et du clair-obscur, ignorance de l'anatomie, ignorance de la perspective, — c'est plus que de l'ignorance, c'est de l'aberration; — dédain de la science et de la réalité, oubli de la beauté.

Semblables à des gens hébétés à la suite d'une longue orgie, les artistes byzantins sont malades de la névrose mystique.

Malades comme eux sont leurs saints à l'air stupide et ahuri, à l'œil fixe, égaré, tristement perdus dans de vagues hallucinations.

Malades comme eux sont ces fantoches qui ne se tiennent pas debout; ils ont perdu leur aplomb; leurs jambes molles et flasques flageoUent, ne pouvant supporter le poids de leur torse. Parfois leurs proportions s'allongent démesurément.

Malades sont leurs yeux qui ne voient plus le relief

RAVENNE

des corps, qui oublient l'espace et la distance et la merveilleuse enveloppe de l'atmosphère.

Malades sont ces architectes, qui savent pourtant inventer encore pour leurs colonnes des chapiteaux délicatement et ingénieusement ornés, mais qui dédoublent et superposent sans raison ces chapiteaux, comme dans la vision d'im. homme ivre.

Partout l'étude vivifiante des choses réelles a fait place à des règles écrites, à des traditions fausses, religieusement consacrées, immuables et mortes.

Soyons justes pourtant. Après avoir constaté les faiblesses morbides de l'art byzantin, j'essaierai de te dire aussi sa beauté et sa grandeur.

Ces artistes incorrects sont des hommes graves, sérieux, convaincus. Grecs dégénérés, mais encore grecs, ils ont conservé quelque chose des hautes qualités de leur race. Leur dédain des biens de la terre n'est pas sans noblesse. Leur imagination enfante des êtres bizarres, mais d'une imposante majesté : ce Dieu terrible, ce Christ Pantocrator, cette Vierge couronnée et triomphante, la Panagia, ces ascètes desséchés, émaciés et hagards, qui surgissent dans leurs grands manteaux blancs à larges bandes de pourpre, conservent une noblesse simple, héritée de leurs ancêtres taillés dans le marbre grec.

A quoi songent-ils ces saints si tristes? Ils méditent peut-être avec regrets sur le grand mystère de cette vie qu'ils n'ont pas comprise et qu'ils n'ont pas su transmettre. Ils Ont négligé la réalité pour le rêve, qui console mal. Seule, devant les murailles d'or des palais célestes, la Panagia leur apparaît dans sa raideur imposante d'idole : elle siège sur un trône d'or constellé

voyage d'études

de pierreries, impératrice souveraine d'un monde fantastique, le monde des extases et des hypostases.

Ici se révèle la qualité maîtresse de l'art bj'zantin, la splendeur féerique des colorations. A Saint-Apollinaire le Neuf, la Vierge porte une tunique et un manteau de pourpre; l'Enfant est vêtu de blanc; le trône est vert, blanc et or, le coussin orangé et or.

Rien dans nos plus belles cathédrales, dans nos palais les plus somptueux ne peut donner une idée de la merveilleuse richesse d'une basilique byzantine entièrement vêtue de mosaïques. Tout parait pauvre et mesquin comparé à ces graves splendeurs, (i)

N'as-tu pas entendu, dans un beau concert de musique classique, une œuvre de maître, exécutée par une réunion d'artistes choisis ? N'as-tu pas senti un frisson délicieux parcourir tout ton être, aux accents de cette grande voix collective, l'orchestre, qui tantôt vibre avec puissance, tantôt murmure tout bas quelque pure mélodie ? Sa douceur n'est jamais fade, mais reste nerveuse, et sa vigueur contenue n'est jamais violence brutale. Ainsi dans les mosaïques byzantines ; sur la splendeur des fonds d'or, les couleurs les plus éclatantes et les feux des pierreries sont comme voilés de mystère, ils chantent dans la pénombre, sotto voce. Rien de criard, rien de clinquant, rien qui ressemble au luxe vulgaire de l'art turc ou de l'art moderne.

Et de ces colorations à la fois si fortes et si douces, de ces bleus sombres, profonds comme une nuit d'été semée

(i) VioUet-le-Duc s'est montré singulièrement injuste pour ce genre de décoration où la couleur joue le principal rôle. Dessinateur savant, esprit clair, ami de la précision et de la logique, il a résisté au charme de ces émaux, à l'émouvante harmonie de ces colorations orientales. Il reproche aux mosaïques de ne pas s'accorder avec la pierre et de faire oublier les lignes de la construction. Mais cette observation ne serait-elle pas plus juste encore, si on l'appliquait à léclat hypnotisant des vitraux? La mosaïque ne doit pas être employée en petites taches isolées, mais lorsqu'elle recouvre entièrement l'intérieur d'un édifice, l'effet est prodigieux.

RAVENNE

d'étoiles, de ces bleus pâles de turquoise mourante, de ces laiteux blancs d'opale, de ces verts tendres ou austères, de ces pourpres, couleur de vieux vin, qui brillent discrètement, semblables à des fleurs rares, dans l'éclat amorti des vieux ors, de tout cela se dégage une impression grave, austère, pénétrante, qui vous enivre comme un parfum.

Oublie donc les incorrections du dessin, ne vois plus que la couleur, et l'art byzantin t'apparaîtra comme le rêve grandiose d'un poète d'Orient, comme la vision troublante d'une imagination pieuse qui s'abîme et se noie dans la contemplation de l'iniini.

Madame Milliet à son fils m Octobre 68.

Je viens de recevoir ta lettre de Ravenne, cher enfant, on voit que tu es fatigué, que tu as porté une malle trop lourde, qu'il pleut, qu'il y a bien longtemps que tu es seul dans de mauvaises auberges, pas bien portant peut-être... Je voudrais te savoir avec un rayon de soleil et quelqu'un à qui parler.

Nous allons au Louvre deux fois par semaine, je ne puis te dire si ce que fait Louise est bien, tout ce que je sais c'est qu'elle s'applique tant qu'elle peut et s'y donne tout entière. Lorsque, au bout de deux heures, je lui dis cpi'il faut partir, elle me regarde d'un air étonné, elle s'imagine que nous venons d'arriver.

SÉJOUR A FLORENCE

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