‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 27 sur 33 · LA FERME DE GROSLAY · texte numérisé non relu

LA FERME DE GROSLAY

Samedi 24. — Nous fortifions la ferme de Groslaj. Les Allemands y étaient venus le i3 en reconnaissance, comme en fait foi une inscription au crayon que fai lue sur une porte, et copiée.

Dimanche 25. — Nous voyons distinctement les sentinelles prussiennes. Quelques marins et francs-tireurs ont fait feu sur elles. Les Prussiens ne ripostent pas. — Froid vif. — Une de nos sentinelles a été trouvée gelée. — Cinq antres. — De Vesly (mon lieutenant) a été blessé au pied. On le transporte à l'ambulance organisée à l'Ecole des Beaux- Arts par M. E. Guillaume. (2)

Madame Milliet à son fils Paul

26 déc. 70.

... Voici quinze jours que vous êtes partis et je crois que vous auriez grand besoin de repos. Nous nous portons bien, mais nous sommes bien préoccupés de toi. J'ai reçu ton mot par Marie Delbrouck. Les journaux ne disent absolument rien: on ne sait rien. Le froid paralyse probablement les mouvements projetés. La Seine charriait hier des glaçons et des débris de ponts. Ce serait un grand malheur si elle prenait tout à fait. (3) Je sais que vous travaillez aux

(i) Six cents hommes de l'infanterie de marine ont constamment couché sous la tente. Pourquoi? « L'encre même se congèle. L'eau et le vin sont gelés et le pain ue peut être tranché qu'à coups de hache. » (La Ronciérk)

(2) Il y fut soigné par madame Garnier, femme de l'architecte de l'Opéra et par la baronne d'Orthez. Un autre de nos blessés est soigné au loyer du Théâtre-Français, aussi transformé en ambulance.

(3) « Les ponts prussiens, au-dessus de Choisy, sont emportés. Le pont d'Ivry arrête tous ces débris ; les glaces s'y amoncellent. La Seine prend. Les bateaux de grand'garde qui observent Choisy

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le premier siège de Paris

approches du Bourget, mais comment remuer la terre par une gelée pareille ? Je voudrais bien savoir si vous retournez coucher à Pantin.

Hier dimanche, nous sommes allées entendre une conférence de M. Legouvé; nous avions amené Marie Delbrouck avec nous. Il a très bien parlé, mais j'avais l'esprit ailleurs.

Au revoir, cher enfant. Dieu veuille que ce soit bientôt. Je voudrais te voir dans un bon lit pour te réchauffer à fond. Fais attention de ne pas te laisser geler les pieds. Nous t'embrassons tous tendrement. Ta mère : L.

Lundi 26. — Nos nouvelles pièces de sept atteignent facilement les batteries que les Prussiens construisent au Raincy. (i)

Mardi 27. — Il neige. A sept heures et demie du matin, les Prussiens commencent à bombarder avec une violence inouïe le plateau d'Avron. (2)

A onze heures, envoyé par M. Brnyerrc (mon capitaine); Je cours de Drancy à Groslay demander des ordres à M. Viollet-le-Duc. Il nous envoie aussitôt à Bondy que nous mettons en état de défense. Comme une batterie ennemie enfile directement la grande rue, nous perçons un passage à travers les murs des maisons et des jardins.

Mercredi 28. — Trochu est venu au plateau d'Avron; il s'est rendu compte que la position n'était plus tenable et a ordonné de l'évacuer. (3)

Nous n'avions, il est vrai, sur ce point que 36 pièces

se trouvent bloqués dans l'écluse. — En prévision d'une attaque, il devient nécessaire de provoquer une débâcle. Des ouvriers, aidés par les marins de la flottille, pratiquent un chenal dans la glace, dont l'épaisseur dépasse parfois un mètre. — Ce ne fut qu'après quinze jours de ces rudes travaux que la flottille put être débloquée. » (La Ronciére, page a58)

(i) « Avec une longue-vue on voyait les artilleurs ennemis .s'éparpiller en dehors de leurs ouvrages. » (La Ronciére)

(a) Us tiraient jusqu'à 120 coups à l'heure sur tout le plateau.

(3) « Le lendemain à cinq heures du matin, les troupes se replient et abandonnent en silence leurs positions. » (La Ronciére)

LE GENIE AUXILIAIRE

pour répondre au feu de 60. Pourquoi n'avons-nous pas devancé l'ennemi? Il était assurément plus diflQcile aux Allemands qu'à nous d'amener devant Paris des pièces de gros calibre. Si de Moltke avait eu la mentalité de Trochu, il aurait déclaré la chose impossible. Pourquoi n'avons-nous pas, les premiers, tiré 120 coups à l'heure sur les batteries en construction? Non seulement nous aurions gardé Avron, mais nous nous serions emparés du Raincy, et le cercle de fer eût été notablement élargi. Il a fallu au général Le Flô une prodigieuse dose de sottise pour s'étonner, au Conseil du 28 décembre, qu'on attachât tant d'importance à la possession de a ce plateau d'A\Ton »! Sa perte allait rendre impossible toute attaque ultérieure, soit sur VilUers, soit sur le Bourget.

Jeudi 29. — Les marins font preuve d'un dévouement admirable. Ils s'attellent aux lourdes pièces et les ramènent sur une pente rapide tellement couverte de verglas que les chevaux ne peuvent pas y tenir. Ils passent la nuit à em.porter à dos d'homme les projectiles Jusqu'au fort de Rosnj-.

Paris a gardé une profonde reconnaissance à ces braves marins. De son côté l'amiral la Roncière, plus équitable que ses collègues, a écrit : « Que Paris le sache, que la France le sache, les matelots n'oublieront jamais qu'au milieu de tant de douleurs, dans les succès comme dans les revers, ils ont vu des poignées d'enfants inexpérimentés de la mobile, ou leurs aînés de la garde nationale, les seconder dans ces luttes stériles, les accompagner dans ces fatigues à chaque instant renouvelées, et combattre avec eux comme des hommes de cœur, beaucoup comme des héros. »

117 guerre. — -.

le premier siège de Paris

Six soldats dii ii4' de ligne ont été trouvés gelés Vautre nuit dans la tranchée que nous menions d'achever à Groslaj. L'un d'eux était mort.

Paul M. à sa mère

Pantin, 29 déc. 70.

Rassure-toi, chère mère, la vie que nous menons est fatigante, meiis je la supporte très bien jusqu'ici... Depuis quelque temps nous ne travaillons plus la nuit, c'est un grand point, car nous avons besoin d'un peu de sommeil. Le froid est très rigoureux. Xos pauvres soldats ont des mines à faire pitié. Il faut avoir le courage de ne pas rester en repos une minute, de ne pas s'asseoir, de ne pas s'endormir. Il vaut même mieux éviter de s'approcher du feu, car après, le froid semble encore plus vif.

Nous partons d'ici chaque matin au petit jour, et nous ne rentrons qu'à la nuit pour manger. Nous ne prenons dans la journée qu'un tout petit morceau de pain et de chocolat. — Nous avons mis en état de défense la ferme de Groslay, ou plutôt les monceaux de décombres qui en restent. Les obus ont fait là un ravage effroyable, c'est navrant à voir.

L'été dernier, c'était un endroit charmant, une maison de plaisance avec de vastes dépendances. Sur deux côtés la ferme est entourée d'une pièce d'eau, avec deux rangées de saules et de magnifiques peupliers : nous avons tout abattu pour faire des barricades.

Les Prussiens sont là devant nous à 200 mètres ; nous ne comprenons pas pourquoi ils nous laissent travailler tranquilles, (i) Nous voyons distinctement leurs sentinelles que l'on vient relever de temps à autre ; c'est à peine s'ils se cachent un peu derrière les arbres. Ils occupent toute la ligne du chemin de fer et leurs postes sont établis dans les petites maisons des cantonniers. (2)

(i) Ils savaient que leurs batteries du Raiucy leur permettraient de s'emparer de ce poste quand ils le voudraient.

(a) La ferme de Groslay n'est distante que de mille mètres du chemin de fer de Soissons.

LE GENIE AUXILIAIRE

Quelques marins et des francs-tireurs ont eu la malheureuse idée de tirer des coups de fusil sur les sentinelles avancées que nous voyons se replier. Pickaert, avec trois autres sapeurs, ont voulu aller chercher des légumes de ce côté ; ils ont essuyé des coups de feu qui heureusement n'ont atteint personne.

Mercredi 28. — Nous continuons notre travail à Drancy : c'est une tranchée-abri pour relier entre elles deux batteries nouvelles qui seront formidables.

Un artilleur auxiliaire a été tué ce matin. La balle lui a traversé la tète de part en part. Je le vois en ce moment couché sur un brancard dans le petit cimetière de Drancy. Un soldat creuse sa fosse. Son capitaine a été blessé à la cuisse.

Paul M. à sa mère

(Même date).

... Devant nous s'étend une plaine immense et nue, entrecoupée seulement par quelques haies, derrière lesquelles l'ennemi a établi ses batteries. — On vient de tirer sur nous deux obus qui éclatent hors de portée. Nous entendons gronder le canon jour et nuit.

Ici nous n'avons point de nouvelles, Nous ne savons que ce que nous voyons. J'espère obtenir prochainement la permission d'aller vous embrasser, mais quel jour serai-je libre? Gela dépendra des événements. Je n'ai pas eu la chance de rencontrer Henri. — N'avez-vous aucune nouvelle de Fernand ni de mon oncle? — A bientôt, courage et confiance. — Je vous embrasse de tout cœur.

Le 3o décembre, je recevais de ma sœur Louise, âgée de i5 ans, la lettre suivante :

A Paul Milliet, sergent. — Légion du Génie auxiliaire, I" bataillon, i" compagnie de marche, i" peloton, 2° section, à Pantin.

... Nous pensons continuellement à toi et nous sommes bien inquiets et bien tristes de te savoir exposé non seule-

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ment aux coups des Prussiens, mais encore au froid et à la fatigue : aussi nous avons été heureux de recevoir ta lettre qui nous a rassurés un peu. Nous passerions un jour de l'an bien triste, si tu ne pouvais pas nous revenir. — Henri est revenu malade après une faction^ de nuit qui a duré huit heures. Il a les jambes enflées.

Marie Delbrouck nous a raconté les péripéties de sa campagne. Nous la voyons presque tous les jours, afin de nous communiquer les nouvelles.

Adieu, mon pauvre vieux chéri, tâche de nous revenir bientôt sain et sauf. Surtout ne te laisse pas geler.

Nous venons de voir Marie qui nous donne l'espoir de te voir dimanche. Cela nous comblerait de joie.

Trochu, si populaire pendant les premiers mois du siège, continuait à retirer ses troupes dès qu'une position avait été conquise. On parlait de le remplacer.

Le général Vinoy proposait de pousser des colonnes solides sur divers points, dans l'espoir de se frayer un passage. Le général Schmidt n'était pas d'avis de s'éloigner de Paris, mais, d'accord avec le général Le Flô, il pensait qu'il fallait tenter un suprême effort et livrer mie grande bataille.

Jules Fa\Te demandait aussi qu'on donnât satisfaction à la population qui réclamait une action énergique. Une députation des membres de l'Institut avait formulé le même vœu.

DERNIERS COMBATS

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